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Contenu du 04-08-2010                                      

Du Hard ou du Cochon

Blanc d'Oubli

Hôpital Lacan – Long séjour –  mardi

Chassez le chat, j’vous en prie. Il s’est faufilé dans ma chambre, traîtreusement pendant que je regardais pas. Même vous, il vous a trompé. Vous l’avez pas remarqué non plus, hein ? J’sais pas d’où il vient. Il est pas à moi. J’aime pas les chats.  

Il vadrouille partout la nuit. Peut-être même va-t-il fourrer ses grosses babouines écarlate dans la nourriture, à la cuisine. Chassez-le, s’il vous plaît !

Je leur ai dit de fermer la porte d’entrée. Les chats rôdent. Ils font un bruit d’enfer. J’en ai compté douze. Pas moins. Dont cet énorme matou violine aux yeux de jade obscur. Il s’assoit au pied de mon lit. Il me regarde dormir. Si j’ferme un œil, il va m’étouffer. Alors je reste éveillée. Je veille. Oreilles aux aguets. Lucidité en suspens.

Chat perché ! Chat fourré ? Langue au chat !

         
         
         

Je vais l’écrire dans mon journal… … points de suspension…??? points d’interrogation ???

-       alors madame Zeimer, on écrit ? Vous écrivez à qui ? A votre amoureux ? Il s’appelle comment ?

La gamine, jolie, jolie, qui remet des draps frais à mon lit, laisse une phrase en suspens.  On l’appelle plus loin. Elle va. Elle vogue, dans sa blouse impalpable, me laissant en attente. Elle ne connaît pas l’importance des points de suspension. Ces petits points là cachent bien des mystères… bien des suppositions… ils sont la brèche ouverte sur tant d’aventures suggérées.  Comme une mélodie insidieuse qui se faufile.

-       Anne-Laure ? Elle a tellement changé…
-       Oh ! ce n’est plus la Lolotte qu’on connaissait…

Derrière ces suspensions s’introduisent les questions, le doute, la suspicion. Lolotte n’est plus la même. Anne-Laure a changé ! Comment ? Dedans ? Dehors ? Exprès ? Ou contre son gré ? A-t-elle changé seulement de maison, de métier, d’homme ? Ou bien a-t-elle changé spirituellement ? Moralement ? Intellectuellement ? Amoureusement ? Les points d’interrogation sont muets. Les points de suspension ne disent rien.

Ils laissent en suspension, en interrogation. A chacun d’écrire ou de chanter la suite.

-       Il est passé par ici,
-       Il repassera par là
-       Il court, il court le secret…

-       Allez, allez, madame Zeimer, chantez aussi.
-       Il est passé par ici,

Chanter. Je chante, tu chantes, nous chantons. Debout, dans le chœur de l’église, face aux habitants de ce village perdu, nous chantons. La représentation lecture, spectacle loufoque, tire à sa fin. Cravates burlesques, chapeaux rigolos, en enfilade nous gambadons. Tu es au premier rang, appareil photo à la main. Feu follet affolant, tu sautes ici, tu reviens là. Nos regards parfois se croisent, juste l’espace d’un instant. Le temps d’un frisson.  Le temps d’un flash.

     
                            
     

-       Il est cinq heures, Paris s’éveille
-       Il est cinq heures, je n’ai pas sommeil

Derrière, le violon s’emballe, le piano musarde. Salut. Fous rires. Applaudissements. Bis. Encore ? C’est reparti. Plus fort, plus drôle.

-       tirelittt… tirelitt… tirelitt….

Je ris, tu ris, nous rions. Pot de remerciements. Apéritif, digestif d’après spectacle. Nous trinquons. Tu t’es approché de moi qui bois en réticence. Le champagne de campagne donne mal à l’estomac. Mais comment refuser ce verre de l’amitié, sans paraître grossier ? Tu frôles mon épaule nue. Frissons. Annonce d’un moment de plaisir.

Embarrassés, je ris, tu ris, nous rions. Pourquoi rions-nous ? Pourquoi riez-vous ? Ai-je dit une sottise ? Pourquoi le rire a-t-il déserté mon espace ? Le rire n’est-il que jeunesse ? Que promesse ? Le rire n’est-il que souvenir ?

-       Les souvenirs sont importuns, importuns et importants – fredonne Radio Bleue.

J’aime la voix. C’est Jeanne Moreau. J’connais toutes ses envolées. Nostalgie grinçante qui me va bien. Je n’ai pas son talent, bien sûr, mais j’obtiens un certain succès à chaque fois que je chantonne le tourbillon d’la vie. Tourbillon qui m’entraîne, comme un Petit Poucet, à la recherche des souvenirs disséminés sur le chemin d’la vie. Importuns ou importants, qu’importe. Seulement voilà, des miettes que j’ai semées il reste peu de choses. Quel oiseau de mauvais augure en a picoré la moitié ?  Alors je me contente du peu sans demander mon reste. Ses souvenirs là sont-ils les plus importants ? Qui peut le dire. Leurs souvenirs à eux ne sont pas les miens. Et les miens n’ont rien à voir avec les leurs. Ce sont pourtant les mêmes. Pourquoi, les souvenirs ne s’inscrivent-ils pas sur un parchemin au fur et à mesure ? Ils auraient alors le mérite de n’être pas contestables. Pas contestés.

On les retrouverait pliés, rangés, répertoriés dans un tiroir. On les sortirait lors des grandes occasions. Léger coup de plumeau coquetterie.Ils ne seraient plus flous. On les partagerait, à l’apéritif, au dessert. On organiserait des soirées à thème d’où les disputes seraient bannies puisque les images seraient incontestables. Plus de musique ? Extinction des feux. Sûrement.

Les chats miaulent. Sarabande. Encore.

 

 

 

 

Contenu du 05-05-2010                                      

Du Hard ou du Cochon

   Blanc d'oubli  
                            
     

Hôpital Lacan – Long séjour –  dimanche

 Si chaud. Etouffant. Même sous la frondaison du parc, il fait chaud. Pas un souffle d’air. La rivière murmure en contrebas. Cache-cache soleil. Un, deux, trois. Il est passé par ici. Marcher nus pieds dans la rivière. Quel bonheur. Bonheur interdit. Il repassera par là.

Maman veut pas que j’patauge ainsi. Surtout en cet après-midi où nous attendons, raides dans nos habits du dimanche. C’est la fête au pays. Manèges, musique, cinéma en plein air quand il fera nuit. Toro de fuego pour clôturer. Maman et tante Solange n’en finissent pas de se préparer. Caro est encore à la sieste.

Soupirs. J’en ai marre. Banc brûlant. Soleil ardent qui assomme les habitants de la ferme, les champs, les vachettes au pré, l’âne entravé. Les cigales même se taisent. Lui et l’Autre, nos copains de la maison que ce premier été de vacances nous a prêtés, aussi raides que nous dans leurs vêtements trop nets, s’ennuient tout autant.

-       Si on allait pêcher à la bouteille ?

Qui a émis cette idée ? Tom n’est pas d’accord. Il suit comme d’habitude en grommelant. Mon frère n’est jamais d’accord. Il reste cependant dans mon sillage. Normal, j’suis l’aînée.

Vite, au ruisseau qui serpente au bas du potager. Vite, retirer nos vêtements pour qu’ils ne soient pas souillés. Vite, les plier proprement, les poser en bordure. La bouteille au cul percé, la ficelle, laisser traîner le tout. Attendre que le courant entraîne quelques prises dans la nasse improvisée. Fraîcheur sur les mollets. Sable et gravillon sous la plante des pieds. Ça chatouille, c’est amusant. Bien plus drôle qu’attendre dans la canicule.  Carabistrouille….

     
                         
     

Eclaboussures. Qui a commencé ? A grands coups d’éclats de rire, nous nous aspergeons. Et plouf… et plaf… Qu’importe que notre slip soit mouillé. Deux minutes au soleil, il n’y paraîtra plus. Nos parents ne sauront même pas que nous avons transgressé l’interdit du dimanche.

-       Les enfants ? Où sont les enfants ? Tante So s’affole.

Vite, renfiler nos vêtements. Vêtements mouillés, vêtements souillés, Thomas pleurniche, toujours prompt à se plaindre. Fête terminée.  Fessée, cris, pleurs. Volets tirés sur le désert de mon lit-bateau, caravansérail isolé où je trouve refuge en sanglots. M’en fiche, j’ai peur du taureau de feu quand il fonce en étincelles dans la foule hurlante. J’ai peur de la foule des jours de fête. J’ai peur tout le temps.

Ta fête. C’est ta fête, oui. Mais comment tu t’appelles déjà ? Francis ? Pierre ? Gérard ? Emmanuel ? Je ne sais plus. Hommes de ma vie, je vous confonds tous. Au fond, vous vous ressemblez. Quand je ferme les yeux, je vous imagine, gris. Vous m’avez mis le cœur en charpie. Pourtant, je vous aimais.  A chaque fois.

J’aime mal. Je sais. Trop. Trop présente. Trop quémandeuse. Trop ardente. Je palpe indéfiniment leur réticence. Leur mouvement de recul devant ce trop plein. Vous ne savez que faire de cette ardeur là. Il vous faut, je le devine, des amours à la petite semaine. Des amours entre deux portes. Des amours qui n’engagent à rien.  Des amours kleenex, qu’on jette après s’en être servies.

Lui ? Celui dont c’est la fête. Celui que maman déteste parce qu’il est plus vieux que moi. Il est drôle. Son accent chantant, ensoleillé, océané, m’envoie dans ce pays qui est le mien. Dans ce pays que j’aime. Ici, ce n’est pas chez moi. Quand j’serai grande, j’habiterai ailleurs.

         
             

Il m’attend dans son cabriolet. Nous allons nous promener dans des coins tranquilles. Il passe ses mains sous mon pull-over, mes seins durcissent. Sensation nouvelle, agréable. Goût du péché dans sa bouche. Emotion bizarre à hauteur du nombril.

Je sens bien, dans son attente, dans sa respiration qui s’altère, qu’il y a autre chose mais je refuse qu’il me touche autrement. Grand-mère dit que je ne dois pas. Dans ma tête défilent les clichés qu’ont laissés mes lectures. Lectures interdites que j’ai absorbées en cachette. Images mal fichues, intuitives, incompréhensibles.

Grand-mère est comme la statue du Commandeur, drese dans le cabriolet, elle prend toute la place.

 

 
         

Pourquoi m’enfermez-vous ? Pourquoi m’attachez-vous ? Je ne mérite pas ce châtiment. Je n’ai rien fait. Je ne suis pas coupable. Ne me regardez pas comme ça !

Les salopes, elles disent que je leur ai envoyé la cruche pleine d’eau à la tête. Mais c’est pas vrai ! J’aime pas la violence. Et puis, j’suis bien trop menue et sans force pour jeter quoi que ce soit contre les carreaux.

La vitre est casée ? Mais c’est pas moi. Elles racontent n’importe quoi, ces garces là. Juste pour avoir la paix. Pendant ce temps, elles s’enferment dans la lingerie avec des types mal famés. J’les connais ces intrigantes. Petites pestes. Grosses vicieuses. Sadiques ! Menteuses ! C’est dégueulasse de profiter de ma faiblesse. J’vous déteste !

Détachez-moi, s’il vous plaît.  

 

 

 

 

Contenu du 29-03-2010                                      

Du Hard ou du Cochon

Hôpital Lacan – Long séjour –  vendredi

Il dit  -       Tais-toi

Il dit -       A compter de maintenant, je ne veux plus t’entendre

Il dit -       Une femme comme il faut ne rit pas, ne glousse pas, ne crie pas, ne pleure pas. Une femme comme il faut se tait.

Ah ! bon. C’est comme ça le mariage ? Pourquoi personne ne m’a prévenue ? Avant, maman et grand-mère m’interdisaient de parole. Normal, les enfants n’ont pas droit au verbe. Ils viennent au monde pour écouter. Apprendre. Je croyais avoir acquis le droit de m’exprimer en entrant dans la vie adulte.

Pourquoi, faut-il que je sois muette ? N’y a-t-il pas de verbe et de rire pour moi ? Suis-je trop bête ? J’ai tant de mots qui bouillonnent à l’intérieur.  Des mots percutants, des mots sucrés. Tous ces mots doux que j’aimerais laisser vadrouiller, déborder. Amour. Toujours. Mon Cœur. Ma Tendresse. Chéri. Tous ces mots. Tous ces mots. Murmurés. Criés. Caressés. Je dois les ravaler. Les mâcher. Les mettre de côté. Ne plus y penser. Les oublier. Pas des mots pour lui. Pas des mots pour moi.

         
         
         

Il dit encore -       A compter de maintenant, c’est moi qui commande ! Tu comprends ? J’suis le Chef.

Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? Il dit aussi -       J’gagne les sous, toi non. Alors tu te tais.

Ah ! oui, l’argent bien sûr.

Maman se bat quotidiennement pour assurer notre pitance, m’envoyer au collège, fabriquer une jeune fille bien sous tous rapports. Une jeune fille épousable. Sûrement que l’argent donne le pouvoir. Pouvoir de vie ou de mort sur les autres. Pouvoir de réclamer le silence. Pouvoir de pouvoir. Je vais pouvoir quoi, moi ?

-       Grand-mère, il veut que je me taise.

-       Grand-mère, j’veux plus être mariée.

-       Grand-mère dis-moi ce qu’il faut faire ?

Grand-mère hoche la tête. Il n’y a pas de solution. Je l’ai trahie déjà, avec cet enfant qui pousse en moi sans son autorisation. Grand-mère a honte de cette fillette méprisable qui a bravé l’interdit. Je ne vais pas, en plus, réclamer la parole.

-       C’est notre lot, ma pauvre petite. Une femme se tait. Elle est là, seulement pour le bien-être de son mari. Il ne te frappe pas ? Il ne fréquente pas les bistrots ? C’est un bon mari. Et puis, tu l’as voulu…

Oui bien sûr, pauvre petite. Tu l’as voulu. Mais, qu’est devenu le prince charmant ? La vie au bois dormant. Pauvre petite.

J’ai dû trop longtemps dormir dans cette vie d’avant. Avant quoi ? Avant quand ? Parfois je cherche ce qu’il y a avant.

Immense maison au bord de la forêt. Parc si grand, si grand. Excessif. Clos. Prison dorée aux arbres bruissants. Soleil couchant. Soir descendant. Ciel de traîne par delà la croisée. Nuit solitaire. Nuit solitude.   

Nuit d’ailleurs. Nuit sans sommeil. Blanc. Noir. Noir. Trop de douleurs. Râles, sanglots. Misère. Pourquoi ? Pas de clé à la porte. Pourquoi ? Barreaux à la fenêtre. Pourquoi ? Docteur, je n’aime pas la prison. Dormir en liberté.

Noir. Blanc. Rouge.

Rouge ? Sang ? Sang sur les draps. Ongles sanglants. Meurtris. Cruels ? Non ! Faut planquer tout ça. Où ?

 

 

 

 

Contenu du 27-02-2010                                      

Du hard ou du cochon

   Hôpital Lacan – Long séjour –  jeudi  
                              
   -       Il est né le divin enfant, jouez hautbois, résonnez musette  

-       Il est né le divin enfant, chantons tous son avènement…

Il est né mon enfant. Mon tout petit à moi. Blond, doré, posé sur mon ventre. J’ai mal. J’ai mal.

Minuscule visage chiffonné et rougeaud, poings serrés contre ma poitrine, il grimace. Tout au bonheur de ce délicat corps chaud, ma frayeur s’éloigne, même si des larmes coulent encore le long de mes joues.  J’suis plus seule.

Maman les p’tits bateaux..

Deux dents me sont venues. Deux dents de sagesse sorties tandis que je mordais sa main secourable et inutile pour ne pas hurler alors que, par la déchirure sanglante de mon sexe, la tête du bébé apparaissait. Est-ce à dire que je suis soudain devenue sage ?

Est-ce à dire que cet enfant va désormais être mon horizon ? Mes rêves révolus ? Est-ce à dire que je ne partirai plus sur les chemins de traverse ? Le temps des voyages est fini avant d’avoir commencé.

Maman les p’tits bateaux…..

Je savais déjà, quand il s’agitait à l’intérieur de moi, que rien ne serait  jamais plus pareil. J’ai grandi avec lui.  Nous avons le même âge.   

         
                 

-       Joyeux anniversaire,

-       Joyeux anniversaire !

Anniversaire. Encore ! Le mien ? Celui de maman ? Lequel ?

Ça revient si souvent ces fêtes. Je n’aime pas les fêtes obligées. Répertoriées. Programmées. 

    
         

Le cercle de famille applaudit à grands cris. Il crie le cercle de famille. Quel reproche a-t-il encore à m’adresser en ce jour de réjouissances ? Je ne me suis pas bien tenue ? J’ai oublié de dire merci ? Peut-être que j’ai pris la parole trop souvent ? Ou peut-être au contraire me suis-je trop souvent tu ?

Qui vont sur l’eau… Qui vont sur l’eau….

Celui-ci se plaint de n’avoir pas été le plus chéri. Pourtant, que de temps passé à le rassurer. A tenter d’apporter du savoir dans sa tête. A essayer de trouver le chemin de son affection. Pourtant…

Celui-là rétorque qu’il lui a toujours manqué quelque chose. Pourtant… pourtant…

         
            

Celle-là rumine, jalouse. Pas assez. Trop. Trop ? Pourtant…. Pourtant…. Pourtant…..

Et l’autre, là-bas, au bout de la table qui, à chaque fois, égrène sa litanie de plaintes, son chapelet de griefs. Un verre en trop, la machine  s’emballe. Ça balbutie. Ça reproche. Ça divague. Tout y passe, ses quinze ans, ses frustrations, la vie qu’elle aurait eue, si… Ah ! si. Que de choses on ferait. On aurait pu faire, si.

Et encore, des critiques pour un repas moins, plus, pas tout à fait pareil, meilleur en d’autres temps. Et encore, des réprimandes, des rancoeurs, des rancunes datant de si longtemps qu’on les a oubliées. Qu’on ne les a même pas aperçues. Ont-elles seulement existé ? Tout est si mélangé dans la mémoire.

                    
         

La mémoire fout le camp, en lambeaux rouge sang…. J’ai déjà écrit ça quelque part. Mais où ?  Et quand ?

Car j’écris. J’écris au long des nuits secrètes. Il n’aime pas que j’écrive. C’est du temps trop perdu. Du temps dans lequel il n’a pas accès. C’est mon domaine. Pas d’intrus dans cet endroit. Interdit de séjour.  

Somnambule des mots, je les couche dans des cahiers qui restent au fond d’une boîte. Boîte dissimulée, tout au fond d’un tiroir. Aucun lecteur à mes écrits. Jamais.

Quelquefois je vide la boîte dans la poubelle. En fouillant consciencieusement, on y retrouvera peut-être, au fond, bien au fond, tous ces mots inutiles. Ces mots enfouis. Ces mots sans importance. Ces maux à moi. Ma mémoire disparue. Signée Anna.  Juste des initiales, en italique, tout petit, tout petit, minuscules, A.L.Z.

 

 

 

 

Contenu du 01-02-2010                                      

Du Hard ou du Cochon

   Hôpital long séjour      
     

 

 

 Pourquoi le chat me regarde-t-il ainsi ? Ses yeux de jade obscur me transpercent. Que veut-il ? Que cherche-t-il à s’introduire ainsi au milieu des spectateurs. File, va-t-en sale matou. Pourquoi laisse-t-on entrer des chats dans les salles de spectacle ? J’vais me plaindre au concierge. Ce fainéant doit encore cuver son vin au fond de la loge !

           
         

 

 

 

 

 

 

Contenu du 29-12-2009                                      

Du Hard.... ou du Cochon

Hôpital Lacan – Long séjour –  dimanche

     
                                                      

 

La neige cette nuit a envahi l’atmosphère.

Le silence enveloppe le jardin. Aucun bruit ne parvient jusque là. Ma chambre navigue dans une oasis feutrée. Elles ne viendront pas tout de suite. Fait encore trop sombre. Et puis, le dimanche, elles sont moins nombreuses. Moins bousculées.

Cette chambre ne me plaît pas du tout. Ça sent l’hôpital.  Les gens sont moches. Vieux. Pourquoi on m’a posée là ?

