Accueil

Du Hard ou du Cochon

Whisky d'Enfer - Chapitre 2

J’aurais pu choisir un hôtel plus raffiné et confortable, tel le Sherman ou le Métropole, mais je m’étais installé, dès mon retour, dans un secteur où j’étais certain de ne rencontrer aucune de mes connaissances. A l’abri dans le quartier irlandais, fief d’O’Bannion, je ne craignais pas que les hommes de Johnny Torrio, ou de mon patron, le respectable Don Pasquale, viennent se fourvoyer et, étant données mes origines, j’y passais inaperçu. 

La chambre était petite et d’une propreté douteuse. De grandes traînées noirâtres se perdaient en arabesques sur la peinture craquelée des murs qui avait dû connaître des jours meilleurs ; des rideaux au velours marron râpé masquaient difficilement les clignotement de la ruelle ; on avait camouflé le coin lavabo derrière un paravent pseudo japonais aux couleurs fanées. Un dragon passé s’y pavanait sous les branches de cerisiers – ou de pommiers – en fleurs. Des espèces de vasques en pâte de verre distillaient une lumière diffuse.

Le premier soir, rompu par les événements, heureux de retrouver la civilisation, je m’étais écroulé sur le lit et j’avais dormi d’une seule traite jusqu’au lendemain. Mais aujourd’hui, je trouvais cette couche encore plus lasse que moi et, comme je n’avais pas sommeil, j’allumais une cigarette. Allongé sur l’infâme divan, je restais ainsi un moment à envoyer des ronds de fumée, l’esprit vide.

J’avais reculé au maximum l’instant pénible des retrouvailles avec mon boss. Mais demain, il faudrait bien que je m’y soumette. Comment lui annoncer le fiasco de ma mission ? Comment lui expliquer le cauchemar ? Il m’était déjà difficile d’ordonner mes pensées, de voir clair dans cet imbroglio. Mon histoire était tellement fantastique, tellement invraisemblable, qu’il ne me croirait jamais.

D’un bond, je fus sur pied. J’écrasais mon mégot dans le cendrier en fer blanc qui trônait sur la table de nuit, à côté d’une bible et d’une lampe de chevet qui ne fonctionnait pas. Après avoir plusieurs fois arpenté la chambre – huit pas dans un sens, sept dans l’autre – je m’assis lourdement sur l’unique chaise qui s’y trouvait et fouillais dans la tiroir de la table-bureau.

Contre toute attente, j’y trouvais quelques feuilles de papier blanc et deux enveloppes à l’entête pompeux de l’hôtel Silver Moutain. Je sortis le superbe stylo Parker, à plume d’or que m’avait offert Suzy à Noël dernier. Elle me considérait comme un intellectuel parce que je connaissais le latin et que mon père m’avait enseigné les évangiles afin de faire de moi un pasteur. Aussi, me gratifiait-elle souvent de présents chics. Le stylo n’avait encore jamais servi. Je ne savais pas très bien par où commencer et je dus un instant faire un retour sur les événements de ces derniers mois. Je demeurais songeur, les yeux vagues. 

Tout avait débuté en février dernier…. Non, en fait si le dix-huitième amendement n’était entré en vigueur le dix sept janvier mil neuf cent vingt, je n’aurais pas connu cette hallucinante aventure. Peut-être même, serais-je resté dans mon bled de Virginie à crever de faim. 

Mon frère Peter, qui bourlinguait depuis bientôt dix ans, m’ayant trouvé une place de chauffeur auprès de son patron, m’avait fait sortir de mon patelin. Il avait payé le billet de train et j’avais débarqué à Blue Island, en septembre mil neuf cent vingt, riche de la veste du pasteur, d’un de ces vieux pantalons que ma mère avait retaillé et d’une casquette neuve que ses employeurs lui avaient donnée. Tante Prudence m’avait glissé, discrètement, dans la main un billet de cinq dollars, ainsi qu’une médaille de Saint Patrick pour me protéger. 

                  

Je m’étais vite aperçu que les activités de mon boss n’étaient pas de celles qu’on déclare au fisc. Mais il payait bien, c’était un homme régulier, soucieux de ses hommes et le roi des bootleggers3 de la place, fort apprécié pour son sérieux et la qualité de la marchandise qu’il livrait. Il m’avait pris en amitié, car très cultivé et fort mieux, il aimait à discuter des Saintes Ecritures. Les torpedoes4 parlant latin ne couraient pas les rues. 

Rapidement, de chauffeur j’étais devenu un de ces hommes de confiance et c’est à ce titre qu’il m’avait choisi pour cette mission délicate. C’est que je n’étais pas un vulgaire gunman5. Je traitais des affaires. J’accompagnais Don Pasquale dans ses déplacements confidentiels. J’étais l’un des rares à être admis chez lui, dans sa villa dont les jardins donnaient sur Lincoln Park. 

