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Du hard ou du cochon

   Hôpital Lacan – Long séjour –  jeudi  
                              
   -       Il est né le divin enfant, jouez hautbois, résonnez musette  

-       Il est né le divin enfant, chantons tous son avènement…

Il est né mon enfant. Mon tout petit à moi. Blond, doré, posé sur mon ventre. J’ai mal. J’ai mal.

Minuscule visage chiffonné et rougeaud, poings serrés contre ma poitrine, il grimace. Tout au bonheur de ce délicat corps chaud, ma frayeur s’éloigne, même si des larmes coulent encore le long de mes joues.  J’suis plus seule.

Maman les p’tits bateaux..

Deux dents me sont venues. Deux dents de sagesse sorties tandis que je mordais sa main secourable et inutile pour ne pas hurler alors que, par la déchirure sanglante de mon sexe, la tête du bébé apparaissait. Est-ce à dire que je suis soudain devenue sage ?

Est-ce à dire que cet enfant va désormais être mon horizon ? Mes rêves révolus ? Est-ce à dire que je ne partirai plus sur les chemins de traverse ? Le temps des voyages est fini avant d’avoir commencé.

Maman les p’tits bateaux…..

Je savais déjà, quand il s’agitait à l’intérieur de moi, que rien ne serait  jamais plus pareil. J’ai grandi avec lui.  Nous avons le même âge.   

         
                 

-       Joyeux anniversaire,

-       Joyeux anniversaire !

Anniversaire. Encore ! Le mien ? Celui de maman ? Lequel ?

Ça revient si souvent ces fêtes. Je n’aime pas les fêtes obligées. Répertoriées. Programmées. 

    
         

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Il crie le cercle de famille. Quel reproche a-t-il encore à m’adresser en ce jour de réjouissances ? Je ne me suis pas bien tenue ? J’ai oublié de dire merci ? Peut-être que j’ai pris la parole trop souvent ? Ou peut-être au contraire me suis-je trop souvent tu ?

Qui vont sur l’eau… Qui vont sur l’eau….

Celui-ci se plaint de n’avoir pas été le plus chéri. Pourtant, que de temps passé à le rassurer. A tenter d’apporter du savoir dans sa tête. A essayer de trouver le chemin de son affection. Pourtant…

Celui-là rétorque qu’il lui a toujours manqué quelque chose. Pourtant… pourtant…

         
            

Celle-là rumine, jalouse. Pas assez. Trop. Trop ? Pourtant…. Pourtant…. Pourtant…..

Et l’autre, là-bas, au bout de la table qui, à chaque fois, égrène sa litanie de plaintes, son chapelet de griefs. Un verre en trop, la machine  s’emballe. Ça balbutie. Ça reproche. Ça divague. Tout y passe, ses quinze ans, ses frustrations, la vie qu’elle aurait eue, si… Ah ! si. Que de choses on ferait. On aurait pu faire, si.

Et encore, des critiques pour un repas moins, plus, pas tout à fait pareil, meilleur en d’autres temps. Et encore, des réprimandes, des rancoeurs, des rancunes datant de si longtemps qu’on les a oubliées. Qu’on ne les a même pas aperçues. Ont-elles seulement existé ? Tout est si mélangé dans la mémoire.

                    
         

La mémoire fout le camp, en lambeaux rouge sang…. J’ai déjà écrit ça quelque part. Mais où ?  Et quand ?

Car j’écris. J’écris au long des nuits secrètes. Il n’aime pas que j’écrive. C’est du temps trop perdu. Du temps dans lequel il n’a pas accès. C’est mon domaine. Pas d’intrus dans cet endroit. Interdit de séjour.  

Somnambule des mots, je les couche dans des cahiers qui restent au fond d’une boîte. Boîte dissimulée, tout au fond d’un tiroir. Aucun lecteur à mes écrits. Jamais.

Quelquefois je vide la boîte dans la poubelle. En fouillant consciencieusement, on y retrouvera peut-être, au fond, bien au fond, tous ces mots inutiles. Ces mots enfouis. Ces mots sans importance. Ces maux à moi. Ma mémoire disparue. Signée Anna.  Juste des initiales, en italique, tout petit, tout petit, minuscules, A.L.Z.

 

 

 

 

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