                                          

 

     

Vite, me lever sans tarder, même si le froid pique. Gratter les fleurs aux carreaux. Démolir l’œuvre éphémère du givre. S’éblouir de l’immaculé. Vite, descendre à la cuisine où le fourneau ronfle déjà. Vite, un bol, le lait bouillant. S’échauder la langue de trop d’empressement.

Vite, être la première dehors, malgré l’interdiction de grand-mère d’aller prendre froid. L’air est suspendu. Buée gouttelettes, cristaux décorum, stalactites transparentes aux arbres accrochées. La lumière des étoiles encore au ciel se reflète sur cette banquise mignardise. Noël avant la date. L’espace est à moi seule.

Grandes enjambées. Je cours, je vole, j’ai des bottes de sept lieues. Mes pas s’inscrivent dans l’infinitude. Pellicule de glace qui craque comme le glaçage des triangles frangipane que marraine fabrique. Comme la pellicule du sable quand la vague se retire et que la plage offre son étendue lisse, vierge de toute trace. J’suis Robinson, arpentant son île au premier matin du naufrage.

A chacun de mes pas un gros trou se forme.
     

 

 Trou béant de la tombe dans laquelle le cercueil en bois blond descend. Maman est morte. Son enveloppe charnelle, après son esprit, quitte définitivement ici pour rejoindre là-bas. Pas de cérémonie, pas de fleurs, pas de discours ni de mots d’adieu. Tom, regard mauvais, piétine et maudit. Renfrogné. Rancune tenace. Pas d’embrassade. Pourquoi ? Pour qui ? Soleil narquois sur le cimetière vide. Même là, tu as réussi à nous séparer, maman.

Dans son Paradis, papa doit se dire qu’il en a terminé avec sa quiétude. Que tout va recommencer. Ses deux femmes arrivent presque dans le même temps. Cette idée me fait rire, alors que le cercueil disparaît. Je n’ai pas de cœur, c’est vrai. Je ris du malheur. Y a-t-il une anti-chambre au Paradis ? Un pavé mosaïque à franchir ? Noir, blanc ? Blanc, noir ? A cloche-pied, vont-elles devoir passer, ensemble, par le purgatoire ? Se crêper le chignon sans témoin ? Peut-être qu’il n’y a rien du tout ? Poussière, tu es poussière et tu redeviendras poussière. Grand-mère aime beaucoup les phrases toutes faites. Elle en a plein en réserve. Elle les sort à tout bout de champs.

 

   
     

Purgatoire ici bas. Petit déjeuner d’internat au café sans saveur. Tristes biscottes. Confiture amère. Parcimonieuse. Bruit brinquebalant du chariot dans le couloir. Pas faim. Je déteste cet endroit. Pourquoi m’a-t-on déposée ici ? Quel crime ai-je commis pour qu’on me punisse ? Salauds ! Tous des salauds. Plus jamais faim.

Les épaisses tartines beurrées, couvertes de cacao que grand-mère prépare au goûter nous dessinent des moustaches au-dessus de la lèvre, Caro s’en colle plein les doigts. Parfois même, il poisse son tablier, la table, le sol. J’dois tout mettre en ordre pour que maman ne crie pas.  Caro, mon petit frère, mange comme un cochon. Il est sous ma responsabilité. Alors je le gronde et le gifle à toute volée. Il éclate en sanglots. Larmes chagrines. Oeil rond, interrogateur. Carabistrouille….

Quand il pleure, j’peux le consoler, embrasser ses  grosses joues maculées. Il déteste les bisous. C’est le seul moyen que j’ai trouvé de pouvoir le cajoler. Il me fait tourner en bourrique. Il est plus lourd que moi. Quand je le prends dans mes bras, je vacille. Il n’a que cinq ans de moins que moi, mais c’est mon bébé. Mon ange.

Caro ? Pourquoi il vient jamais ? Mort ? Lui aussi ? Pourquoi, moi, j’suis encore là ? C’est moi l’aînée. J’dois partir la première. Faut-il encore que  je ramasse leurs saletés ? Comment vais-je accomplir cette dernière mission ? Elles ne me permettent pas d’aller et de venir.

-       Bonjour madame Zeimer. Aujourd’hui, grand ménage. Nous allons vous conduire au salon. Quand vous reviendrez, vous ne reconnaîtrez plus votre chambre. Ce sera un véritable paradis.

-       Vous serez aimable avec les autres patients, n’est-ce pas ? Pas de folie, Anne-Laure ? Pas de méchanceté ? Vous promettez ?  

Aimable. Aimable. Pourquoi pas charmante pendant qu’elles y sont ! J’suis clouée à ce fauteuil, à ce lit. Un pas en avant, un autre à droite ou à gauche. Un pas en arrière. Remuer les souvenirs, c’est tout ce que j’peux faire. J’ai même plus de public pour les partager.

Le public ? Le public ! Où est-il ? Public… Public, aime moi, c’est pour toi que je resplendis. C’est pour toi que je chante, que j’enfile ces habits de lumière, soir après soir. C’est pour toi que je deviens belle, laide, triste, gaie, jeune, vieille, heureuse.

Brouhaha que le rideau écarlate étouffe à peine. Gargouillis. Vessie en débandade. Gorge nouée. J’entre en scène, un pas, deux pas. Tirade. Tout se dénoue. Sur le plateau, je suis légère, éthérée. Je ne pèse rien. Je ne suis que l’épaisseur du personnage. Fini le doute, au diable le bégaiement. Les mots coulent limpides. Pas de faille au texte. Pas de temps morts. Action.

     
     
     

Tu es là, dans le grand trou noir, au-delà des projecteurs. Je ne te vois pas, je te devine, je t’entends respirer, rire ou pleurer. Tu es là, de l’autre côté de la rampe. Je te sens palpiter au rythme des répliques. Tu es là, je t’entraîne dans les méandres des mots. Tu te laisses prendre au jeu. Je t’emmène jusqu’au salut final. Tu es là, debout. 

 

 

 

 

 

Contenu du 30-11-2009                                      

Du Hard.... ou du Cochon

   Hôpital Lacan – Long séjour –  mardi soir      
         -       Bonsoir Madame Zeimer. Désirez-vous un magazine ?

 

 

 J’veux pas lire. J’ai plein d’histoires dans la tête. Elles se mêlent, s’enchevêtrent. Valse lente. Se dédoublent. Kaléidoscope infini. Fête foraine, balançoires. Plus haut ! Elles sont livre d’images que je feuillette quand j’en ai envie. Nuit sans lumière pour les journaux ordinaires. Rimes. Ritournelles. Encore.

 J’voudrais seulement qu’on m’attache plus le soir venu.

J’voudrais vraiment qu’on me laisse me promener comme avant. Baguenauder, furtive, au long des couloirs, dans le parc. Tâter l’ombre, respirer la magie des fugaces lueurs, humer tous ces parfums qui montent de la terre, se dégagent des arbres, des fleurs épanouies. Frissonner de la pluie glissant sur mes épaules, du vent dans mes cheveux. M’enivrer de l’immensité du ciel et m’endormir sous les étoiles. Pourquoi n’ai-je plus droit à ces plaisirs ?

Tout dort. Tout gémit. Où vont les songes de la souffrance ?

 

 

 

             
       
Sable froid. Je me suis faufilée hors de la maison silencieuse. Forme ectoplasmique, blanche, presque irréelle. Clapotis des vagues berçant mon attente. Rêve, les yeux perdus dans le bleu de Prusse. Impression étrange d’un univers qui tournoie. La petite Ourse est là, elle m’envoie des signaux. Elle me raconte ma vie. Celle qui va venir. Celle que j’attends. Celle que je désire avec tant d’impatience qu’elle ne peut pas me rater.

Quand je serai grande, je partirai. Les rêves laissent du sable au fond des yeux.

Personne ne me retiendra. J’irai de par le monde. Ici, c’est trop petit. Je serai reporter, globe-trotter. J’écrirai. J’écrirai des livres d’aventures qu’on se racontera le soir à la veillée. Je serai infirmière, médecin, je soignerai les gens comme le docteur Schweitzer que j’ai vu dans un film la semaine dernière. Je serai musicienne, je donnerai des concerts face à l’océan. Je serai marin, mon bateau filera sous le vent. Il y aura des tempêtes et des jours de soleil. Je serai Marco Polo. Je découvrirai des contrées qui ne sont pas répertoriées dans les atlas de géographie.

Quand je serai grande, je serai solitaire.

Je serai mystérieuse. Ils ne m’attraperont pas dans leurs filets blasphémateurs. Je nagerai mieux qu’une sirène. Je me vautrerai dans l’éternité. Je deviendrai légende. Je ne me marierai jamais. Jamais. Je ne veux pas d’homme dans ma vie. Ils n’ont rien à y faire.

 

 

Contenu du 04-11-2009                                      

Du hard ou du cochon

     
                           
     

Hôpital Lacan – Long séjour –  mardi

      Bravo madame Zeimer, vous avez un cœur de jeune fille. Tension artérielle 11/6. Pas de cholestérol. Vous êtes bien partie pour devenir centenaire

Ce docteur est un crétin. Un parfait imbécile. Evidemment que mon organe de tendresse est celui d’une jeune fille. A mon âge, comment pourrait-il en être autrement ? Pourtant, celui-ci est déjà tout en loque, déglingué, mais le docteur l’ignore.Comment peut-il savoir ? C’est la première fois qu’on se rencontre ? Il fait comme s’il  me connaissait, mais moi je sais bien que j’connais pas ce gros couillon.

Encore un dimanche ordinaire. Assise sur le rebord de la fenêtre, je lis. Emile Zola, noir, triste comme l’ennui de ces jours sans bonheur. J’ai décidé de me goinfrer toute l’œuvre de cet auteur. J’suis comme ça : quand un écrivain me plait, j’le dévore. Je l’avale à grands traits, camouflée sous ma couverture la nuit, dissimulée ici ou là le jour, à cheval sur la fenêtre quand j’peux. Il me quitte plus. Il me prend. Me projette dans un monde inconnu. J’deviens l’héroïne d’une existence extraordinaire. La victime. La princesse. L’exploratrice. Je voyage. J’oublie la fadeur. La tiédeur. La rancœur. J’oublie.

Si grand-mère me voyait, elle m’enguirlanderait sévère. Mais le dimanche je fais ce que je veux. Je peux lire tout mon soûl, même si elle m’interdit de m’installer ainsi au dessus du vide. Moi, j’aime être suspendue entre ciel et terre, entre rêve et réalité. Un mouvement de travers, un mot de trop, tout peut basculer.

Je m’enquiquine. Gervaise et ses catastrophes ne m’absorbent pas. Je rêvasse. Je m’évade de l’histoire. Je m’envole par-dessus le jardin du voisin. Une mouche qui fredonne, un papillon piégé dans le store tiré, me voilà nez en l’air. J’ai soif.

Pas furtifs jusqu’au salon. La bouteille verte ou la bouteille rouge ? Qu’importe. Je verse dans le verre ce qui me tombe sous la main. C’est fort. Je tousse. Chaleur à l’intérieur.

 J’mangerai pas ! J’mangerai pas ! J’mangerai pas. Vous pouvez vous brosser. Foutaise. J’desserrerai pas les dents. Fichez-moi la paix. J’veux du silence. Silence ! De la solitude. Bordel. Ça caquette. Ça bruisse. Ça jacasse. Ça emplit ma tête. Laissez-moi tranquille. Fichez le camp ! Vos mots inutiles.

Silence ! Silence, on tourne.

Tout est silence autour de moi. Grand-mère jardine ; mes frères copinent ; maman travaille à l’extérieur. J’suis interdite de sortie. Elle ne supporte pas le garçon qui m’accompagne en ce moment. Un vieux qui a au moins dix ans de plus que moi. J’m’en fiche, j’le vois en cachette. Si elle savait, j’crois qu’elle m’enfermerait. Pensionnat gris-marine, sans évasion, où je serais galérienne pour les siècles des siècles.

Depuis qu’il a posé ses lèvres sur les miennes, le soir de mes quinze ans, un trouble étrange m’étreint. J’ai commencé mon journal. C’est mon confident. J’lui raconte tout et le dissimule sous mon matelas. Mais elles ne le trouveront pas. Je veille.

 

 

 

 

 

 

Contenu du 29-05-2009                                      

Du hard ... ou du cochon

Blanc d'oubli

Hôpital Lacan – Long séjour –  samedi

 Flonflons d’un bal lointain.  

C’est la fête au dehors. La fête de quoi ? La fête à qui ? Pourquoi ne m’a-t-on pas dit que c’était la fête ? Peut-être en ont-elles parlé ?... Je suis sûre qu’elles n’ont rien dit, les garces. Je m’en souviendrais.  

J’aimais danser autrefois.  

Quand ? Il n’y a pas si longtemps. Hier peut-être. Avant-hier, tout au plus. 

-       Eh ! toi, le grand escogriffe. Pourquoi tu  danses pas ?
-       J’sais pas danser
-       Ben qu’est-ce que tu fiches là, alors ? On a l’air bête, assis tout seuls sur ce banc raide. Allez viens…

Les copines sont déjà en piste. Moi, non. Et lui, qui se tortille comme un poisson hors du bocal. Regard en biais. Il n’est pas mal. Long, maigre, osseux, tout brun, bouclé. Pas bavard. Je l’entraîne dans le Carroussel. Pour un slow, pas besoin d’être Fred Astaire. Maladroit, il dandine plus qu’il ne danse. Je ris. Il se vexe. Il me plante là.  

-       Reviens, j’vais te montrer 

Mine boudeuse, velouté d’oeil ourlé de cils démesurés. Pas un œil de garçon ça. Mais il est dans mes bras qui le guident. Moi, petite,  menue, dans ma robe rose et rose, gonflée par le jupon amidonné. Tutu d’écuyère toujours. Pas de danger qu’il se mette à virevolter sous l’impulsion de notre chorégraphie. Il besogne, attentif à ne pas m’écraser les pieds. J’essaie de ne pas rire.

 -       Comment tu t’appelles ?
-       Yves
-       Tu fais quoi ?
-       J’suis au collège.
-       En combien ?
-       J’passe le brevet dans un mois 

Silence. Maladroit pour danser, maladroit pour la conversation.  

-       Moi, c’est Anna. J’suis en seconde. T’as quel âge ?
-       Dix sept ans. 

Pas en avance le beau brun. Vu sa carrure, sport plutôt que math. M’en fiche, moi ce que j’veux en ce dimanche de printemps, c’est danser, pas faire tapisserie. Pas rater un slow, dégourdir mes mollets sur les tangos,  trémousser sur les tcha-tcha, les mambos et rocker à gogo. Trouver un garçon qui gambade allègre sur la musique, même s’il est muet. De toute façon, les garçons ne parlent pas. Ils ricanent bêtement, font des plaisanteries stupides. Celui là ou un autre, c’est du pareil au même.  

Il me serre de près. Pas aussi timide qu’il y paraît ? 

-       Il faut fermer la fenêtre madame Zeimer. Ça fait du bruit cette musique. C’est la fête foraine à côté. Quel tintamarre ! 

Non, laissez la ouverte ! Je vous en prie. Mais elles n’entendent rien. Parle à mon cul, ma tête est malade… Elles font la sourde oreille. Putains !
 

L’air est doux. Nous sommes en mai… peut-être en juin. L’odeur des seringats entre à flots. 

Les seringats de grand-mère. Au bout de l’allée aux cerisiers. Elle en prend tant soin que les fleurs laiteuses lui rendent son attention en laissant éclater ce parfum envoûtant. Dans la brise du soir, des milliers de pétales voltigent, flocons de neige d’été qui se posent dans mes cheveux épars.  

Cheveux épars que grand-mère, assise sur la margelle du puits, brosse longuement, lentement, tandis qu’elle m’a coincée dans son giron. Comment résister à la pression de mon aïeule ? Quand elle m’attrape par le bras, je suis un fétus de paille, une miette, rien. C’est une géante venue d’une autre planète. Peut-être de cette étoile qui déjà, là-haut scintille. Comment fait-elle, pour flamboyer tant, alors que la nuit n’est pas encore là ? 

-       Dis grand-mère, pourquoi elle brille si fort l’étoile, là-bas ?
-       On ne montre pas du doigt ! 

Grand-mère ne sait pas. Elle ne connaît pas les étoiles. Elle ne sait pas le ciel. Elle sait la lune. Elle sait les vents, car pour jardiner, c’est important. Mais elle ne sait pas les étoiles. Les étoiles, c’est du rêve, du temps gâché. Grand-mère ne rêve jamais. Une tape sur la fesse : 

-       Allez, hop, Lolotte ! Lave-toi les mains et mets la table

 Oui, il est l’heure de se presser. Grand-mère se lève, secoue son tablier, range la brosse. Gestes mesurés. Maman a quitté sa machine à coudre. Elle s’active près du fourneau. Papa ne va pas tarder à rentrer. Je dois disposer le couvert. Le rêve sera pour tout à l’heure quand je rejoindrai la bienveillance de mon lit. Pour cette nuit. Pour demain. La fragrance des seringats se fait entêtante.  

Où sont partis les flonflons du bal ?

 

Contenu du 01-05-2009                                      

Du hard ou du cochon

Blanc d'oubli
  

Hôpital Lacan – Long séjour –  dimanche 

Toi. Rayon de soleil sur ta peau. Je te contemple dans le clair-obscur. Tu somnoles, alangui, nu, un bras replié sous la tête, l’autre abandonné sur le côté gauche, le visage un peu penché vers ta poitrine. Sans aucun froissement de drap, je me hausse sur un coude pour mieux pouvoir m’émerveiller. Tu es si beau. Du bord des yeux, je te caresse. Là, sur la nuque, puis le long de ta colonne vertébrale, puis au creux de tes reins. Le rayon de soleil échauffe mon bas-ventre. Ou bien est-ce cette vision du creux de tes reins ? Ton petit cul adolescent, blanc et lisse, m’agite. 

Démangeaison au bout des doigts. J’avance la main. Doucement, doucement. Tu tressailles sous l’effleurement. Je me retire. Tu grognes. Je reviens, la main plus vive, la caresse plus précise. Les muscles de ton dos se tendent, tes fesses durcissent et s’offrent à mon corps qui s’y colle. J’emmêle mes jambes aux tiennes. Tu les ouvres et me laisses m’enrouler à toi. 

Soupirs. Gémissements. Lentement tu te tournes vers moi en écartant les bras. Ton aisselle soudain à hauteur de ma respiration laisse couler le miel du désir qui s’installe entre mes seins. Je défaille, plexus serré, flancs brûlants. Tes lèvres cherchent les miennes. Et ta langue, nerveuse, douce, dure, qui étreint ma bouche, l’entoure et la saisit, fait jaillir la salive. Murmures. C’est le plus beau matin du monde. 

-       Bonjour ma Douce
-       Bonjour Amour

     

-       Elle a bien dormi madame Zeimer ?
-       Elle va se lever notre Anne-Laure ? 

Le rayon de soleil sautille sur le dossier du fauteuil. Il se glisse sans façon par les lames du volet, s’élargit, s’étire, prend ses aises. 

Soleil automnal. Soleil matinal. Tout dort encore. Depuis longtemps j’attends que le jour se lève. Elles sont en retard ce matin. Dimanche. Sûrement dimanche. Le dimanche n’est pas comme les autres jours. Tout traîne, tout mollit. Moins de bruit dans les couloirs du matin. Plus d’activité dans les couloirs de l’après-midi. Les familles se croisent. Et le soir, larmes, nostalgie. Laissez-moi contre lui. 

Pourquoi ne vient-on pas me délivrer ? Sangles qui m’empêchent de bouger, de suivre la rayure lumineuse, les particules qui flottent à l’intérieur. Cette nuit si parfaite. Laissez-moi ! Laissez-moi ! 

Fracas du volet trop prestement ouvert. Le rayon de soleil effrayé délaisse le dossier du fauteuil. Nos langues se perdent, la chaleur disparaît. Je ne veux pas quitter ma couche, je ne veux pas. Laissez-moi dans la langueur de ce matin. Laissez-moi contre lui, encore, encore… 

-       Mais c’est dimanche aujourd’hui. Il faut se préparer pour la messe. Vous habillez. Regardez comme il fait beau au dehors.
-       Allez,  allez, pas la mauvaise tête madame Zeimer. Debout, laissez-nous faire votre toilette.

Je n’aime pas les dimanches. 