Mais je ne regardais pas à mettre la main au révolver dans les cas épineux. Au début cela me répugnait. Puis, j’avais très vite compris que si je voulais être respecté, porter des costumes à deux cents dollars, coucher avec des filles de rêves à cinq dollars de l’heure, je n’avais pas d’autres moyens. Durant sa vie d’errance, mon père avait toujours était digne, attentif aux lois et aux commandements, mais pauvre. A sa mort, nous avions connu la misère. Ma mère s’était placée comme cuisinière dans une plantation. Humiliée, exploitée, elle s’usait la santé pour quelques cents et le droit d’emporter les restes si ses patrons n’en voulaient plus. A cinquante cinq ans, elle en paraissait soixante dix. Je faisais peut-être un boulot peu reluisant, mais j’étais un monsieur craint, admiré et joyeux souvent. Puis c’est comme dans n’importe quel travail, ce n’est que la première fois qui compte ! 

Oui, en vérité, tout a commencé au printemps mil neuf cent vingt deux, quand Chicago la dépravée, Chicago la capitale du bootlegging6, Chicago la corrompue, prise de remords, s’est choisie comme premier magistrat un sec7, l’honorable William E. Dever. Dès son élection à la mairie, il s’est empressé de fermer les bars clandestins, les distilleries. Il a saisi les entrepôts. Il a démantelé tout ce qui pouvait l’être. Bref, par cette action, il espérait guérir la ville de ses turpitudes et de son vice. 

Don Pasquale fournissant les plupart des bandes rivales, s’est trouvé submergé de commandes supplémentaires, car évidemment les speakeasies qu’on fermait, rouvraient ailleurs, tandis que les installations et les stocks détruits ne se reconstituaient pas immédiatement. Il dut se procurer plus d’alcool, surtout au Canada. Un trafic incessant de bateaux sur le lac, de camions sur les routes, s’établit dès avril mil neuf cent vingt deux. 

Cependant, l’hiver précoce et rude qui s’abattit sur la région, nous causa de nombreux problèmes. Les routes enneigées étaient souvent difficiles et, à maintes reprises, des cargaisons s’étaient évaporées, pour de multiples raisons. Nous avions retrouvé la destination de plusieurs d’entre elles, arraisonnées par les fédéraux, accidentées, coincées quelque part ; mais trois « disparitions » étaient demeurées mystérieuses, inexpliquées. 

Le boss n’était pas homme à se laisser berner et puis, dans ce métier, on a intérêt à montrer qui est le patron. Aussi m’avait-il chargé d’enquêter discrètement sur le devenir des camions escamotés et, éventuellement, de résoudre définitivement la question. Je devais faire équipe avec Gino Salvatori, un wop8 ue je ne prisais guère, car Andy, mon habituel co-équipier, avait reçu une balle dans la cuisse, la semaine précédente, alors qu’il donnait un coup de main à la famille Capone. C’était la première fois que je travaillais sans lui et je me sentais un peu orphelin. Andy était bien plus qu’un partenaire de boulot. Je le considérais comme mon pote. Mon plus cher copain. 

 

     

Nous avions débuté dans le business ensemble. Travailleur émigré polonais, il avait roulé sa bosse dans tout l’est des Etats-Unis, avant d’atterrir à Chicago. Comment était-il parvenu jusque là ? Pourquoi ? Nul n’en savait rien. Doté d’un nom imprononçable, il s’était choisi le surnom d’Andy. Il baragouinait dans un monstrueux charabia et pourtant nous nous comprenions à merveille. Un duo parfaitement rôdé, une sorte de couple infernal marchant à l’instinct, car il possédait une espèce de sixième sens qui nous permettait, souvent, d’échapper au pire. 

Il aimait se moquer de mon sale caractère d’Irlandais, tandis que je le chambrais sur sa tête de Polaque. Aussi n’avais-je aucune envie de me coltiner un nouveau collègue. Cependant, les ordres du patron étaient formels. Je devais accomplir cette mission avec l’Italien. Un peu frustre, pas bavard, Gino maniait la Tommy Gun9 comme personne et il trimbalait partout sa boîte à « violon », en n’en prenant un soin jaloux. Il la caressait, la regardait avec amour, en polissant le couvercle avec sa manche, briquant les ferrures en crachant dessus. 

    

Je crois qu’il était complètement fêlé.

3) bootleggers : trafiquants d'alcool
4) torpedoes : gorille
5) gunman : tueur
6) bootlegging : trafic d'alcool
7) sec : personne opposée au trafic d'alcool
8) wop : italo-américain
9) Tommy Gun : mitraillette 

 

   

 

 

 

>> Accèder aux archives de la rubrique Du hard ou du cochon