Sauf, sauf, sauf quand nous nous retrouvons. Ici, là, ailleurs. N’importe où. Où tu as décidé. Où je t’ai prié. Partout. 

Tu es là, presque. Tu arrives. Je t’attends, perdue dans cette foule indifférente des quais de gare. A l’entrée du train, mon cœur tressaute, mon cœur se serre, mon cœur s’emballe de ce bonheur qui vient. Tu es là. Je te cherche des yeux dans le flot des voyageurs pressés. J’ai peur de te rater. Et si tu passais sans me voir ? Mais toi aussi, tu cherches. On se trouve. Nos regards se croisent, de loin, s’accrochent de plus près, s’enlacent tout contre. Tu es là. Tes bras me tiennent prisonnière, otage volontaire de cet instant divin. Je me fonds dans ta tendresse. Ta bouche est dans la mienne. Ton sexe est déjà tendu vers le mien qui s’ouvre, qui s’ouvre.  

Merveilleuse journée qui se présente à nous. 

-       Voilà, voilà, on est prête. Regardez, regardez là, dans le miroir. Vous êtes jolie, non ? 

Ce n’est pas moi cette vieille sorcière recroquevillée. Ce n’est pas moi, non. Non !

 

 

Contenu du 29-03-2009                                      

Du Hard ou du Cochon....

Blanc d'oubli
                                                 
Hôpital Lacan – Long séjour – jeudi
 Ils vont défiler dans ma chambre, les petits, les grands. Troubler ma quiétude. M’embrasser. Prétendre que les ans n’ont pas de prise sur moi. Que je finirai centenaire. Que je les enterrerai tous. Hocher la tête d’un air entendu, avec un rictus d’affection joviale. Me prendre pour une idiote. Me chatouiller le menton. Redresser mes oreillers. Me caresser la joue. Me tapoter la main. Parler fort. J’suis pas sourde. Puis, ils discuteront entre eux, croyant que je ne comprends pas, considérant que je ne suis pas là, que je ne suis plus dans le coup, que ma date de péremption est passée. Alors je ferai semblant de m’assoupir. Ils partiront sans bruit, en affirmant qu’il faut la laisser reposer, vous pensez à son âge….

Aujourd’hui, paraît que c’est mon anniversaire. Les infirmières me l’ont dit ce matin, tandis qu’elles m’habillaient. Elles m’ont dit aussi que j’avais… j’ai…  Je ne sais plus. Mais je crois qu’elles se trompent. Je n’ai pas cet âge là. Je le sais bien.

                Elles s’imaginent que je n’ai pas de souvenirs… quelle idée. J’ai les souvenirs que j’veux.

J’ai dix ans. Peut-être quinze, mais guère plus.

Maman va encore préparer un gâteau énorme, avec de la crème partout. J’aime pas les gâteaux. Sûrement pour ça que les anniversaires m’horripilent. Toutes ces pâtisseries, ces bougies,  ces embrassades, ces exclamations.
       Joyeux anniversaire, ma chérie…
       Bon anniversaire, ma grande…
       Gna, gna, gna, gna…

       Alors, ça fait quoi un an de plus ? 

Ça ne fait rien. Ça vous passe dessus. C’est tout. Je n’aime pas les anniversaires. Faut sourire, congratuler, être joyeux du temps qui s’envole, déballer des cadeaux l’air heureux. S’esclaffer, ha ! Quelle surprise !

                   Elles m’ont attifée d’une robe « élégante ». Elégante… faut le dire vite. Grise.

Grise, et grise. En harmonie avec l’âge qu’elles m’ont collé sans me demander mon avis. Pourquoi ne puis-je pas choisir les couleurs que je veux porter ? J’adore le rouge. Plus jamais, je n’ai droit au rouge. Pourquoi ? Quinze ans, n’est-ce pas l’âge parfait pour une robe écarlate, des chaussures flamboyantes, des chapeaux grenat rigolos, des colifichets de corail ? On peut même enfiler du rouge à quarante ans. Et même à soixante. Et même beaucoup plus tard.  Alors pourquoi cette grisaille ?  Pourquoi veulent-elles à tout prix me caser dans ce cadre pas fait pour moi ? Cage étriquée qui ne me plaît pas du tout. Avant, je leur semblais trop extravagante, trop pimpante. Trop jeune. Aujourd’hui,  paraît que je suis vieille. Rien eu entre les deux. 
       Joyeux anniversaire Anne-Laure
      
Joyeux anniversaire Mamie.
       Alors, madame Zeimer, un an de plus…. Vous êtes contente ? Tous vos enfants sont là ? Vos petits-enfants aussi ? Quelle chance, vous avez !

ça continue ! Je n’aime pas les anniversaires.

C’est l’anniversaire de maman. Dans le jardin il fait chaud, c’est l’été. J’ai ma jolie robe blanche à pois rouges. La fragile à ne pas salir, sinon, gare. Celle qui danse comme un tutu d’écuyère quand je tourne prestement. Après, j’ai le tournis. Je chancelle. Je m’assois sur le banc, je cligne des yeux dans la lumière. Maman est née l’été, moi l’hiver. Peut-être est-ce de cette différence qu’a germé notre indifférence ? Elle est femme de soleil, je suis fille de brume.

J’les vois passer, tous, à la queue leu leu. Comme s’ils voulaient lui faire une surprise alors qu’elle les attend. Elle a confectionné un tas de pâtisseries. Des piles de beignets, des tartes, des sucreries. Ecoeurant. Tom va encore s’empiffrer. Thomas, c’est mon frère. Il est gourmand. Gourmand et sournois. Il se camoufle sous la table, passe la main pour saisir les douceurs. Il mange. Il mange. Ensuite, il est malade. J’me fais attraper parce que je ne l’ai pas surveillé.  

Normal, j’suis l’aînée. 

Maman est énervée. Je le vois bien. Elle a cette grande barre d’impatience qui descend entre ses yeux. C’est pour ça que je me suis installée dans le jardin. Quand elle est en colère, elle me crie dessus, sans raison. Enfin, j’la connais la raison. Papa n’est pas rentré. Pourtant c’est dimanche. Le dimanche il ne travaille pas.  

Ils sont tous là, les cousins, les cousines, les oncles, les tantes, les copains, les copines, un ou deux voisins. Il ne manque que lui. Où est-il ? Je ne sais pas. Papa est si souvent absent. Il a plein d’occupations, mais l’été, il n’y a pas de foot, il n’y a pas de chasse, il n’y a pas de réunions.

     

Ils ont apporté des cadeaux. Du parfum, des fleurs, un poudrier en écaille, une écharpe bleue, un livre je crois – elle ne l’a pas encore déballé. Elle sort les verres qu’elle a préparés, elle ouvre la bouteille qu’elle a mis rafraîchir dans un seau au plus profond du puits. Elle verse le vin dans les verres, il a une jolie robe rubis. Elle offre les gâteaux 
       Servez-vous, faites comme chez vous, ne vous gênez surtout pas… 

Chacun lève son verre
       Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire - hurlent-ils en chœur 

Chant traditionnel. Taisez-vous ! J’aime pas les anniversaires.

Maman remercie. Elle joue celle qui est contente. Mais j’vois bien, moi, qu’elle est contrariée. Ses mains s’agitent par-dessus sa jupe noire. Elle a enlevé son tablier dès qu’elle les a entendus arriver. Elle s’est regardée dans le miroir au dessus de l’évier. Elle a ajusté une mèche rebelle. Elle leur a souri. La mèche est retombée sur son front plissé. 

            

Un bruit, léger, léger. Juste un crissement sur le gravier du jardin. Maman fronce les sourcils. Personne ne remarque rien. J’me faufile. Papa pose son vélo contre le mur à côté. Il perçoit les rires. Vite, il cueille au jardin une des roses anciennes qui s’épanouissent et embaument l’été venu. Vite, en deux enjambées, il est là. Il est beau mon papa, si grand, si fort, si blond. Vite, il salue tout le monde. Tout le monde plaisante sur son retard. Vite, il donne à maman la rose. Vite, il esquisse un baiser sur la joue de maman. Vite, maman s’éloigne.   

Chacun lève son verre. Blanc. Tout est blanc, blanc… blanc… blouses, sourires, lumière. Mes mains aussi… 

Je déteste les anniversaires.

 

 

 

Contenu du 29-06-2008                                      

Du Hard ou du Cochon

Whisky d'Enfer - Chapitre 2

J’aurais pu choisir un hôtel plus raffiné et confortable, tel le Sherman ou le Métropole, mais je m’étais installé, dès mon retour, dans un secteur où j’étais certain de ne rencontrer aucune de mes connaissances. A l’abri dans le quartier irlandais, fief d’O’Bannion, je ne craignais pas que les hommes de Johnny Torrio, ou de mon patron, le respectable Don Pasquale, viennent se fourvoyer et, étant données mes origines, j’y passais inaperçu. 

La chambre était petite et d’une propreté douteuse. De grandes traînées noirâtres se perdaient en arabesques sur la peinture craquelée des murs qui avait dû connaître des jours meilleurs ; des rideaux au velours marron râpé masquaient difficilement les clignotement de la ruelle ; on avait camouflé le coin lavabo derrière un paravent pseudo japonais aux couleurs fanées. Un dragon passé s’y pavanait sous les branches de cerisiers – ou de pommiers – en fleurs. Des espèces de vasques en pâte de verre distillaient une lumière diffuse.

Le premier soir, rompu par les événements, heureux de retrouver la civilisation, je m’étais écroulé sur le lit et j’avais dormi d’une seule traite jusqu’au lendemain. Mais aujourd’hui, je trouvais cette couche encore plus lasse que moi et, comme je n’avais pas sommeil, j’allumais une cigarette. Allongé sur l’infâme divan, je restais ainsi un moment à envoyer des ronds de fumée, l’esprit vide.

J’avais reculé au maximum l’instant pénible des retrouvailles avec mon boss. Mais demain, il faudrait bien que je m’y soumette. Comment lui annoncer le fiasco de ma mission ? Comment lui expliquer le cauchemar ? Il m’était déjà difficile d’ordonner mes pensées, de voir clair dans cet imbroglio. Mon histoire était tellement fantastique, tellement invraisemblable, qu’il ne me croirait jamais.

D’un bond, je fus sur pied. J’écrasais mon mégot dans le cendrier en fer blanc qui trônait sur la table de nuit, à côté d’une bible et d’une lampe de chevet qui ne fonctionnait pas. Après avoir plusieurs fois arpenté la chambre – huit pas dans un sens, sept dans l’autre – je m’assis lourdement sur l’unique chaise qui s’y trouvait et fouillais dans la tiroir de la table-bureau.

Contre toute attente, j’y trouvais quelques feuilles de papier blanc et deux enveloppes à l’entête pompeux de l’hôtel Silver Moutain. Je sortis le superbe stylo Parker, à plume d’or que m’avait offert Suzy à Noël dernier. Elle me considérait comme un intellectuel parce que je connaissais le latin et que mon père m’avait enseigné les évangiles afin de faire de moi un pasteur. Aussi, me gratifiait-elle souvent de présents chics. Le stylo n’avait encore jamais servi. Je ne savais pas très bien par où commencer et je dus un instant faire un retour sur les événements de ces derniers mois. Je demeurais songeur, les yeux vagues. 

Tout avait débuté en février dernier…. Non, en fait si le dix-huitième amendement n’était entré en vigueur le dix sept janvier mil neuf cent vingt, je n’aurais pas connu cette hallucinante aventure. Peut-être même, serais-je resté dans mon bled de Virginie à crever de faim. 

Mon frère Peter, qui bourlinguait depuis bientôt dix ans, m’ayant trouvé une place de chauffeur auprès de son patron, m’avait fait sortir de mon patelin. Il avait payé le billet de train et j’avais débarqué à Blue Island, en septembre mil neuf cent vingt, riche de la veste du pasteur, d’un de ces vieux pantalons que ma mère avait retaillé et d’une casquette neuve que ses employeurs lui avaient donnée. Tante Prudence m’avait glissé, discrètement, dans la main un billet de cinq dollars, ainsi qu’une médaille de Saint Patrick pour me protéger. 

                  

Je m’étais vite aperçu que les activités de mon boss n’étaient pas de celles qu’on déclare au fisc. Mais il payait bien, c’était un homme régulier, soucieux de ses hommes et le roi des bootleggers3 de la place, fort apprécié pour son sérieux et la qualité de la marchandise qu’il livrait. Il m’avait pris en amitié, car très cultivé et fort mieux, il aimait à discuter des Saintes Ecritures. Les torpedoes4 parlant latin ne couraient pas les rues. 

Rapidement, de chauffeur j’étais devenu un de ces hommes de confiance et c’est à ce titre qu’il m’avait choisi pour cette mission délicate. C’est que je n’étais pas un vulgaire gunman5. Je traitais des affaires. J’accompagnais Don Pasquale dans ses déplacements confidentiels. J’étais l’un des rares à être admis chez lui, dans sa villa dont les jardins donnaient sur Lincoln Park. 

Mais je ne regardais pas à mettre la main au révolver dans les cas épineux. Au début cela me répugnait. Puis, j’avais très vite compris que si je voulais être respecté, porter des costumes à deux cents dollars, coucher avec des filles de rêves à cinq dollars de l’heure, je n’avais pas d’autres moyens. Durant sa vie d’errance, mon père avait toujours était digne, attentif aux lois et aux commandements, mais pauvre. A sa mort, nous avions connu la misère. Ma mère s’était placée comme cuisinière dans une plantation. Humiliée, exploitée, elle s’usait la santé pour quelques cents et le droit d’emporter les restes si ses patrons n’en voulaient plus. A cinquante cinq ans, elle en paraissait soixante dix. Je faisais peut-être un boulot peu reluisant, mais j’étais un monsieur craint, admiré et joyeux souvent. Puis c’est comme dans n’importe quel travail, ce n’est que la première fois qui compte ! 

Oui, en vérité, tout a commencé au printemps mil neuf cent vingt deux, quand Chicago la dépravée, Chicago la capitale du bootlegging6, Chicago la corrompue, prise de remords, s’est choisie comme premier magistrat un sec7, l’honorable William E. Dever. Dès son élection à la mairie, il s’est empressé de fermer les bars clandestins, les distilleries. Il a saisi les entrepôts. Il a démantelé tout ce qui pouvait l’être. Bref, par cette action, il espérait guérir la ville de ses turpitudes et de son vice. 

Don Pasquale fournissant les plupart des bandes rivales, s’est trouvé submergé de commandes supplémentaires, car évidemment les speakeasies qu’on fermait, rouvraient ailleurs, tandis que les installations et les stocks détruits ne se reconstituaient pas immédiatement. Il dut se procurer plus d’alcool, surtout au Canada. Un trafic incessant de bateaux sur le lac, de camions sur les routes, s’établit dès avril mil neuf cent vingt deux. 

Cependant, l’hiver précoce et rude qui s’abattit sur la région, nous causa de nombreux problèmes. Les routes enneigées étaient souvent difficiles et, à maintes reprises, des cargaisons s’étaient évaporées, pour de multiples raisons. Nous avions retrouvé la destination de plusieurs d’entre elles, arraisonnées par les fédéraux, accidentées, coincées quelque part ; mais trois « disparitions » étaient demeurées mystérieuses, inexpliquées. 

Le boss n’était pas homme à se laisser berner et puis, dans ce métier, on a intérêt à montrer qui est le patron. Aussi m’avait-il chargé d’enquêter discrètement sur le devenir des camions escamotés et, éventuellement, de résoudre définitivement la question. Je devais faire équipe avec Gino Salvatori, un wop8 ue je ne prisais guère, car Andy, mon habituel co-équipier, avait reçu une balle dans la cuisse, la semaine précédente, alors qu’il donnait un coup de main à la famille Capone. C’était la première fois que je travaillais sans lui et je me sentais un peu orphelin. Andy était bien plus qu’un partenaire de boulot. Je le considérais comme mon pote. Mon plus cher copain. 

 

     

Nous avions débuté dans le business ensemble. Travailleur émigré polonais, il avait roulé sa bosse dans tout l’est des Etats-Unis, avant d’atterrir à Chicago. Comment était-il parvenu jusque là ? Pourquoi ? Nul n’en savait rien. Doté d’un nom imprononçable, il s’était choisi le surnom d’Andy. Il baragouinait dans un monstrueux charabia et pourtant nous nous comprenions à merveille. Un duo parfaitement rôdé, une sorte de couple infernal marchant à l’instinct, car il possédait une espèce de sixième sens qui nous permettait, souvent, d’échapper au pire. 

Il aimait se moquer de mon sale caractère d’Irlandais, tandis que je le chambrais sur sa tête de Polaque. Aussi n’avais-je aucune envie de me coltiner un nouveau collègue. Cependant, les ordres du patron étaient formels. Je devais accomplir cette mission avec l’Italien. Un peu frustre, pas bavard, Gino maniait la Tommy Gun9 comme personne et il trimbalait partout sa boîte à « violon », en n’en prenant un soin jaloux. Il la caressait, la regardait avec amour, en polissant le couvercle avec sa manche, briquant les ferrures en crachant dessus. 

    

Je crois qu’il était complètement fêlé.

3) bootleggers : trafiquants d'alcool
4) torpedoes : gorille
5) gunman : tueur
6) bootlegging : trafic d'alcool
7) sec : personne opposée au trafic d'alcool
8) wop : italo-américain
9) Tommy Gun : mitraillette 

 

   

 

 

 

Contenu du 07-04-2008                                      

Du hard ou du cochon

Dernier tableau de notre tragi-comédie à ordures et à humour

Cyclades et recyclades, tragédie loufoque
                     

Musique « métal » tonitruante.
Projection d’images 

Hambourgeois l’Obtus : j’ai bien cru qu’on allait prendre racine. 

Pappagallo le Sage : tu te laisses abuser par les faux-semblants. Les à priori ne sont pas parole d’évangile. Il faut s’en méfier. Je te l’ai déjà dit, marche avec ta tête. (silence) Tiens, au fait ça fait un moment que je ne t’ai pas entendu parler de tes pieds ? Tu les oublies ? Ils s'acclimatent ? C’est extraordinaire, comme l’être humain s’habitue à toutes les situations. Pareil avec les ordures au fond. 

Hambourgeois l’Obtus : je ne vois pas ce que les ordures viennent faire avec mes pieds. Vous avez souvent de drôles de raccourcis. J’ai du mal à vous suivre. Si c’est ça la philosophie, je suis bien aise de ne pas être philosophe. Au moins je me comprends.

Pappagallo le Sage : tes pieds et les ordures, même combat ! Amusant, très amusant. Tu es parfois assez drôle. Un vrai comique. Je n’ai jamais prétendu que tes pieds étaient en relation avec les poubelles. J’imaginais seulement la facilité avec laquelle tout être humain accepte les situations. Toi, tu grognes, tu souffres, tu te plains, mais tu marches, tu avances, tu me suivrais au bout de la planète si j’allais au bout de la planète. Mes concitoyens entendent les cris d’alarme, captent les messages, remarquent les dégradations, mais ils contournent, ils ferment les yeux et les oreilles, ils s’imaginent que je catastrophise pour le plaisir, ou parce que l’âge m’a rendu sénile. Ils abandonnent le problème à leur descendance, ils ne se sentent pas concernés. Après moi le déluge, semblent-ils penser. 

Hambourgeois l’Obtus (secouant la tête) : je crois que vous vous trompez. Ce n’est pas ça, non, ce n’est pas ça. C’est autre chose. Tiens, si nous demandions à ces gens, (il montre du doigt la salle) là, qui sont assis à nous regarder ? Ils ont sûrement une opinion. 

Papagallo descend dans le public et passant très rapidement d’un spectateur à un autre pose des questions. Selon la réponse, Hambourgeois, resté sur scène, s’écrit « perdu, à la benne » ou « gagné, au recyclage ». Trois questions au plus, nécessitant trois réponses, pas plus. 

Collecte sélective pourquoi ? Avec la collecte sélective les habitants ont le sentiment de pouvoir agir pour leur environnement. C’est un facteur de motivation fondamental.

Pourquoi met-on en place la collecte sélective ? La collecte sélective permet de réduire la part des déchets à incinérer, ou à mettre en décharge, donc de diminuer les nuisances environnementales et de stopper le gaspillages des matières premières.

Savez-vous combien chaque habitant de ce pays génère de déchets ménagers ? 365 kg/habitant/an en 1998

Pourquoi on n’utilise-t-on pas le système de la consigne ? Pour des raisons économiques et pratiques

Pourquoi utilise-t-on des bennes d’ordures ménagères pour collecter les déchets à recycler ? Le coût d’un camion-benne est élevé, donc le camion servant déjà aux ordures ménagères est utilisé pour la collecte sélective. Il est soigneusement nettoyé après chaque utilisation.

A quoi sert une déchetterie ? C’est le lieu de dépôts des déchets occasionnels et volumineux qui ne peuvent être collectés dans le cadre du ramassage habituel. Il est ouvert au public, clos et gardienné, équipé de grandes bennes et parfois d’équipements spécifiques qui reçoivent les produits toxiques.

Quel traitement subissent les emballages à recycler ? Les emballages sont apportés dans des centres de tri où des trieurs professionnels les séparent plus finement, matériau par matériau.

Et que deviennent-ils, une fois triés ? Ils sont conditionnés sous forme de balles et transportés chez des industriels recycleurs.

Et que deviennent-ils chez ces recycleurs ? Ils sont transformés et entrent dans la composition de nouveaux objets.

Savez-vous lesquels ? Acier = automobile, mobilier, électro-ménager… Aluminium = pièces moulées pour les carters de moteurs, lampadaires de jardin, radiateurs… Briques alimentaires = papier sanitaire et domestique, nappe en papier, papier cadeau… Papiers et cartons d’emballages = fabrication d’emballages en papier-carton.... Les trois types de plastiques = tubes tuyaux, contreforts de chaussures, revêtements de sol, fibres synthétiques (anoraks) ou en flacons opaques non alimentaires.... Verre = les bouteilles en verre sont fabriquées pour moitié avec du verre récupéré.  

Ozone : ô ! rage, ô ! désespoir, n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? Et ne suis-je restée toujours aussi coquette que pour voir aujourd’hui démolir mes conquêtes ? Et pourquoi m’acharner à souffrir tant de peine, pour que tous mes exploits finissent à la benne.  

Pappagallo (qui se précipite) : mademoiselle, mademoiselle, pourquoi tant de chagrin ? Quel est ce désespoir ?  

Ils la font asseoir sur une des poubelles, et s’installent de chaque côté, très libidineux. 

Hambourgeois l’Obtus : mademoiselle, mademoiselle, ne pleurez pas ainsi. Nous pouvons peut-être vous aider ? (il glisse son bras autour des épaules d’Ozone. Celle-ci sanglote de plus belle.) 

Pappagallo le Sage : comment peut-on avoir un tel chagrin ? Une si aimable personne. Allons, allons, séchez vos larmes. 

Ozone renifle en se tournant vers Pappagallo. 

Pappagallo le Sage (s’adressant à Hambourgeois) : fais quelque chose pour la demoiselle. Allons, allons, remue-toi. 

Hambourgeois farfouille dans un des sacs, sort un immense mouchoir et mouche Ozone. 

Pappagallo le Sage (bêtifiant) : voilà, voilà, voilà. Ca va mieux ? On n’a plus de gros chagrin ? (elle se remet à pleurer de plus belle). Ta… ta… ta… arrêtez de pleurer comme ça. Vous allez dégrader votre maquillage (à ces mots elle pleure encore plus fort). Mais qu’est-ce que j’ai dit ?  

Ozone (braillant et hoquetant de plus en plus) : ahahahahah… maquillage… ahahahaha… maquillage…. 

Pappagallo le Sage (s’éloignant excédé) : bon. Débrouille t’en. Je n’ai jamais su parler aux femmes. 

      

Hambourgeois l’Obtus (très paternel et tripotant un peu Ozone) : allons, allons, ma poulette paradisiaque ! Reprenons à zéro. Votre peine est immense (elle secoue affirmativement la tête). Une peine pareille ne peut être engendrée que par une catastrophe (elle secoue encore affirmativement la tête). Une catastrophe… une catastrophe. ?.. une catastrophe amoureuse (elle secoue négativement la tête). Ah ! pas une catastrophe amoureuse. Il est vrai que jolie comme vous êtes, tous les garçons doivent vous tourner autour. Une catastrophe… une catastrophe ?  

(il se met à chantonner et  à danser autour d’elle) : Catastrophe, catastrophe, tout n’est que catastrophe (plusieurs fois) 

Ozone (cessant d’un coup de brailler, se levant et arpentant le devant de la scène comme un mannequin) : pendant tous ces millénaires, j’ai pris soin de moi. Je me suis astreinte à tous les régimes, à toutes les gymnastiques, à toutes les contraintes. Verdure, oxygène, et un, et deux, et trois (elle exécute quelques mouvements de gym). Forêts, océans, pluies et brouillards, et un, et deux, et trois (de nouveau quelques mouvements). J’ai tout absorbé, tout tenté. J’ai regardé la lune dans les yeux. Je me suis baignée dans ses rayons. J’ai testé le soleil. Je me suis laissée embraser par lui. J’ai accepté tous les élixirs, tous les filtres pour conserver l’éternelle jeunesse. Et je n’ai pas écouté les goujats qui me lançaient parfois « tu en tiens une sacrée couche… Ozone ! ». (reprenant son souffle)  Et chaque jour, j’interrogeais mon miroir magique : « miroir magique, miroir magique, dis-moi quelle est la plus belle face de la terre ? ». Imperturbablement ce dernier me répondait « mais toi Ozone, toi. Tu le sais bien. » et aujourd’hui… aujourd’hui… (elle se remet à sangloter) 

Hambourgeois l’Obtus (complètement subjugué) : aujourd’hui ? Aujourd’hui ? Aujourd’hui, quoi ma cocotte des vide-ordures ? Le miroir magique est cassé ? Il vous a répondu que vous étiez moche ? Il ment. Ne le croyez pas. Ne l’écoutez pas.  

Ozone (reniflant à nouveau) : il ne m’a rien répondu du tout. Il est resté muet devant l’étendue des dégâts. Mais, moi j’ai vu. J’ai vu. 

Hambourgeois l’Obtus : vous avez vu quoi ? 

Ozone : j’ai vu les lézardes. (elle se met à chanter) J’ai l’rimmel qui fout l’camp, c’est le dégel des glaciers. 
(s’adressant au public, avec du trémolo dans la voix) Je ne suis plus une jolie môme. 

Hambourgeois l’Obtus (de plus en plus gaga) : moi, je vous trouve très bien. 

Ozone (coquette) : ah ! si vous m’aviez connue avant. Quand je venais d’avoir dix-sept ans.je venais d’avoir dix-sept ans, j’étais jolie comme une enfant, comme un poème. Si vous m’aviez connue alors, mon teint de rose, tous mes trésors, ma séduisance. J’avais de l’or dans les cheveux, un peu plus de bleu sur les yeux. Ca vous fait rire.... 

Hambourgeois l’Obtus (vraiment de plus en plus gaga) : mais non, mais non, je ne ris pas. Vous êtes toujours très séduisante. Même sans vos cheveux… enfin, j’veux dire même avec moins de bleu sur les yeux. 

Ozone (lui tapant sur les doigts) : oh ! flatteur. Flatteur. Autrefois j’étais extraordinaire. Je possédais des courbes parfaites et je filtrais amoureusement les rayons ultraviolets du soleil. Aucun reproche dans mon travail. Jamais. Mince bande de la stratosphère, je flottais au-dessus de la terre, légère, aérienne. Pas un gramme de trop, pas un cheveu en désordre, pas un détail de travers. Toujours impeccable, sans défaut, exemplaire. Mais qu’ont-ils fait de moi ?  

Hambourgeois l’Obtus (sortant précipitamment le mouchoir) : non, non, ne pleurez pas. Ne pleurez plus. Sûrement qu’on peut faire quelque chose pour vous. Mon ami est philosophe, il va trouver une solution. Ca sert à ça, non, un philosophe ? (il regarde partout. Pappagallo a disparu). Evidemment, comme tous les beaux parleurs, il n’est jamais là quand on a besoin de lui. Mais il va revenir.  

Ozone : ils m’ont abîmée, saccagée. Regardez.(il se penche sur elle)  Regardez-moi mieux. Mon maquillage fiche le camp. Je me ridule de partout. Je dégringole. Je n’ai plus bonne mine… J’ai des trous… Ce sont les gaz. (Hambourgeois paraît sceptique). Mais oui, mais oui, les gaz. Les C.F.C, les acides nitriques, les bromes, les gaz carboniques. Ils se sont ligués contre moi et personne ne proteste. Quand ils s’échappent dans l’atmosphère, ils se décomposent et provoquent ma transformation chimique, clinique, physique, nique, nique. Déjà là, je suis affreuse. Et à long terme, que vais-je devenir ? (elle se remet à pleurer. Hambourgeois est catastrophé. Il se met à pleurer aussi) 

Pappagallo le Sage (ré-apparaissant) : qu’est-ce que c’est que ce déluge ? Vous tenez absolument à provoquer le débordement des océans ?  

Hambourgeois l’Obtus (qui renifle, se mouche, larmoie) : c’est épouvantable. C’est épouvantable. La planète est foutue.  

Ozone (se redressant et le secouant) : allons, allons, ne soyez pas défaitiste. J’ai horreur des pleurnichards (elle se recoiffe avec affectation, se tapote les joues) J’ai encore de beaux restes. Avec un peu de chirurgie esthétique, quelques soins, une thalasso à Bourbonne-les-Bains, hop ! me voilà repartie pour quelques millénaires. (s’adressant à Pappagallo). Qu’est-ce que vous en dites, vous, là, le philosophe ? hein ? 

Pappagallo le Sage : ah ! je préfère vous voir comme ça. Courageuse, fonçeuse, prête à de nouveaux sacrifices. Ca ne sert à rien de se lamenter. Ca ne sert à rien non plus de fuir. J’ai bien réfléchi. Autant prendre les problèmes à bras le corps. Ne pas tergiverser. Appliquer chez nous ce qui se fait ailleurs. Tout compte fait, les Cyclades ne sont pas plus mauvaises qu’un autre domaine. (très mélodramatique) Idéal ? Idéal ? Où est notre idéal ? Telle est la question ? 

Hambourgeois l’Obtus (l’air complètement paumé) : je n’y comprends rien, je n’y comprends rien. (soudain très mélodramatique) Il doit y avoir quelque chose de pourri au royaume des Cyclades ! 

Pappagallo le Sage : tais-toi, et marche. 

 

                                        Ils se remettent en route dans l’autre sens, décidés à rentrer chez eux. 

Musique tonitruante.
Noir plateau - Lumière

Salut final.

Reprise en chœur du « Trier, trier tous les déchets »

 

 

 

 

 

Contenu du 10-03-2008                                      

Du hard ou du cochon

Troisième tableau de cette fresque à ordures, divertissante et cependant pédagogique.

Cyclades et recyclades, tragédie loufoque
                                                       
Musique tonitruante - projection d'images

Un couple bavarde fort en entrant de l’autre côté. Ils ont des gants en caoutchouc aux mains. Dimiltri inspecte très précieusement les éco-bacs. Plizounette trie et rouspète.

 Plizounette : mais nous n’y arriverons jamais. Non, non, c’est impossible. Enfin j’veux dire, depuis le temps que ça dure.

Dimiltri : mais si, mais si, c’est absolument clairissime, transparent. Si vous n’y croyez pas, comment pensez-vous convaincre ?

Plizounette : j’les connais tu sais. Tu n’imagines pas ce que je trouve dans les poubelles de ma cité…

Dimiltri : j’imaginationne, j’imaginationne. Que croyez-vous que je trouve, moi, lorsque j’effectue mes tournées ? Le suivi de la qualité de cette formidable collecte sélective, c’est parfois la cour des miracles. Ils n’ont pas l’habitude, mais ça viendra. La marche vers une planète cristalline est en route. Rien ne l’arrêtera.

Plizounette (soulevant des couvercles, ouvrant des sacs) : quelle honte. Mais quelle honte. Il faudrait que les ordures soient équipées d’un réactif qui afficherait le nom, l’adresse, le numéro de téléphone des propres à rien qui nous balancent tout ça, enfin j’veux dire. Ils réfléchiraient à deux fois avant d’abandonner leurs détritus, si les détritus en question n’étaient plus anonymes.

Le couple infernal entre en scène

Pappagallo le Sage : bonjour madame, bonjour monsieur. Nous nous dirigeons vers l’idéal domaine, pourriez-vous nous indiquer la route ?

Plizounette (méfiante) : c’est quoi cet idéal domaine ? Enfin j’veux dire, jamais entendu parler.

Dimiltri (plus affable) : non, non, vraiment, désolé, consterné, navré. Jamais entendu parler de ce pays.

Hambourgeois l’Obtus (prenant à part Dimiltri) : ne faites pas attention. Mon ami est un peu dérangé. Mais soyez sans inquiétude, il n’est pas dangereux.

Pappagallo le Sage : l’idéal domaine ? L’idéal domaine. C’est une contrée où l’homme, enfin conscient de ses responsabilités, respectueux des autres, prend un soin jaloux de son cadre de vie. C’est une sorte de pays de cocagne. Un rêve éveillé. Un monde à construire. A re-construire.

Plizounette : ah ! vous aussi…

Pappagallo le Sage : pourquoi ? Vous aussi madame vous rêvez d’un pays merveilleux habité par des citoyens conscients ? Et même, je dirais de citoyens consciencieux.

Plizounette : oh ! que non. Moi je ne rêve pas, monsieur. Enfin j’veux dire, je ne rêve plus depuis longtemps. Mais lui (elle désigne Dimiltri), lui là, le jeunot, il y croit encore.

Pappagallo le Sage (se précipitant sur Dimiltri) : dans mes bras, mon frère. Un homme qui rêve ne peut être qu’un sage. Et vous madame, pourquoi êtes-vous sceptique ? L’idée d’un endroit préservé vous paraît impossible ? Vous ne croyez pas en l’esprit de survie de la race humaine ?

Plizounette : on voit monsieur que vous ne ramassez pas les cochonneries de la race humaine. Si vous étiez obligé, comme moi j’veux dire, de vous occuper des ordures de la race humaine ; obligé d’en renifler les effluves désodorantes ; obligé de mettre vos mains dans les détritus que la race humaine répand avec délicatesse, peut-être alors monsieur rêveriez-vous moins.

Dimiltri (pour l’excuser) : elle est sentinelle d’immeuble. Elle à l’œil dans les vide-ordures. Elle constate leurs débordements, l’incontinence absolument incontinente des rebuts et des gravats.

Hambourgeois l’Obtus : je vous plains, Ô ! comme je vous plains. J’occupais à peu de choses près ce poste…

Plizounette (intéressée) : vous étiez gardien d’immeuble ?

Hambourgeois l’Obtus : non, non, je travaillais dans une grande chaîne alimentaire. Je confectionnais toute la journée des sandwiches à la vache folle, agrémentés de sauce synthétique et de salade lyophilisée…

Plizounette (de nouveau agressive) : ça n’a rien à voir avec mon métier. Enfin j’veux dire, vous n’aviez pas à ramasser tous les immondices que les gens jettent sans vergogne dans leur vide-ordures. Ils balourdent n’importe quoi, vous savez. Et même pas emballé, j’veux dire. Une fois (elle attend un peu pour donner de l’effet à sa déclaration), j’ai trouvé un bébé. Et ouais, je sais, c’est l’histoire qui se raconte partout. Mais moi elle est vraie ! Une mère, complètement hystérique, l’y avait envoyé. Pauvre petit ange, dégringolant dans les épluchures. (elle reprend sa respiration, ménageant son effet) Il a eu beaucoup de chance, je me trouvais là. Enfin j’veux dire, je balayais, comme tous les jours, le palier de l’immeuble. Pour une fois, je n’avais pas branché mon baladeur. Soudain, j’entends pleurer. Sur le coup, je me suis demandé si j’étais pas victime d’incinération. Pis, voilà que ça re-pleure. Alors là, je me dis, Fifi, les immondices ne couinent pas…  Ils puent… pour ça oui, mais ils ne couinent pas. Alors, je regarde d’un peu plus près, je farfouille, je démêle, je soulève et je le trouve. Un bébé ! Un bébé, enveloppé dans une feuille de chou. Dans sa chute, il s’était retrouvé dans une feuille de chou, j’veux dire. Un miracle, un véritable miracle… Peut-être dû à la feuille de chou, d’ailleurs… Alors monsieur, après une telle aventure, vos casse-croûte, vous pouvez…

Hambourgeois l’Obtus (vexé) : pardon madame, moi aussi, je devais ramasser leurs restes. Tout ce qu’ils abandonnent sur les tables, tout ce qu’ils fourrent dans les poubelles, tout ce qu’ils écrasent dans les coins, et croyez-moi quand il s’agit d’être dégoûtants, ils sont très adroits. Je dirais même, ils sont très inventifs. (coulant un regard à Pappagallo le Sage). Ils n’ont pas d’ampoules autour du cerveau, eux !

   Pappagallo le Sage (comme s’il n’avait rien entendu) : un soir tard, je suis passé par là. J’avais faim. Il m’a préparé un sandwich. Et tandis que je mangeais – avec appétit il faut en convenir - je lui ai expliqué où j’allais et le pourquoi de mon envol vers d’autres contrées. Immédiatement, il a retiré son tablier, sa coiffe, jeté le tout dans la poubelle et m’a suivi sans demander son reste. Depuis, il est un peu mon confident, mon aide de camp, mon porte-bagages, mon horloge parlante, mon grognon du matin, ma petite musique de nuit…      

Plizounette et Dimiltri (dans un même chœur) : et vous allez où ?

Pappagallo le Sage et Hambourgeois l’Obtus (dans un même chœur) : mais nous cherchons l’idéal domaine.

Plizounette (riant à gorge déployée) : l’idéal domaine. L’idéal domaine, quelle idée ! J’en ai déjà entendu pas mal dans ma chienne de vie, mais celle-là elle vaut son pesant de cahouètes. L’idéal domaine. ? Mon mari - paix à son âme - quand il buvait – et Dieu sait s’il buvait – partait pour la Chine (elle les regarde un à un en hochant la tête). Eh ! oui. Ses vapeurs alcoolisées le conduisaient en Chine. Enfin j’veux dire, il descendait le Yang Tsé Kiang. Il le décrivait mieux qu’un livre de géographie alors qu’il n’y avait jamais mis les pieds. La Chine ? le Yang Tsé Kiang ? Tout le monde connaît, j’veux dire, même le plus stupide des ânes bâtés. Mais l’idéal domaine… Chapeau mon petit père. Vous carburez à quoi ? Rouge ? Blanc ? Rosé ? Bière de Mars ?… Non…?…  Non…. Non ? ne me dites pas que vous pétrolez à l’eau de Cologne, j’veux dire ?

Pappagallo le Sage (se drapant dans sa dignité) : madame je ne vous permets pas. Je ne bois jamais ! L’alcool pollue l’esprit.

Hambourgeois l’Obtus : non madame. Ca je peux l’affirmer, il est fêlé, soit, mais il ne boit jamais d’alcool. L’I.D., c’est… c’est… c’est une idée en somme. C’est…

Pappagallo le Sage (hochant la tête, navré) : te voilà de nouveau sans mots, sans idée. Fâcheux pour quelqu’un qui veut expliquer l’I.D. L’idéal domaine est une utopie, une vue de l’esprit…

Hambourgeois l’Obtus (furieux) : comment ça, une vue de l’esprit. Ne me dites pas que j’ai tout quitté, mon travail, mes amis, mon pays, pour une vue de l’esprit.

Pappagallo le Sage : mon pauvre Obtus, comme te voilà contrarié. Tu ne veux pas partir sur une utopie. Quel dommage. Il est pourtant de grandes utopies qui ont changé la face du monde.(soupirant, il se tourne vers ses autres interlocuteurs) L’idéal domaine, voyez-vous, c’est un endroit que je ne désespère pas de trouver. Je crois, profondément, en l’homme. Je sais qu’un jour ou l’autre, il va prendre conscience de son décor, qu’il va….

Dimiltri (très onctueux) : mais ne cherchez plus, l’idéal domanial, c’est ici. Depuis moult années, nous sommes superlativement attentifs à l’environnement. Nous avons mis en place un système parfaitement génial. Des containers, des sacs, des bacs, de différentes couleurs, reçoivent dans leurs habitacles recyclés, différents déchets. Des campagnes informatives. Des sensibilisations sensiblement mises en condition. Une attention de chaque instant, et nous (il se frappe la poitrine). Moi, Dimiltri, l’ambassadeur extraordinaire, l’extraordinaire trieur de chez Maxim’s qui trie sans en avoir l’air…

Hambourgeois l’Obtus (regardant autour de lui, peu convaincu, et se moquant) : l’extraordinaire, l’extraordinaire. J’t’en ficherai des extraordinaire. Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire ici ? Ici, ça ressemble aux Cyclades. Regardez, regardez, ça ne ressemble pas au Paradis.

                 

Pappagallo le Sage : t’ai-je dis une seule fois que nous trouverions le Paradis ?

Hambourgeois l’Obtus (cherchant dans sa mémoire) : vous avez dit… vous avez dit… Un pays de cocagne... Un premier matin du monde… Un endroit vierge… (presque au bord des larmes) C’est ce que vous avez dit, non ?

Pappagallo le Sage : oui, ce sont les mots que j’ai utilisés. Oui, mais pas le Paradis. Car les chemins du Paradis, comme ceux de l’enfer d’ailleurs, sont pavés de bonnes intentions. Mon utopie à moi reste terre à terre.

Dimiltri (de plus en plus emphatique) : alors, c’est ici qu’il faut que vous stoppiez votre équipage. Vous êtes arrivés au bout de votre voyage. Nos chemins ne sont pas pavés de bonnes intentions, mais ils sont émaillés de bacs à déchets performants. Notre tri permet le recyclage du papier, du plastique qui entre ensuite dans la fabrication de produits divers. Regardez-moi (il avance comme un mannequin pour un défilé de mode), ne suis-je pas élégant dans mes vêtements en fibres synthétiques ?. Avec vingt-sept bouteilles, on tricote un pull-over. Le Paradis est là (geste large autour de lui). Il vous ouvre les bras.

Plizounette (très moqueuse et chantant, en prenant à témoin le public) : on ira tous au Paradis ; vous et nous ; qu’on soit d’ici, ou de là-bas ; mêm’ moi ;les malappris ; les gros casseurs ; tous les sagouins et les bandits ; ils iront tous au Paradis 

mais oui, messieurs, mais oui, mesdames. Ici, nous sommes au Paradis. Enfin j’veux dire, entrez, entrez, et vous verrez, la face cachée du Paradis. Celle qui se planque au fond des poubelles. Celle qu’on n’expose à personne. Celle qui nous fiche la honte. Celle qui…

Dimiltri (la faisant taire) : ne soyez donc pas si méprisante. Vous négativisez à plaisir, mais au fond, vous ne pensez pas toutes les sottises que vous proférez. Vous savez bien que l’action se met en place peu à peu. Vous savez bien que la collecte sélective et le recyclage, s’installent. Et que petit à petit les habitants jouent le jeu, s’impliquent…

Plizounette (ricanant) : laissez moi rire. Ils jouent le jeu. Oh ! pour ça oui, ils jouent le jeu. Comme un jeu où on ne gagne rien. Un jeu qui coûte des sous, mais qui ne rapporte pas, j’veux dire. Ils jouent le jeu..  Alors pourquoi passez-vous avant la benne à ordures, pour vérifier le contenu des containers ?

Dimiltri (avec une certaine lassitude) : mais combien de fois faudra-t-il vous expliquer ? Combien d’arguments faudra-t-il déployer pour vous ? Vous êtes un véritable microcosme d’âneries à vous toute seule. (il soupire) Je reprends mes explications : pour l’instant le tri sélectif n’est pas complètement ancré dans les mœurs. Il faut sans cesse effectuer des piqûres de rappel. Contrôler, inspecter, s’assurer que dans chacun des bacs les bons déchets sont déposés. Allons-y, madame Plizounette, que met-on dans les bacs jaunes ?

 

Les deux compères prennent des notes

 

Plizounette (qui montre en même temps les bons déchets, les bons bacs et qui parle très rapidement, comme une leçon apprise par coeur) : bacs jaunes, briques alimentaires, boites en métal, bouteilles en plastique.

Dimiltri : bien, allons-y…

Papagallo et Hambourgeois (dans un même chœur) : briques alimentaires, boites en métal, bouteilles en plastique, bacs jaunes.

Dimiltri : et dans les bacs bleus ?

Plizounette : papier, carton, journaux !

Papagallo et Hambourgeois (toujours en chœur) : papier, carton, journaux, bacs bleus.

Dimiltri : très bien. Donc…

Papagallo (se dirigeant sur Dilmitri le crayon accusateur) : hep… hep… hep… et les rarérosols. Qu’est-ce que vous en faites des rarérosols ?

Dimiltri (vexé) : les rarérosols ? Mais je l’ai dit…

Papagallo : non, non, non, vous ne l’avez pas dit…

Dimiltri : mais si, mais si, je l’ai dit…

Papagallo (prenant à témoin les deux autres qui acquiescent) : non, non, non vous ne l’avez pas dit !

Dimiltri : bon, bon, les rarérosols dans les bacs jaunes…

Papagallo (satisfait) : bien, mais il faut le dire.

Dimiltri : les bouteilles, bocaux et pots, que fait-on des verres en général ?

Plizounette (toujours très rapidement) : ils doivent être déposés dans des containers spéciaux, spécialement prévus à cet effet. Ouf !

Dimiltri : bravo. Et refuser systématiquement et sans complexe, en y apposant un autocollant d’explications, les bacs qui n’offrent pas toute garantie.

Plizounette (moqueuse) : au fond vous êtes une espèce d’inspecteur à ordures. Vous fliquez le résidu. Enfin j’veux dire, vous guettez le détritus. A quand le carnet de P.V. pour sacs à déchets mal ficelés ?

Dimiltri (qui commence à perdre patience) : vous n’êtes pas polycéphale ma chère ! Il faut éclairer votre lanterne souvent. Le contrôle de qualité n’est pas  répressif. Les utilisateurs commettent des erreurs, à nous de leur apporter aide, motivation et ingéniosité. Vous verrez, vous verrez, dans quelques années ce tri sera un réflexe réfléchi. D’ailleurs, nous allons dans les écoles. Les enfants n’ont pas votre incrédulité et ils sont sensibles à la nature. Ils sont les trieurs de demain. Le Paradis n’est peut-être pas pour aujourd’hui, mais on s’en approche. (il regarde Plizounette d’un air suspicieux) Et puis, n’est-ce pas vous qui souhaitiez voir s’inscrire le nom, l’adresse et le numéro de téléphone des propres à rien qui jettent n’importe quoi dans vos vide-ordures ? Le flic n’est peut-être pas celui qu’on croit.

Plizounette (baissant la tête et s’éloignant en chantant) : triez, triez, tous les déchets, les pots d’yaourts et les cartons ; dans les bons bacs bien vérifier qu’vous les jetez ; jetez, jetez, tous vos déchets, avec amour et sans regret, qu’on soit enfin débarrassé de son discours

 

Pappagallo le Sage : tu m’as presque convaincu.

Dimiltri : mais oui, mais oui, restez ici. Demeurez en ces lieux. Notre domaine n’est pas idéal, mais il en prend le chemin. Je vous assure. A nous deux… (il remarque Hambourgeois, très mécontent qui se moque de lui) … enfin, je veux dire, à nous trois, le monde nous appartient.

Hambourgeois l’Obtus (très véhément) : ah ! non, ah ! non. Je n’ai pas quitté les Cyclades pour atterrir ici. Tout ce chemin, porter vos bagages, écouter vos élucubrations, vous réveiller le matin, manquer se faire assommer par un Crédule, des ampoules aux pieds, pour terminer dans un domaine pas idéal du tout. Ah ! non ! Ce n’est pas ce dont j’ai rêvé. Ce n’est pas ce que vous m’avez promis.

Pappagallo le Sage : du calme, du calme, l’Obtus, du calme. Je n’ai pas l’intention de me fixer ici. Ne te laisse donc pas aveugler par les apparences (se tournant vers Dimiltri) et vous mon jeune ami, ne pensez pas que votre action me laisse indifférent. Vous m’êtes très sympathiques, vous et madame Plizounette que j’aimerais ramener à la raison. Ce n’est pas parce que son mari buvait, et qu’il ne l’a jamais emmenée en Chine avec lui, qu’elle doit en vouloir à l’humanité entière. Mais, comme vous l’indique mon compagnon, je n’échangerai pas les Cyclades contre un substitut d’I.D. Je suis désolé.

Dimiltri (visiblement déçu, mais toujours grandiloquent) : dommage, ensemble nous aurions fondé un nouveau monde. Nous aurions tricoté une société vierge. Nous aurions inauguré une ère nouvelle, pure, exempte de défauts. Tant pis pour moi. Tant pis pour nous. Tant pis pour eux. Allez, bonne route et…  bon vent.

 

Dimiltri s’éloigne, très déçu. Tandis que Pappagallo et Hambourgeois continuent leur route.

 

Toujours la musique tonitruante - Noir plateau - Fin de l’acte III

 

Contenu du 11-02-2008                                      

Du hard ou du cochon

Second tableau de cette histoire tragico-comique au pays des ordures.....

Cyclades et Recyclades, tragédie loufoque

Musique tonitruante - Projection d'images
                
Crédule (assis au premier rang des spectateurs et se levant) : halte là ! Ce n’est pas bientôt fini ce tintamarre ? Vous vous croyez où ? Vous ne respectez rien. Vous pensez que vous pouvez casser les oreilles à tous ces braves gens (il désigne l’assistance) ? Et vous messieurs-dames, vous admettez qu’on puisse, ainsi, impunément vociférer n’importe quelle parole sur n’importe quelle musique ? Ne vous laissez pas faire, protestez. Vous avez payé votre place ? Vous êtes en droit d’exiger le silence, si vous le désirez. Vous pouvez demander à ce qu’ils se taisent ou à être remboursés. Ne vous laissez pas envahir par leurs nuisances sonores. Con-tes-tez !

Hambourgeois l’Obtus (posant ses paquets, prêt à en découdre) : qu’est-ce que tu as, toi ? Tu nous cherches ? T’es qui d’abord ? (Il s’apprête à descendre dans la salle)

Pappagallo le Sage (le retenant) : voyons, voyons, messieurs, un peu de calme. Ne perdons pas notre savoir-vivre. (s’adressant à Crédule) Qui êtes-vous jeune homme ? Et de quel droit intervenez-vous ?

Crédule (chantant) : mes parents m’appellent Crédule, mais je ne comprends pas pourquoi, pourquoi…. (reprenant normalement)  Et vous, c’est comment vot’ nom ?

Pappagallo le Sage (avec un geste large) : je ne vous répondrai pas que mon nom est personne. Ca ne vous ferait pas rire, je suppose ? (attendant quelques secondes) Bon, ça ne vous fait pas rire. Tant pis. Je me nomme Pappagallo, et je viens des Cyclades où mes concitoyens m’ont donné le surnom de Sage, car je siégeais à la tribune et mes paroles étaient, paraît-il, d’une grande sagesse.

Crédule (désignant Hambourgeois) : et celui-là, c’est qui ? Et c’est où les Cyclades ?

Hambourgeois l’Obtus (toujours prêt à se battre) : mais dis donc toi, tu commences à me les briser menu. Je ne suis pas « celui-là ». Tu veux que je t’apprenne qui je suis ?

Pappagallo le Sage : ta...ta…ta.. mon jeune ami. Ce garçon est sympathique. (s’adressant à Crédule). Mon camarade s’appelle Hambourgeois. Aux Cyclades on le désignait sous le sobriquet d’Obtus, parce qu’il est un peu têtu. Mais c’est un brave petit. Quant aux Cyclades…. ah ! les Cyclades… les Cyclades…  (il s’arrête, rêveur) 

Long silence 

Crédule (toussotant et les rejoignant dans l’espace scénique) : oui… les Cyclades… ?

Pappagallo le Sage (revenant sur terre) : si tu avais connu les Cyclades… les Cyclades… C’est un trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons d’argent ; où le soleil, de la montagne fière, luit. C’est un petit val qui mousse de rayons…

Hambourgeois l’Obtus : excusez-moi de vous interrompre, mais là, je crois que vous disjonctez un peu. Mes Cyclades à moi, elles n’étaient pas tout à fait comme ça. D’accord, elles sont situées dans une vallée où coule un ruisseau. Jusque là, je vous suis. Mais des haillons d’argent accrochés aux herbes de la rivière, je n’en ai jamais vus. Par contre, des sacs en plastique, des pots de yaourts vides, des packs de lait éventrés, et d’autres choses que je n’ose pas décrire tellement c’est pas propre, oui, oui, c’est pas ce qui manquait, accrochés le long de la rivière… et les berges, vous ne vous souvenez pas ? Plus personne ne pouvait y accéder tellement les épaves encombraient l’espace. Ils y balançaient de tout.

Pappagallo le Sage (mécontent d’avoir été interrompu) : oui, oui, d’accord… d’accord… je me suis laissé emporter par mon imagination ou peut-être par des souvenirs. Les haillons d’argent, c’était autrefois. Tu n’étais pas né. C’était… c’était… avant que les habitants des Cyclades, et peut-être aussi ceux de passage, n’installent à cet endroit une décharge sauvage. Evidemment, à partir de cette époque, et en dépit de mes interventions à la tribune, le paysage est devenu… moins… moins poétique… comme si (il se met à chanter, sur l’air de « je ne t’aime plus, mon amour »)Tu es devenu, mon pays ;Tu es devenu, tout Sali ; Tu es devenu, mon pays ; Tu es devenu, tout pourri  (il peut continuer comme ça un moment si nécessaire)

Hambourgeois l’Obtus : moins poétique, moins poétique. Carrément exécrasse, vous voulez dire.

Crédule (qui en a assez de ces échanges verbaux et se met à éplucher une pomme qu’il sort de sa poche) : et… euh… c’est loin les Cyclades ?

Hambourgeois l’Obtus (très vite) : oh ! pour ça oui. Si tu voyais mes pieds.

Crédule (qui jette au sol la peau de sa pomme et s’apprête à la manger) : et vous allez…

Pappagallo le Sage (se précipitant sur lui) : par Saint Jacques du compost et Sainte Catherine des poubelles, et çà, monsieur le redresseur de torts, monsieur le donneur de leçons. Et ça, c’est quoi ? (il a ramassé la peau de pomme et la lui agite sous le nez)

Crédule (qui se débat) : lâchez-moi, vous me faites mal. Cà, c’est… c’est… c’est une peau de pomme.

Pappagallo le Sage (le lâchant) : et monsieur, bien sûr, trouve naturel de jeter une peau de pomme n’importe où ?

Crédule (haussant les épaules) : en voilà des histoires pour une malheureuse peau de pomme. Si on doit s’arrêter à ça.

Pappagallo le Sage : évidemment, on ne doit pas s’arrêter à ça ! Mon petit bonhomme, Monsieur le donneur de conseils, voilà où le bât blesse. La planète est pleine de donneurs de conseils, comme toi. Des petits bonshommes qui pensent qu’une petite peau de pomme, biodégradable il est vrai, jetée ici ou là, ce n’est pas grave. Des petits bonshommes qui déversent, j’en suis persuadé, quelques petits litres d’huile de vidange, parce que ce n’est pas grave. Individuellement parlant, bien sûr. (il descend dans le public, arpente l’allée, très remonté en prenant à témoin les spectateurs) Des malappris charmants, amoureux de l’environnement et qui tombent en admiration face à un couché de soleil, ou qui se pâment aux gazouillis d’un oiseau. Mais qui se baladent dans leur automobile, alors que les transports en commun existent et souillent moins le paysage. Qui ne s’encombrent pas de remords et laissent leur chien déféquer sur le trottoir. Oui madame, déféquer sur le trottoir. Qui n’hésitent pas à brûler leurs bouteilles en plastique parce que ça encombre leur poubelle ou à jeter leur peau de pomme n’importe où. Ca ne porte pas à conséquence, n’est-ce pas ? N’est-ce pas monsieur ? Ce n’est pas grave ce genre de petits débris ? Vous êtes de l’avis de Crédule… Crédule, Crédule, je vois maintenant pourquoi tes parents t’appellent Crédule.
Hambourgeois l’Obtus (descendu également dans le public. Crédule restant tout bête avec sa pomme à la main) : ne faites pas attention, messieurs-dames, ne faites pas attention. (en aparté) Il est un peu fêlé. Dès qu’on touche à l’environnement, il entre dans une colère terrible. Le moindre détail le met dans un état… c’est pour ça qu’il a quitté les Cyclades… Depuis des années il interpellait ses concitoyens quant au devenir de la cité, et même quant au devenir de notre région, voire peut-être de notre galaxie. Vous constatez à quel point il est atteint. Mais ses concitoyens refusaient de l’entendre. Ils le prenaient pour un hurluberlu. Un casse-pieds, quoi. Faut dire que de temps en temps (il montre au public qu’il lui fiche les boules souvent)… De guerre lasse, il est parti. Je l’ai suivi. Ai-je eu tort ? Je l’ignore. Il est attachant vous savez en dépit de son blabla moralisateur.

Pappagallo le Sage : qu’est-ce que tu racontes à ces braves gens ? Que je suis fou. Que je perds les pédales. Que les ordures me sont montées au ciboulot. Evidemment, évidemment… Mais vous madame, savez-vous combien de piles sont mises en vente dans ce pays, et donc à un moment ou à un autre sont destinées à finir dans les bornes à piles ? Allez-y madame, donnez un chiffre ? Un million ? Madame a lancé un million. Qui dit mieux ? J’ai un million, à droite. Un million, un million. Nous avons un million. Qui dit mieux ? Deux millions. Deux millions. J’ai deux millions au fond. J’attends les enchères. J’attends. Deux millions, deux millions, nous avons dit deux millions. Plus ? Moins ? (il frappe un grand coup dans ses mains) Adjugé, pour sept cent cinquante millions de piles et accumulateurs distribués chaque année.

Pappagallo le Sage (allant vers l’autre côté des spectateurs) : Et vous en faites quoi, vous monsieur, de vos piles usagées ? Oui, vous monsieur ? 

(improvisation selon la réponse)

 Hambourgeois l’Obtus (se prenant également au jeu, remontant dans l’espace scénique pour interpeller Crédule) : et toi, hein, le petit malin est-ce que tu sais pourquoi les huiles de vidange sont dangereuses pour la santé et l’environnement ?

Crédule (fourrant le reste de la pomme dans sa bouche à toute vitesse) : broua…broua…broua…

Hambourgeois l’Obtus : tu n’en sais rien. J’en étais sûr, j’en étais sûr. (il lui fiche des claques, puis s’adresse au public) Et vous, messieurs-dames, vous savez pourquoi ? (petit moment d’attente) Parce que les huiles de vidange contiennent de nombreux éléments toxiques. Ces éléments toxiques sont susceptibles de contaminer l’environnement. Peu biodégradable et d’une densité plus faible que l’eau, un litre, déversé dans une rivière, couvre une surface de mille mètres carrés. Mille mètres carrés ! La faune et la flore s’asphyxient, périssent et vous restez comme un couillon avec un plan d’eau mort. (il frappe à nouveau sur la tête de Crédule) Tu as compris tête de Maure (très fier, il se tourne vers Pappagallo qui remonte sur scène)

Pappagallo le Sage : et toi, Crédule, tu t’en débarrasses comment de tes huiles de vidange ? Explique un peu, tête de linotte. Le cher public attend. Tu étais plus fier, tout à l’heure quand tu le haranguais, l’invitant à se faire rembourser ou à nous jeter hors de ce plateau. J’attends ta réponse. Tu en fais quoi de tes huiles de vidange ?

Crédule (se protégeant la tête) : je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas.

Pappagallo le Sage (scandant bien chaque mot) : tu les rapportes aux points de collecte. Il y en a partout. Ainsi tu préserves l’environnement. Modestement, c’est vrai, mais il n’y a pas de petites sauvegardes. Tout est important. Tu as compris, tête à claques.(il le baffe)

Crédule (qui ne sait plus comment s’en sortir) : j’ai compris. J’ai compris. J’ai compris. J’vous promets m’sieur, je le ferai plus.  

Hambourgeois l’Obtus : et n’oublie pas, jamais mélanger les huiles de vidange à d’autres produits, jamais. Comme ça, les entreprises spécialisées peuvent les reconditionner. Elles servent de combustibles dans les installations industrielles. Ou bien encore, une fois raffinées, elles sont utilisées dans des lubrifiants…

Une voix exécrable éclate dans les coulisses : Crédule… Crédule… où es-tu encore passé garnement ?

Crédule (s’échappant très vite) : c’est ma mère. C’est ma mère. C’est mon environnement quotidien. Elle n’est pas commode vous savez. Elle va encore me passer un savon. Elle est pire que toutes les huiles de vidange du monde et elle n’est absolument pas biodégradable… Allez, salut… et bonne route… (il file très rapidement) 

Les compères reprennent leur route

Pappagallo le Sage : finalement j’ai bien fait de te débaucher. Tu es mieux ici sur la route qu’à fabriquer des sandwiches à la vache folle.

Hambourgeois l’Obtus : j’en avais ras le bol. Le ketchup et la mayonnaise surtout. Partout, partout, du gras. Rien qu’à y penser j’ai l’estomac qui danse.

Pappagallo le Sage : ça va te changer de tes pieds.

 Musique tonitruante. Noir plateau. Fin de l’acte II

 

Contenu du 13-01-2008                                      

Du hard ou du cochon

Le mois dernier, je vous ai présenté les extravagants personnages de cette tragédie loufoque. Tragédie qui nous emmène au pays des ordures, des détritus, des immondices. Tragédie qui se veut morale, mais drôle (est-ce compatible ?)

Cyclades et recyclades, tragédie loufoque

Musique métal tonitruante.
Deux hommes marchent sur une route imaginaire.

 Hambourgeois l’Obtus (d’une voix geignarde) : on va pas bientôt s’arrêter de marcher ?
Silence. L’autre paraît plongé dans ses pensées. 
Hambourgeois l’Obtus : j’en ai marre de marcher comme ça.
Silence. 
Hambourgeois l’Obtus : ça fait combien de temps qu’on marche ? 
Silence. 
Hambourgeois l’Obtus (boitant) : j’ai mal aux pieds… (plus fort)  j’ai mal aux pieds…. (il grommelle) j’ai mal… les arpions… coton… doigts de pieds complètement… marre… 
Silence. 
Hambourgeois l’Obtus (de plus en plus geignard) : j’ai des ampoules… au moins aussi grosses qu’un spot publicitaire… j’les sens, elles sont énormes… elles vont claquer… je le sens, elles vont claquer…. Silence. 
Hambourgeois l’Obtus : vous vous en foutez que j’aie mal aux pieds ? Hein ? 
Silence. 
Hambourgeois l’Obtus (s’arrêtant net de marcher et hurlant) : eh ! papy, tu serais pas un peu dur de la feuille ? T’as débranché ton appareil ou quoi ? Je te parle. Je te parle et tu ne me réponds pas…
Pappagallo le Sage (s’arrêtant également) : assez ! Assez ! quand cesseras-tu tes jérémiades ? Tu larmoies, tu geins, tu hurles. Tu bouffes ton énergie à des broutilles. Ca t’empêche de marcher en cadence. Et de plus, tu m’esgourdes, tu m’atrophies le pavillon. Pourrais-tu cesser de me polluer l’atmosphère ? 

                        

Hambourgeois l’Obtus (stupéfait) : atmosphère ? Atmosphère ? Bein, vous n’avez pas une tête d’atmosphère. Vous avez une tête… vous avez… euh…. Vous avez…. 
Pappagallo le Sage : te voilà bien embarrassé. Ton vocabulaire ne suit pas. Ton lexique est en rade. Tu es un de ces jeunes morveux d’aujourd’hui qu’aimerait bien avoir l’air, mais qu’as pas l’air du tout. Tu t’emballes, tu t’enflammes, mais dès qu’il s’agit de t’exprimer, tu bafouilles, tu cherches, tu te liquéfies. A mon avis, les ampoules ne sont pas que dans tes bottes. Il t’en pousse probablement aussi autour du cerveau. Ca t’empêche de penser. Ah ! je n’ai pas une tête d’atmosphère. Je n’ai pas une tête d’atmosphère. (il se met à chanter) quoi ma tête, qu’est-ce qu’elle a ma tête ?elle ne te r’vient pas ? Tu pourrais m’apostropher en d’autres termes si, bien évidemment tu étais doté de quelque imagination. Tu aurais pu dire, par exemple, que j’ai une tête aussi dure que le bois dont on fait les bancs d’église. Ou bien que ma tête à claques te donne envie de la baffer. Que ma tête de citrouille te fiche la trouille. Ou même qu’à la pioche je n’ai pas été gâté par la nature. Que sais-je, il y a tant de têtes de linotte, de têtes de piaf, de têtes de Turc, de têtes de train, de têtes de pont, de têtes à queue, et même de têtes de lard… 
L’autre reste bouche-bée. Il n’a pas compris. 
Pappagallo le Sage (soupirant) : mais bien sûr pour cela, il faudrait que tu aies un peu plus de plomb dans la… tête. Et probablement moins mal aux pieds. (Il s’assied) Je vois ce que c’est : monsieur rêve de grands espaces, monsieur déserte la civilisation perturbée, mais monsieur ne peut parcourir cinquante kilomètres, avec pour seul moyen de locomotion ses pieds. Monsieur est fragile des pieds ! 
Hambourgeois l’Obtus (il s’assied également et retire ses bottes) : je ne suis pas fragile des pieds. J’ai la voûte plantaire sensible, nuance ! On marche depuis des jours et des jours, sans arrêt, sans même savoir où on va. (silence, il se malaxe les pieds en grimaçant) On va où d’ailleurs ? 
Pappagallo le Sage : je n’en sais rien. Là où nos pieds nous porteront. 
Hambourgeois l’Obtus : bein ! avec de pareilles ampoules, les miens ne me porteront pas loin. 
Pappagallo le Sage : tu es trop attentif à des détails sans importance. Marche avec ta tête, pas avec tes pieds. Fais fi des contingences physiques. Un homme a marché sur l’eau. Il y a très longtemps. Tu crois qu’il a effectué ce miracle avec ses pieds ? Hein ? 
Hambourgeois l’Obtus (l’œil arrondi) : bein, avec quoi ? 
Pappagallo le Sage (tapant à petits coups sur le front de son compagnon) : mais avec l’esprit. Avec l’esprit. L’esprit domine le corps. 
Hambourgeois l’Obtus : ouais, je veux bien. Mais en attendant, moi, j’ai mal aux pieds. (chantant) J’ai le pied qu’est pas frais La rotule qui ondule  Les orteils qui sommeillent Et l’genou qu’est tout mou Ah ! Mon Dieu qu’c’est embêtant D’avoir la vout’sensible Ah ! Mon Dieu qu’c’est embêtant Des panards en coton Et vous voulez qu’avec des handicaps pareils, je marche sur l’eau. Vous êtes optimiste. (regardant autour de lui). Vous avez vu ? Quelle pagaille ! Vous avez bien choisi l’endroit pour vous arrêter. On dirait une décharge publique. 
Pappagallo le Sage : si tu étais moins concentré sur tes pieds et si tu regardais autour de toi, tu t’apercevrais que depuis notre départ des Cyclades, nous avons traversé des contrées assez encombrées. Des milliers de tonnes de déchets de toutes sortes. Seulement voilà, monsieur surveille ses ampoules et la lumière de celles-ci rend sans doute Monsieur aveugle. Ah ! nous formons un beau couple toi et moi : un sourd moralisateur et un aveugle cul de jatte. Manquerait plus que nous croisions un muet sauteur, le trio serait au complet. 
Hambourgeois l’Obtus : moquez-vous, moquez-vous. Si j’aurais su, j’aurais pas venu. 
Pappagallo le Sage : non, non, non, mon jeune ami, non, cette réplique-là on s’en est déjà servi. Trouve autre chose. 
Hambourgeois l’Obtus (l’air encore plus ahuri) : qu’est-ce que j’ai encore dit ? Parfois je ne comprends rien à ce que vous marmonnez. Vous êtes obscur comme un oracle. Quand je pense que je vous ai suivi parce que j’avais l’impression que vous racontiez des vérités… 
Pappagallo le Sage : mais je raconte des vérités. Je ne te mens pas. Quand je dis que nos semblables sont en train de bousiller la planète, n’est ce pas la vérité ? Quand je parle du trou dans la couche d’ozone qui, au fil des jours, prend des allures de gouffre, n’est ce pas la vérité ? Quand je prétends que nous allons périr, étouffés par nos déchets, n’est ce pas la vérité ? La preuve : lorgne autour de toi. Lève les yeux, inspecte autre chose que tes pieds. Que vois-tu ? (il a pris la tête d’Hambourgeois d’une main, la tient levée et d’un geste large de l’autre bras, il balaye le paysage). Tu le constates, partout, des ordures, des détritus, des immondices. Le monde est devenu un vaste dépotoir débordant de partout. Et ça ne te choque pas ? Ca ne te donne pas envie de t’enfuir ? De déguerpir au galop ? 
Hambourgeois l’Obtus (remettant ses bottes) : oui, oui, d’accord. J’suis d’accord avec vous. Cent fois, mille fois. Mais pour aller où ? Vous ne croyez pas que partout, c’est pareil ? Ici ? Là ? Aux Cyclades ou aux Recyclades ? 
Pappagallo le Sage 
: j’aime à croire que non. Et que par delà les plaines et les montagnes nous découvrirons l’idéal domaine. Un endroit ressemblant aux premiers pas sur terre. Un endroit encore vierge. Un endroit dans lequel des hommes, un peu moins fous que ceux des Cyclades, auront préservé l’environnement. 
Hambourgeois l’Obtus (perplexe) : vous croyez vraiment qu’il existe cet I.D. ? 
Pappagallo le Sage (se levant et reprenant sa marche) : tais-toi et marche. 

Hambourgeois se lève en hâte, rassemble les paquets qu’il a posés. Ils se remettent en route. 

Musique tonitruante. Noir plateau. Fin du premier acte

                          

 

 

 

Contenu du 11-12-2007                                      

Du hard ou du cochon

Le feuilleton, commencé l'an dernier, est terminé. Il vous a entraînés à Minusville, cette ville complètement loufdingue et extrapolaire, dans laquelle ses habitants, en bons Globos crétinos, n'ont pas vu venir l'orage. Je me demande si mes élucubrations ne vous ont pas semblé à la limite du branquignolesque. Je vous offre aujourd'hui une autre forme de délire. Une pièce à ordures aux personnages tout aussi loufoques. Accrochez-vous et asseyez-vous confortablement afin de suivre

Cyclades et recyclades - tragédie loufoque
                            

d'abord, bien sûr, le décor et les personnages

Pappagallo le Sage : citoyen des Cyclades. Sorte de philosophe, fatigué de constater la course effrénée de la planète vers l’abîme, fatigué de prêcher dans le désert il quitte sa ville, sa contrée, pour partir à la recherche de l’Idéal Domaine.

 

Hambourgeois l’Obtus : est également citoyen des Cyclades. Il s’est laissé convaincre par le Sage et, las de fabriquer à longueur de journée des sandwiches à la vache folle arrosés de mayonnaise et de ketchup, il est devenu le compagnon d’aventure de Pappagallo le Sage.

 

Les deux hommes forment un couple disparate qui croisera quelques personnages colorés, acteurs de la destruction annoncée.

 

Crédule : est l’homme par excellence qui ne croit pas en la destruction d’une planète qui tourne depuis des millénaires sans faillir. Pourquoi donc se priver de vidanger sa voiture, de jeter ses piles alcalines n’importe où ? Il se fait interpeller par les deux compères.

 

Pappagallo Crédule Hambourgeois

 

Plizounette : fait le ménage dans les cages d’immeuble. Elle est l’œil des vide-ordures. Elle enregistre les débordements de ses semblables.

 

Dimiltri : a été choisi pour porter la bonne parole. Il rencontre des difficultés dans l’accomplissement de sa mission. La perplexité est immense face au tri sélectif.

 

Ozone : la pin-up qui peu à peu sent son rimmel foutre le camp.

 

Plizounette Dimiltri Ozone

 

 

 

Contenu du 14-11-2007                                      

Du hard ou du cochon

ouf ! dernier épisode de cette histoire absolument esbrouffante et pimponante

La dernière kermesse
                       

Le bon peuple réclamait des jeux, du pain, des mèregays, du cisson, des olives, des cahouètes, de la ribouldinguerie, des femelles en chaleur, des pétarades, des tringlodrômes, du baujolpif, de la rimonade, du bonmarché, des bradements, des youplaboums. Bourses Molles décida de lui donner satisfaction.           

Il fut donc ordonné d’augurationner avec pompe le Grand Quaternaire remis à flot, le glandouilleur à cagnats, la sacrenceinte enfin restaurée, et deux ou trois requalifications futuroscopes. Zim Bouboum et Alibora Paimpon, préposés aux bouffonneries, s’attelèrent au protocole. Ils invitèrent l’Envoyé de Palpatine - Empereur du Côté Obscur - les Politocarts d’Ecnarf, les Zimportants de l’Etronie Orientale, les pignolos virils et sibyllaires, les nimportequois de Minusville, les boisensoifs de chaque quartier, les Apostiches, les Frotineux, les Frotinettes, les femmes et les enfants d’alors. Ainsi que Hihan l’incontournable invité de toutes les ripailleries, aussi cravaté que niaiseux.           

Et, afin d’amuser le populos, des joueurs de bignoles, des chanteurs de rockamadour, des danseurs de claquinettes, des cracheurs de flamenco, des pisseurs en l’air, des artistes avariés, des souffleurs de quatrains, des poètes à quat’sous, des grilleurs de mèregays, des barbapapas, des crieurs sur les tois et mois, des effrayeurs de moutardes, des diseurs de sales aventures, des casseurs de noisettes, des barbouilleurs de minettes, des grimauds grimaçants, des encuiseurs de boudin, des tarabiscons de toute sorte.

Durant deux semaines les peinturlureurs peinturlurèrent les ruelles, les cireuses cirèrent les feuilles des arbres, les ramoneurs ramonèrent les chemisiers, les camoufleurs camouflèrent la misère, les jardinieux plantèrent des caoutchoucs fleuris partout, les raccommodeuses raccommodèrent les accrocs des devantures, les pavillonneurs pavèrent les avenues de bonnes intentions, les laveuses lavèrent à grande eau les statues, les lampadaires, les bancs, les bacs, les tracs, les tricks, les trocs, les troucs qui furent également rebouchés.            

Les sans-abris furent ramenés à la frontelière, les sans-culottes reçurent un paquetage, on invita les sans-le-sou à emprunter à la banque, et les sans piternelle durent faire avec. Des avions mirageux sillonnèrent le ciel et lâchèrent des mégatonnes de pâte choulie au-dessus de la ville. L’effrayentissime odeur disparut pour un temps. Ca poquait very well. Minusville étincelait. Le Big Bazar pouvait commencer.           

Brandissant des drapinaux qui leur avaient été distribués la veille, les braves Globos se massèrent de part et d’autre du cortège. Ils avaient sorti leurs zabits du dimanche afin de faire zonneur à leurs suprêmeux. A l’arrivée du cortège, ils s’égosillèrent à qui peut mieux.
     

  L’Envoyé de l’Empereur du Côté Obscur marchait devant, devisant avec Salustre Vador-Titanic et les Politocarts d’Ecnarf, ainsi que les Zimportants de l’Etronie Orientale en compagnie de Hihan qui ne voulait pas rester à la traînerie. Derrière, se bousculant pour se trouver dans le champ des tireurs de portait, venait l’aéroplasma. Les nimportequois voulaient également figurer en bonne place. Les pignolos virils et sibyllaires, habitués à jouer des coudes, ne se laissaient pas impressionner. S’ensuivit une hénaurme bagarre qui clairsema un peu les rangs.           

Une escortation de motobylettes à vapeur pétaradait au son du Klaxon. Dans le ciel limpide, pavoisé d’azur, les nuages jouaient gentillement à saute-mouton. Les tonnelles regorgeaient de vin blanc. A chaque coin de ruelle, l’Envoyé de l’Empereur du Côté Obscur, Bourses Molles, les Politocarts, les Zimportants, lancés dans un concours de mots, assommaient la populace dans des discours sans fond, sans frein et sans fin. Hihan prenait l’air intéressé et riait même parfois. Les suprêmeux frondeurs papotaient entre-eux en s’éventant avec des feuilles de palmier en celluloïd vert. Des petits escholiers, grimpés sur des escabelles, chantèrent « Y’a d’la joie » que chaque invité reprit en choeur. A la fin du parcours, les membres triés sur la voilette, eurent droit à une collation. Le reste des spectateurs eut droit de les regarder se goinfrer.           

Le coeur de Minusville - du haut comme du bas - battait au rythme des plonplons.           

Le tantôt, alors que les boisensoifs stationnaient devant leur verre de vinasse, l’Envoyé de l’Empereur du Côté Obscur qui avait mal aux arpions, Salustre Vador-Titanic guilleret, les Politocarts d’Ecnarf sommeillants, les Zimportants de l’Etronie Orientale qui comptaient les brebis, Hihan souriant de toutes ses fausses boquottes, les nimportequois restants, Alibora Paimpon sur les genoux, Incitatus Pampan la mine réjouie, Fifi Zéphiros pressé, Loulou Rantanplan toujours maître de la situation, Riri Ossemane sautillant, les Apostiches requinqués, les Frotineux et les Frotinettes choisis, les pignolos virils et sibyllaires raides comme des justaucorps, les Globos curieux et Zim Boumboum en maître de cérémonie obséquieux, défilèrent devant la sacrenceinte restaurée, s’extasièrent face au glandouilleur à cagnats, et s’installèrent à bord de la goélette remise à flot.
   

Chacun s’entassa comme il put. Les plus adroits demeurèrent sur le pont à agiter leurs mandibules claquetantes, tandis que les autres se posaient çà et là à l’intérieur. Hihan, n’ayant pas trouvé place, s’en retourna discourir dans sa vacherie. Emotionnés par la cérémonade, Pincemie et Pincemoi, vêtus de leur beau costâge de marinière à voile, lancèrent des ordures à leur équipage : « Virez à bâbord. » dit l’un, « Virez à tribord » cria l’autre. Le Grand Quaternaire pris de foliage vira dans tous les sens.            

Le ciel, effrayé d’un tel désordonnement, montra ses dents pointues. Un vent chaud venu de l’extrème-doite déferla en trombe, soulevant les paraboles. L’obscurantisme s’abattit sans crier gare sur le paysage qui vira au rouge sang. Puis, dans un bruit de tonnerre,  la nue se déchira laissant apparaître la face cachée de l’univers (fort laide d’ailleurs). L’aéroplasma, accroché au bastingage, hurlait de pétouse. L’Envoyé de l’Empereur du Côté Obscur, pétrifié, s’efforçait de montrer belle figure. Salustre Vador-Titanic, surpris, demeurait sans voix. Les Globos, restés au rivage, se demandaient quel numéro les suprêmeux leur jouaient. Les artistes, ne sachant pas ce qui se passait, continuaient leur caleçonnade. La fanfaronne jouait « Voilà du boudin ».

 

Une puanterie sourde s’élevait lentement, s’enflait avec vigueur, gonflait, prenait des dimensions homéresques. Un souffle démoniacos balaya le rivage, élevant jusqu’à l’horizon d’énormes tourbillons de cornerie grise. Les Globos affolés, couraient en tous sens et en sens inverse des aiguilles d’une montre. Mais comme les acteurs, qui s’étaient enfin rendu compte de l’effroyable situation, galopaient dans le sens des aiguilles de la montre en question, un boxon indescriptible embrouilla les cartes.           

Il y eu soudain comme une aspiration profonde. Enervotté, Pincemie poussa Pincemoi qui tomba à l’eau. La surface de la mare créatine plissa sous le choc, tandis que Pincemie bouleversé se les mordait. Dans un fracas fracturant, la goélette s’enfonça dans l’eau livâtre, d’abord doucement, puis de plus en plus rapidement. Le petit bout de la mature disparut en dernier dans un large remous putraçant. Le flot prit une importance extraordinaire et une vague cyclopéenne déferla sur la ville engloutissant d’un coup tous les quartiers de la ville, ceux du haut, comme ceux du bas. En moins de temps qu’il ne faut pour le scribouiller, Minusville fut rayée de la cartomancie.

SOMNAMBULE

Aux dernières nouvelles un radeau médusé aurait été aperçu aux confins d’Ecnarf. Des individus bizarroïdes agitaient des chiffonnades. Palpatine, l’Empereur du Côté Obscur, ainsi que les dirigeables des quatre planètes, ont pris la résolution d’envoyer des margoulins géants à l’assaut des rescapés. Ils n’en feront qu’une bouchée.

            Trop tard pour les Globos. Ils n’avaient qu’à se réveiller avant.

                        et ils ne vont pas nous jouer « Le Retour du Jeudi »

FIN

 

 

Contenu du 15-10-2007                                      

Du Hard ou du Cochon

Les aventures rocamalourdes des Globos, ces putrassants habitants de Minusville... (ça tire à sa fin, ouf !)

Les Ubusants

 

Les ubusants s’abattaient sur Minusville. 

Il en venait de partout et de toute part. Les siamois triphasés essayaient de se placer. Les mécanox boys bazardaient leurs pièces afin d’en empocher de nouvelles. Les ventriportants impotents voulaient passer les premiers. Les pieds, les tringlos, les pars, les bus, les boss, les bis, disparaissaient sataniquement. Les tournavices vicelards, prêts à viser n’importe quoi, vociféraient. Les ratibus embusqués rasaient les murs. Les incapacitaires incontinents s’inscrivaient pour l’avancement. Les échelles, les teufs-teufs, les pots, les fonds volaient bas. Les bavassants bafouillants bavaient sur des bavards barbus. Un charivariateur empoignait celui-ci pour taper sur celui-là.           

Salustre Vador-Titanic et son équipage de démeneurs manquaient de temps, les ordures étaient formelles : tout serait terminé au solstice d’été. En calamistrophe, ils quadrillèrent la ville et la partagèrent entre les nimportequois qui pouvaient aider par leur niaiserie sans égale. Ceux-ci postulaient avec fureur, ils voulaient du gâteau, ils réclamaient leur participation à la dernière kermesse, ils se bousculaient pour en être.                      

 En haut, le clafoutus fut découpé entre Naf-Naf, le porcelet soporifique sans prétention, pas dangereux pour deux sous, utilisable par n’importe quel temps, et jetable aux moindres intempéries ; Bill Boquet le boxaflore paysagiste à la grande goule ; Malaquit et Grandgousier un tandem bien rôdé ayant le sens de la litote et qui, depuis de nombreuses années, sévissait sur l’Etronie Orientale en passant la brossareluir sur les godillots à clous, à cracks, à claies, à clans, à clics et à claques. Ils se servirent copieusement.           

S’invitèrent au festin un Mirliflore humanisant qui ne voulait pas en perdre une miette, une espèce de gourou musclé Pudupull aseptisé, ainsi que les bovos de service Récho et Frigo qui adoraient faire leur numéro de duettistes carnavaleux, Cardwell la femme de coeur aux mille facettes, Rubafix le collant scotchiste, Bigue Oudit la lustrinante sympathique, le Gnome Fêlé à l’imper flottant, Youp Lala aux talonnettes dorées et quelques potinières embriochées qui passaient par là.           

En bas, le partage fut corneilliant car pour faire bonne mesure, le Minusville d’au delà du marécage s’était vu classé Z.N.A.L.[1] On pouvait impunément tout y pratiquer, depuis le brûlage de steppes jusqu’au découpage de pucelle et les quémandeurs étaient si gourmeux, si tartreux, si foireux, si scléreux, si fumeux, si nombreux qu’ils n’eurent qu’un mince morcelet de tarte ignole et ils se disputèrent afin de chiper la part du voisin.           

Sous le souffle démoniacos de Salustre Vador-Titanic et de son écurielle nickelée, la goélette coincée dans les herbages tenta de re-déployer sa voilure....       Mais au fait, je ne vous ai jamais parlé de la goélette ? Je suis impardonnable. J’arriverai au mot « fin » en oubliant des tas d’anecdotes importantes. Excusez-moi du peu, et laissez-moi vous conter l’historial de la goélette afin de me faire absouder.

Au doux temps où la planète chantait, des Globos à la condition humaine crétoisante, construisirent un fringant navire de trente-six mètres de long. Ils voulaient naviguer sur les eaux glauquinesques du marécage et servir ainsi de pastourelle entre le Minusville du bas et celui du haut. Cela aurait permis à la populace éblouie de participer, pour pas chéro, à des voyages de noces, à des croisières à bordures, à des traversées du dessert. Des gondolets auraient donné des sérénades sous le balcon des gondolettes. On aurait tiré des feux d’artifesses depuis les canaux. Les amants se seraient embaisotés en soupirant sous les pontons. Enfin bref, la vie aurait été différente.           

Emplis d’ambitionnement, les constructeurs ne lésinèrent point sur le matériau. Ô mon bateau, comme il était chouquette mon bateau, avec sa coque en fibroscope, sa mature, ture, ture, ses voiles en papier de soie, ses zublots brillantinés, son pont da vignon asticouné au car cher, son fiertabant de capitaine - ô Capitaine, mon Capitaine...- et son équipage à la page. Il fut baptisé Grand Quaternaire par un vieillard soporifant, phibrosophe de bistroquets, qui en devint le parrain.           

Le navire flambant neuf fut lâché sur l’eau un dimanche après-midi. Une risée riseuse gonflait la voilure et le capitaine, debout à la proute, chantait : « Hissez haut, Santia-ano. » On se serait cru à l’époque des barcarolles. Manquaient seulement les maîtres-queues fouetteurs et les marinières fouettées. A la vue de cette suave carte postale, quelqu’un émit l’idée de reconstituer le passé et d’occuper ainsi la jeunesse globosante. Mais qui fouetterait ? Et qui recevrait le fouet ? L’idée resta à l’état d’idée.

 

Les Globos du bas, émus, agitaient leur niqueux niqués et l’Entre-Messe de l’époque fit un petit tour (et puis s’en vint) sur le marécage méphitique.   Entre parenthèses (C’est au cours de ce court voyage que Nike Tamair du bas engrossa la fille des Capu Laids du haut. Les deux enfant s’étaient aimés à la sauvette derrière un tonneau de harengs pommes à l’huile qui traînait là. Allez savoir pourquoi. Les parents offusqués refusèrent l’union et les jeunes amants de Vérole, enchagrinés,  se noyèrent dans la nappe créatine L’histoire fit scandale et les Globos du haut décidèrent, désormais, de ne franchir le marécage sous aucun prétexte.)           

A la troisième traversée, Pincemie et Pincemoi, les dirigeables de la goélette, l’échouèrent dans les roseaux. Personne ne sut jamais ce qui s’était passé.           

Le Grand Quaternaire demeura abandonné de tous, oublié, perdu sur la mare putréfiante. La coque en fibroscope s’effilocha au fil des années, la mature, ture, ture, fut volée pour fabriquer des battes de baise à balle afin de casser du keuf, les voiles devinrent des rideaux de latrines, les zublots perdirent leur brillantine, et le pont da vignon prit une teinte merdoisante comme le marécage.           

Ayant aperçu la goélette fantôme lors d’une tournée d’à propos, vint à Salustre Vador-Titanic la saugrenesque idée de vouloir la retaper. Il mit au boulot tous les desperados du coin afin qu’ils asticounent, qu’ils peinturlurent, qu’ils vissent, qu’ils plantent, qu’ils grattent, qu’ils frotillent, qu’ils accastillent. Le fringant navire retrouva son air conquistador. Pincemie et Pincemoi retrouvèrent leur superbe d’antan.          

  
    

Toujours dans la perspective de rabibochements divers, le leadershit décida de la mise en place du P.A.F.[2] Au pas de course, accompagné de l’inévitable Riri Ossemane, d’Alibora Paimpon qui n’aimait guère sortir le soir et d’Esserap Fornixios qui ne sortait que le soir, il parcourut les rues à la nuit installée. D’un coup de baguette giclante, il décida des venelles à dénommer, des masures à opugner, des jardinets à transformer.      Un matin d’hivernage, les Globos eurent la surprise (pénible ou heureuse selon leur tendance) de découvrir que les chiottes publiphobes avaient disparu. A la place s’élevait un glandouilleur à cagnats. Tout un symbole pour une première !

 

 

 

  



[1] Zone Naturelle d’Attractions sans Limite

[2] Paysage Autrement Fol

 

Contenu du 19-09-2007                                      

Du hard ou du cochon

la suite des aventures des Globos, ceux-là même qui ont le cervelet rétréci

ANARCHIE, CHIC et CHOC !
    Plus question pour les Apostiches d’avoir une vie privante. Alibora Paimpon, le Géo Trouverien de Minusville, se voyait investi de la lourde tâche d’épieuter les membres de l’Entre-Messe, de guetter leurs réactions, de veiller à débalourder leurs initiatives. Il s’était fait bouturer deux immenses zozores bioniques lui permettant d’entendre le moindre murmure, même dans le broutata le plus effrayant. Il tenait des registres secrets emplis de signes cabalistoques. Les soirs de lune ascendante, il rendait compte et prenait les ordures directement de la bouche de Salustre Vador-Titanic qui, fidèle à sa devise « divide ut imperes », s’employait à semailler la merdoie.

Ensemble ils lançaient des pots de bananes sous les pas des suprêmeux. Ensemble ils décidaient des pions à dépioncer, de ceux à remplacer, de ceux à rajouter, de ceux à récompenser, de ceux à empaver. Ensemble ils nettoyaient l’administrapouille des roidibrosses qui l’encombraient. Ensemble ils creusaient le piège à Globos.... Enfin disons que Salustre Vador-Titanic commandait et qu’Alibora Paimpon, shadock tyrannisé, pompait !       

Discrètement ils s’entourèrent de compagnons venus d’ailleurs. Clonés sur le même quidam, ils avaient tous l’air niaiseux, le sourire stoupido, le rire tartingrouin, la voix hypophise, la tchatche prometteuse, le chic sans choc.

                                                    

 
Ce qui doit arriver, arrive. même à Minusville.

S’installa en haut du miradage Incitatus Pampan, sympatyran individu chargé plus particulièrement de jouer les matons et de reprendre de la main gauche et avec amabilité ce qu’Alibora Paimpon offrait de la main droite, avec parcimonie. Le duo Paimpon-Pampan ainsi constitué fonctionna plein gaz. Les malembouchés augmentèrent rapidement.        

Puis arrivèrent de nombreux artificiers, naufrageurs expérimentés nommés en louzdoque aux points névralgeux : Fifi Zéphiros pour souffler sur les Globos du bas, Loulou Rantanplan pour jeter de l’huile sur les fumerolles, Riri Ossemane pour déglinguer les monuments hystériques du haut, ainsi que Zim Boumboum pour diriger l’orchestre de la dernière kermesse. Inféodants soldats au garde à clous, ils ne risquaient pas de contrarier le complotement, trop contents d’inscrire leur nom sur les tablettes de la célébrité.            

Les quatre cabaleros de l’Ultime Jugement, terminators sans remords, pouvaient alors sévir sans contrainte.

  

Ils reconnurent à leur tour de braves et bons flexibrosses : des groingroins, des gneugneux chargés du comptage et du colportage, des bigs brothers afin de réécrire la Chronicale, des fifis à terreur, des fafas à postaux pour les basses besognes, des zipanpans, des trucos, des céheuhesses, afin de sécuriser les bourgeons, des neuneux, des nounouilles à l’accueil, des zozos, des zazas au répondage. Ainsi, à quelqu’endroit que s’adressaient les Globos, ils ne rencontraient que des crétinos. La bombe ne retarderait plus très longtemps. Et après l’explosion, il suffirait d’imposer au populos apeuré et crédule la connocratie titanisque, sorte de dictaphobe démocrétisant.           

Esserap Fornixios - gorille envoyé par l’Empereur du Côté Obscur - homme de l’ombre, homme invisible, homme insaisissable, oeuvrait également dans le sens attendu. Nul ne connaissait son passé. Chacun ignorait son présent et lui seul appréhendait son avenir. Eminence grise de Salustre Vador-Titanic - dit Bourses Molles - il était en quelque sorte son mauvais génie, son pensement perfide, ses laides intentions, ses désirances secrètes. Il travaillait la nuit, lui insufflant à l’oreille et durant son sommeil les ordures de l’aérodynamic. Il lui avait même greffé un sondomètre à la place du coeur, un plan de campagne en guise de cervelet, et un dentier élecpionnal, bancroche pour faire plus vrai.           

  

     

Ce kobold anthropoïde se baladait sur un dragon crachant le feu et balançait de ci, de là, un mélange savant de poudre d’échite qui rend fou amoureux, de féripendamus broyé qui excite la bile, et d’anarchique en fumée qui embrouille tout. Doucement mais sûrement les Globos devinrent un peu plus frappadingues. Un vent de débauche, de fainéantise, et de jemenfoutisme enflait sur la bourgade tandis que le marécage gonflait et s’épandait en puanteur de plus en plus monstrueuse.         

Les zygomatiques de la Suprêmerie, premiers touchés, montraient le mauvais exemple. Les employements modèles sentaient pousser des touffes dans leur mimine, les documentaires importants disparaissaient la nuit, les courriers s’égaraient dans la nature, les ordures n’arrivaient pas à leur destinataire. Les Apostiches enfonçaient des portes ouvertes qui se refermaient sur eux avec fracas. Des courants d’air s’infiltraient dans les couloirs sordides. Des ricanements éclataient sans raison. Des ombres étrangoïdes rôdaient à la nuitée dans les coursives peu éclairées. L’humidité suintait. Les ragotages allaient bon train. Les chars à bofs tombaient inexplicablement en panne. Les tam-tam de brousse cliquardaient avec terreur. Les sendessus dessous se pavanaient. Les chabraques braillaient bravement.           

Les staphylographes poursuivaient de leurs assiduités les Apostiches mâles. Sur leur passage, elles retiraient leur brague en dentelle de Laquais et la jetaient aux ortales. Elles écartaient subrepticement les guibolles, offrant à qui voulait voir la vision de gorges avenantines. Les Apostiches, qui pour être devenus suprêmeux restaient tout de même des mâles, pris d’une frénésie foudroyante leur sautaient dessus sans autre forme de procédure. Ils les bistouillaient dans les coins. Ils les tripatouillaient assis dans leur grande chaise à boulier. Ils s’envoyaient en l’air à longueur de journée. Ils couraient la prétentaine, avec délice et sans retenue.           

Les Apostiches femelles, pour ne pas être en reste, recevaient des propositions majorettes. Elles se retrouvaient parfois en position scabreuse, coincées dans le vestiaire des mectons, entre un lavabo breulotant et une armoire à plaisanteries mal fermée. Une pirouette ne suffisait point à les sauver. Non seulement il leur fallait savoir danser, mais également surfer, louvoyer, esquiver, dribbler, aller droit au but par des chemins détournés. En plus elles devaient être coiffées avec soin, avoir les dents blanches, changer de slip trois fois par jour, et sourire, sourire, sourire. Tout un art !           

Des balayettes enfourchaient paillardement leur balai afin de conduire des sarabandes nocturnes où se mêlaient jusqu’à l’aube mâles et femelles, biques et boucs, trucs et muches, brocs et chnoques. D’autres se complaisaient à brouter la moquette afin de constater l’état musculeux des cuissots suprêmes. D’autres encore invitaient n’importe quel encapuchonné à découvrir le placard aux archivages, sorte de pays aux merveilles dont on revient un peu lézardé.           

Un pays aux merveilles où les lapins blancs, très pressés, prenaient cependant le temps de poursuivre de leurs fantasmagorgies les jupettes plissées. Quant aux jupettes plissées, toutes contentes de recevoir de telles marques de concupiscence, l’oeil turquoisine, la bouche en coeur, elles n’oubliaient pas de passer et de repasser, à pied, à cheval, en carrosse, en aéroplane, en ballon, en pétrolette, en patinette, en serpolette, en tringlette, en charbonnette, en ciboulette, (et tous les mots en ..ette)           

L’ère des chéfaillons et des nullos sonnait au clocher du Naint Frusquin.    

                                  
     

Les boulonniers de service s’efforçaient de desserrer des boulons. Les jardinieux s’inventaient des inspections  de gazon en toute saison. Les porteurs de missives, à la recherche de colportages, inventoriaient les recoins matin, midi, et soir. Les étendeurs s’étendaient sur n’importe qui. Les guetteuses zyeutaient à zyeux zinquisiteurs. Les tasteurs tâtaient à tout va. Les piquouseuses piquaient des zannetons en vol. Les charlatans attentistes attentaient les charlots au coin du bois. Les fouineurs foufouniaient à tour de blases fouleurs. Les zemballeurs zemballaient des zozos dans des papiers gras. Les coureurs accouraient à burnettes rabattues pour être certains d’en avoir aussi.            

Et pendant ce temps-là, la reine carnavaleuse à la rouge tignasse, grimpée sur le marchepied, hurlait en agitant les clefs du Parabole : « Coupez-leur la tête, coupez leur la tête. ». Ceci dans un désordonnement complaisant et avec la bénédiction du leadershit ravi. Il offrait alors du champacide à tous les Globos saboteurs, afin de les remercier pour leurs bons et loyaux services. Les bouillotis ne pouvaient qu’aller dans le sens souhaité.           

Ils eurent même l’idée, un matin de s’enfermer dans la Suprêmerie afin de faire la fête entre-eux, tandis que le reste de la populace demeurait aux marches du palais à écouter les bouchons sauter. Pour se consoler d’être ainsi remisés, les Globos allumèrent de grands feux de joie et dansèrent jusqu’à l’aube au son des tambourins du broncze.

 

 

 

Contenu du 12-07-2007                                      

Du hard ou du cochon

Le talent des grands et de faire croire aux petits qu’ils ont de l’importance. Mais gaffe mec, il ne faut cependant pas les prendre pour des cornaux.

  EN PLACE POUR LE QUADRILLE
 (la suite désopoilante des aventures des Globos)

Tout était prévu, programmé par les anthropophiles des quatre planètes. Le complot fomenté, avec dextérience par Salustre Vador-Titanic, aidé d’Alibora Paimpon, semblait ficelé au poual. Le nouveau leadershit avait réuni la crème des Globos. Ces Apostiches, choisis en toute quiétude suffisamment flexibrosses, assez fagotins, fort gourmeux, très imbutants, ne devaient lui causer aucun souci. Il les tenait dans la paume de sa paluchette, ayant promis à tous soit une place dans l’aérodynamic, soit un petit trou de verdure réservé au Parabole, soit un appui pour la postérité, soit un morceau de chocolat. La flatterie des plus bas instincts de tous était le plus sûr moyen de les maîtriser.           

De trique et de troc, sans directive, sans ligne de conduite, il les mit en place aux manettes d’un soi-disant pouvoir baudruchant. Luisants, trimoussants, le regard fiertabant, ils s’installèrent dans leur chaise haute munie d’un boulier pour compter les points : les points de croix, les points de chausson, les points noirs sur le nasal, les points d’interrogation, les points de suspension, les points à la ligne.           

Ils arrangèrent sur leur petite tablette en bois d’esbroufe verni, pour l’un, la portraiture de toutes les filles qu’il a aimées avant, pour l’autre son plumier d’écolier empli de gommures, d’asticots confits et de crottes de naseau, pour celui-ci l’album des territoires à conquérir, pour un quatrième de la gomme à mâchouiller en public, pour un autre encore son verre à tremper les faux sourires, pour un autre également ses trottignoles de rechange, pour celui-là sa disquette de Pac Man, et des fleurs en plastoc, et des capotes vermifuges, et des tapissures en laine de mérinos givrure, et une lime à onglures, et des chapeaux pointures, et des gants de boxure, et des pavés censures.           

Certains apportèrent même leurs coussins pour se délasser la coloquinte entre deux enquiquineurs, leur repose-riparons piquants pour se guiliguiler les nougats, leur main de secours pour se gratounait la ruche en douceur, ou pour s’étrangler le borgne discrètement, leur vélocipode d’appartement pour ne pas perdre le pied.

 
                        
      

Ils prenaient possession des lieux pour mille ans.           

Défilèrent alors les sectoristes de service, les suceglobes globorifaires, les frotte-manches emmanchés, les flatilants fripatouilleurs, les vachalaines vivipendeurs, les agitateurs de tirlipinpon, les salagrouins grouillants, les plouquignols des tréteaux, les espérandos à dollars, les dégoulineurs en tempête, les aprioritaires cabotinants, les faussaillons de la faucille, les stérifiles sacriflictuaux, les pseudo intello lobotomés, les ratapoualés radotants, les nécrophiles lyophilisés, les compresseurs kilomètriques, les librosophes fossilisés, les spéculum spécialisés en tout genre. Ils arrivèrent, avec la bave aux lèvres, avec des encensoirs dissimulés dans la barbe, avec dans leur sac à malice des malisances à mirliton, avec l’invective aux yeux et le rectum coincé, avec l’échine dorsale prête à la courbatrose, avec dans une main la brossareluir et dans l’autre la daguapercer.           

Salustre Vador-Titanic et Alibora Paimpon avaient semé. Les Apostiches, les Frotineux, les Frotinettes récoltaient. Et récolter à Minusville vaut le détour !           

Ils découvrirent la destination de la cornouaille en bois de bluff. Il fallait faire face croûte que croûte, répondre aux questionnements, promettre à tout va, s’agiter, augurationner, apposer des mains, couper des rubans, arpenter des bitumes, courir des marmatons, bouffer des sandwiches, guérir les écuelles, marcher dans la merdasse, jouer du pipoton, se foutre à l’eau, écouter des dolérances, déboucher des VéCés, boucher des trous, recevoir des baffes, s’asseoir sur le fiel des bobardiers, régler des guéguerres, guetter chez son voisin, défendre sa chaise, secouer des louches, raconter des blagues, se garder à dextruc, se méfier à senestroc ; et toujours avec un sourire d’empaillé.           

Pleins de bonne volonté, mais carabistrouilleux et bénats, ils recevaient, ils prêtaient la loche, ils remplissaient des formulaires en douze exemplaires, ils donnaient aux Globos interrogateurs l’impression de savoir, alors qu’ils ignoraient l’essentiel : pourquoi eux ? Ils tenaient des discours creux. Ils parlaient de tout et de rien (surtout de rien). Ils buvaient de la vinasse infectante. Ils s’épouillaient entre eux. Ils boulottaient des gâteaux décomposés. Ils sautillaient comme des morpionibus en mal de poual. Ils s’amusaient de tout et de rien (surtout de rien). Ils ne devaient jamais se plaindre.           

Pour les uns, plus doués que les autres, se fut chose facile. Pour les autres, moins doués que les uns, se fut chose impossible. Aussi se firent-ils rabrouter par le leadershit mécontent : il les avait nommés suprêmeux, ils devaient se comporter en suprêmeux ou rendre le tablier magique. Rendre le tablier bleu magique qui donne le savoir ? Et le furet à VéCé pour les tuyaux récalcitrants ? Et la brossareluir en dents de scie ? Et le vase-line à embourrer ? Et la lanterne en vessie de porc ? Et la cornouaille en bois de bluff ? Et le bâton de l’omniscience ? Jamais ! Ils avaient payé assez bonbon pour garder ces attributs le plus longtemps possible.

Alors ils s’habituèrent aux dérobations, aux menteries, aux claques dans la trombinette, aux rendez-vous manqués, aux poux, aux puces, aux boutons sur l’aubergine, aux démangeoires de toute sorte, aux coubas, aux couperets, aux coucous, aux coupures, aux courbettes, aux couperoses, aux coupettes, aux coucourges, aux courroux. On n’a rien sans rien, n’est-ce pas ? Et afin de paraître moins sotisants, ils écoutèrent aux portes, ils ouvrirent des plissements qui ne leur étaient pas destinés, il potinèrent avec les balayettes de service, ils sondèrent adroitement le Protozoaire zozotant qui clochait tout, ils tirèrent les vers du nez aux mieux informés qu’eux, ils pistèrent, reniflèrent, coupèrent et recoupèrent l’herbe sous les pieds voire les cheveux en quatre. Cependant, malgré leur bonne volonté, ils ramassèrent des marrons, des épingles, des pêches, des châtaignes, des poires et des scoubidous, bidous, ouha....
                        

 

           

 

 

 

 

 

Contenu du 12-06-2007                                      

Du hard.... ou du cochon !

 


Il vaut mieux qu'il pleuve aujourd'hui  plutôt qu'un jour où il fait beau

                                                                 Pierre Dac 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

LE SACREMENT

 Dès le matin le bon peuple endimanché envahit la clairière au pied des ruines de l’oppidum. De nombreux Globos du bas, indifférents, étaient restés devant leur guignol-menteur, mais ceux du haut étaient tous présents. Certains d’entre eux s’étaient munis de chaises percées pour être plus à l’aise, d’autres avaient rassemblé la famille entière à l’ombre des palétuviers panés. Pikenics et barbaculs, kanterbrune et mèregays, cisson et douillettes, cahouètes et chipes, l’orée du bois ressemblait à une immense frairie où chacun s’interpellait, se congratulait, s’observait, dans l’attente du moment divin : la prise de tête des suprêmeux.

Ils arrivèrent à la queue peut peu, alors que le soleil à son zénith frappadinguait les cervelets trop mous. Des vieillards échauffourrés rendirent leur fiche d’état civil, des nourrissons abandonnèrent la tétine comme on laisse sur la plage des vacances les coquillages trop lourds. Des jeunes filles en fleur perdirent dans les buissons leur virginale corolle et elles ne la retrouvèrent jamais, malgré de sérieuses recherches. Les bobardiers présents s’essuyaient le front avec des tabloïdes surannés qui laissaient des marques noires.

La procession dura plusieurs heures avant que ne s’installent ces messieurs-dames de l’Entre-Messe. Le Protozoaire zozotant de service les fit défiler prudhommesquement afin que chaque spectateur puisse les admirer, de face, de profil, de dos, tête en bas, sur les mains, accroupis, sautant à cloche-panard. L’élitation se prêtait volontiers à ce cérémonial obséquieux et les cabochons s’enfièvruraient.   

                  
Fermant la marche, le poitrail glorieux, le cheveu lissotté, le sourire carnassiant, venait Salustre Vador-Titanic de bleu vêtu, le cou ceint d’un énorme chou en tulle rouge. Dans son ombre, soutenant la longue traîne en plumes de caon du costume, se tenait Alibora Paimpon dans sa barboteuse en vichette vert pommeau, conquist’adore et presque aussi fier que son mètre-à-penser. Attentif à ne pas se prendre les rotules dans les plumes, le jeune distributeur à cahoua ne pouvait profiter des acclamations et s’en trouvait fort marinade.           

Au loin les cadors aboyaient en regardant la caravane passer.           

Le Protozoaire zozotant, dans son habit de pingouin à ressort, les plaça par ordre de grandeur. Il zozotait si fort que personne n’oya rien de ses explications embrouillamineuses. Les Apostiches se bousculaient en clabaudant. Ils marchaient sur les ripatons des Frotineux et des Frotinettes qui s’impatientaient d’être déjà si peu considérés. Salustre Vador-Titanic essayait de trouver une position avantageuse et de rétablir la bonace en tapotant à coups de louche sur le dos de son voisin. Celui-ci se mit à trousser nerveusement et Salustre lui dit « Tonton, pourquoi tu tousses ? » L’autre ne répondit pas car il était sourd comme un chaudron. L’entente s’avérait déjà cordiale.           

Tandis qu’Alibora Paimpon, suant et bougonnant, lissait le plumage avec une brosse en dents de scie, les membres de l’administrapouille, tremblotants, figés au garde à trous derrière le charivari se demandaient à quel saucissement on les dévorerait. La chasse aux coincoins allait commencer, le sang coulerait trois fois. 

Lorsqu’enfin les Apostiches furent rangés autour du leadershit, le regard pointé vers la forêt, avec en demi-cercle en face les Frotineux et les Frotinettes asticotés et bouche-clefs, la cérémonade démarra. Une étonnante musique de Muis Lariano, aux trémolos piponesques et castagnettas, marquait les moments importants.           

Les tireurs de portraits officiaient toutes loupiotes déployées. Les tasseurs d’images tournaient la manivelle de leur boîte à médirances et les bobardiers s’en donnaient à coeur vaillant en scribouillant, comme à l’accoutumée, des contres vérités.          

Il me semble important d’ouvrir cette parenthèse (Emma Frodite la voyageuse bien connue du tout cancan, écrivit à l’occasion de ce moment hystérique une phrase que je livre à votre réflexion : quand les poules auront des dents, le soleil brillera sur Minusville.)           

Quel instant solennel ! Salustre Vador-Titanic se racla la gorge et levant la main droite dit « je jure de dire toute la vérité. ». La foule répliqua dans un même souffle « ... il a dit la vérité, il doit être exécuté... ». Les tambours roulèrent, les trompettes éclatèrent. Alibora Paimpon sortit son mouchoir, car le soleil le faisait éternuer. La foule de droite, émue, scanda sur l’air des crampions le nom du nouveau leadershit « Va-dor, Va-dor, Va-dor, Va-dor.... », tandis que celle de gauche hurlait « Ti-ta-nic, Ti-ta-nic... ». La clairière entière résonna de ce tintamarre titanisque et l’écho multiplicationna jusqu’au fin fond de l’Etronie le ramdam, damdou ronron, damdou ronron.           

Du geste auguste du semeur, le zéro de la fête les fit taire et, dans un silence absolu, les assomma d’un discours répugnaçant, commençant par ces mots : « Bécassine c’est ma cousine... ». Le Protozoaire zozotant, que la chaleur engourdissait, piquait du nez en s’agrippant au chambranle de l’orée. Il s’écroula avec grand bruit, égayant ainsi les Globos qui commençaient à s’ennuyer. Vexé, il reprit ses esprits et tout en époussetant son pantalon de jogginge, déambula de long en large en comptant les veaux pour ne pas se rendormir.           

Puis on passa à l’adoubement. Chacun à son tour, les douze Apostiches reçurent des mains propres de Salustre Vador-Titanic, le tablier bleu magique qui donne le savoir, le furet à VéCé pour les tuyaux récalcitrants, la brossareluir en dents de scie, le vase-line à embourrer, la lanterne en vessie de porc, la cornouaille en bois de bluff, le bâton de l’omniscience, attributs honorifaires de leur charge et un poutou mouillé que le leadershit se sentit obligé de leur appliquer sur le front.           

Les Apostiches mâles ne se sentirent plus lissebroquer, tandis que les Apostiches femelles rosissaient de plaisir. Ah ! Minusville allait passer de P.M.A.[1] à P.V.D.[2] sous leur joug intelligentsia. Tous sentaient monter en eux une vague d’obscure perspicacité qui les rendait suprêmeux à perpette.           

La troupe bavante des Frotineux et des Frotinettes regrettait de ne pas être de l’autre côté. Ils reçurent tout de même une lanterne en vessie de porc, plus importante que celle des Apostiches, et une cornouaille en bois de bluff dont ils ne surent pas, à cet instant, à quoi elle servait, mais dont ils découvrirent plus tard la meilleure utilisation.           

C’est ainsi que ces parfaits Globos crétinos prirent le titre de « Grande Courroie Transmetteuse de Fausses Nouvelles et de Bons Bruits », ainsi que celui plus secret de « Testeurs de Corneries ».       

                                                          
 La cérémonade s’acheva alors que le soleil déclinait à l’horizon et que montait du marécage une puanterie merdasseuse.           

Cette odeur particulière n’empêcha point qu’une fête populace et répugnaçante rassemble le bon peuple et les suprêmeux. Les Globos se pincèrent le nasal et des musiciens sortirent leurs binious électriques, leurs accordaflûtes à vent, leurs mandopettes à cordes. On dansa jusqu’à l’aube. Le Protozoaire zozotant fit dresser des tables par sa bande de cheveulesques balaisables qu’on utilisait pour les taches subaltriques. On mit en perce des tonnelets de vinasse à quatre sous. Celle qui donne mal à la calebasse quand on en abuse. Mais tout au bonheur de ce futuroscope horrigénial, chacun têta plus que raisonnable et eut, évidemment un lendemain désenchanté. Le pouvoir commençait bien !

 [1] Pays les Moins Avancés [2] Pays en Voie de Développement

 

 

Contenu du 13-05-2007                                      

Du hard.... ou du cochon !

Les résolutions prises lors des campagnes électorales ne sont rien d'autre que l'agrandissement de celles que l'on prend au Nouvel An

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Sans doute, vous demandez-vous quand cette histoire complètement abracadabrantesque trouvera son épilogue. Nous voici au onzième épisode et, toujours pas de mot FIN inscrit au bas de celui-ci. Ne vous affolez pas... ça vient.

Et alors ? Et alors ? Et alors ?

Zorro est arrivé-é-é, sans s’presser-er-er. Le beau Zorro, le grand Zorro, avec son cheval et son vieux chapeau...
 

Enfin... il n’était ni beau, ni grand, il n’avait pas de chapeau, il roulait dans un tacot pourrave et il s’appelait Salustre Vador-Titanic, l’envoyé d’ailleurs. Palpatine, l’Empereur du Côté Obscur - maître incontesté des Quatre Planètes - l’avait désigné afin de mettre la main sur l’Etronie Orientale et d’y infliger une connocratie étouffante. Il fut accueilli comme le sauveur et ne rencontra aucune difficulté pour creuser son trou. Les Globos en avaient tellement raz la choupette de l’équipe de branqueguignols de l’Entre-Messe qu’ils auraient reconnu n’importe quel clampinousse à promesses.

Adroit, ayant la force avec lui, connaissant parfaitement les rouages de la flatulance, puisque formé à son école, Salustre Vador-Titanic prit soin d’abord de loger à demeure avec sa famille. Ensuite il recruta un con citrouillain du cru, un certain Alibora Paimpon, jeune ambitieux distributeur à cahoua, très propre sur lui, fort doué pour manier la brossareluir et qui possédait un excellent mélangeoire trombinoscopique.   

Dépourvu totalement d’imagination, mais doté cependant d’un caractère souplinge, il fut plus spécialement chargé de préparer le terrain, d’esgourder les ragotages et de les rapporter, de dresser des fiches de renseignements, d’écarter les dangers, de paimponner à la moindre alerte, de prévenir, de désigner les éventuels complices, de numérationner les abatteurs, de ramener la baballe, de cancannibaler même à l’occasion.         

Ensemble ils parcoururent les endroits les plus pittoresques. Ils fréquentèrent les plus crétinos. Ils burent des coups de rouquin avec le populo dans des troquets minables. Ils mangèrent du cisson à l’ail en compagnie des péquenots. Ils dansèrent des rumbarocks flageolants avec des trombières à robes fleuries. Ils s’introduisirent chez les Globos du haut, passèrent au pas de course chez ceux du bas. Ils écoutèrent avec grande attention en hochant du bobéchon les récrimilades de tous. Ils promirent mille et une merveilles. Ils firent des ronds de jambe, des ronds de chapeau, des ronds de serviette, des ronds dans l’eau, des ronds et ronds petit patachon.

Et quand ils eurent bien tatassé, quand ils eurent bien trompiné, quand ils furent bien admis, connus, et Re-connus, ils choisirent avec soin leur équipage, les futurs suprêmeux de l’Entre-Messe, les candidos chargés du devenir de Minusville.           

Un savant mélange d’arabita et de robusca, juste corsé, avec un soupçon de douceur, une larme d’ambitionnement, mais pas trop d’intelligentsia. Ils n’eurent guère de mal à rassembler l’irrassemblable, car le Globos en général adore la flagornerie et ronronne lorsqu’on le brosse dans le sens du pelage. Salustre Vador-Titanic excellait à ce genre de chose et Alibora Paimpon, en parfait flexibrosse, apprit consciencieusement

   

 Salustre Vador-Titanic, qu’on surnomma très vite Bourses Molles je ne sais trop pourquoi, rencontra tout ce que Minusville comptait d’important, des commustriels, des artipans, des besogneux, des clochaillons, des mâles, des femelles, des onduleurs, des éplucheuses de lentilles, des endroits, des envers et contre tous, des du haut, des du bas, des alentours et des tours de passe-passe. Son langage variait au fil des intercorrupteurs. Aux uns il dessinait des moutons, aux autres il programmait des lendemains chantants. A droite il béguètait, à gauche il turlutait. Aux mâles il tapait sur l’épaule et il se pendait au cou des femelles. Il n’hésitait pas à pousser de la chansonnade à l’occasion, ou même parfois dans les moments cruciaux à se peinturlurer aux couleurs de la ville - cacadoua et merdaillon.           

Lui seul connaissait le but recherché et il les empaumait tous avec un sourire niaiseux.           

Les Globos se bousculaient afin d’être reçus. Ils voulaient être choisis, devenir l’élitation de Minusville. « C’est notre tour. » braillaient-ils « c’est à nous maintenant. » clamaient-ils aux quatre vents « on veut le pognous, les avantages, les carrosses, les places gratos, et le reste aussi. »           

Ils durent subir les épreuves de la cadrature sphérique, prouver qu’ils étaient les meilleurs, payer de leur personne et de leur escarcelle pour s’attirer la protection des Pieux, répondre aux questions tortureuses, brûler des cierges, courir le cent mètres en moins de dix secondes, passer une nuit à la belle étoile sans chausson, gratouiller des trouducs, écouter les discours enregistrés de Bernardo Henrico Lévitico sans bailler, lécher des pieds, et enfin dormir quinze jours sur une planche à clous sans sourciller.           

Les plus costauds résistèrent et ils furent cotés et paraphés selon leur courage. Alibora Paimpon tenait un carnet de notes, avec des appréciations. S’alignèrent pour la dernière ligne brisée, les plus globos, ainsi que les bouffageux, les grascendants, les carpétants aux genoux souples, les snobards et les supérieures. Ceux-ci se rengorgeaient de toucher le ciel du bout des doigts et leur têchon se mettait à s’énormiser.            

Excusez ce procédé qui peut sembler facile au lecteur averti, mais je dois ouvrir une parenthèse (Le professeur Quiabuboira, éminent mesureur de la faculté, m’a affirmé que la flatulance donne aux non-initiés une espèce de gonflement des membres supérieurs ou inférieurs. Pour certains c’est le cabochon qui s’enflamme, pour d’autres les chevillettes qui se boursouflent, et parfois dans des cas extrêmes, c’est la vergeture qui turgesce, obligeant son propriétaire à marcher les jambes écartées. Quant aux initiés, stoïciens accomplis, ils font l’acquisition d’un plus grand doulos.)           

Le reste des candidos - dont le nombre augmentait à toute heure - fut éliminé, remisé, gardé en réserve de la Répugnance. Il servirait pour d’autres tâches. L’avenir s’annonçait biscuité pour tous.           

Une seconde sélection, basée sur des critères floueux, permit de séparer le bon vin de l’ivresse. Douze Apostiches furent désignés parmi les trente quatre triés sur la volière.           

Ils reçurent l’adoubement un dimanche d’été, alors que le soleil à l’horizon dardait des rayons ziroquois et que dans le ciel d’azur les angelots chantaient : « Alléluia ! Alléluia ! Ils sont bénis ! Ils sont choisis ! Alléluia ! Alléluia ! »
                

 

 

Contenu du 11-04-2007                                      

Du hard.... ou du cochon !

Si le juge était juste, peut-être le criminel ne serait-il pas coupable.

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoievski

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Dixième épisode !
                                              
Conspiration

Qui eut l’idée un jour d’éveiller les illusions ? Dans quel staffilocoque prit-on le risque de désigner Minusville comme endroit d’expérimentation ? Quel cervelet tordu a pu même imaginer que les Globos seraient assez sot-l’y-laisse pour se laisser enfariner ? Je l’ignore. Ce présent est trop présent pour qu’on ait du recul, et les Confidents Absolus n’ont pas voulu me rencarder. Mais l’affaire est établie : Minusville fut choisie !

 Le travail fut mené de main de piètre, sur plusieurs décennies et sans que nul ne déjoue le piège. Pour du bel ouvrage, ce fut du bel ouvrage, ciselé, polistiqué, fignolé, peaufiné, roulotté, artificié, raffiné, machiavellé, tounicoté, flicardé, rusé, truqué !

 Au préalable les hommes verts de la planète Berhgam - qui s’était entendue avec les trois autres planètes - envoyèrent subtilement, à dose homéophage, avec force ballots, coutumes et marchandages, des hérauts grimpés sur des machines infernales, chargés de semer la zizanie. Vêtus de longues chiffonnades aux couleurs criottantes, ils se mêlèrent subrepticement aux Globos du bas. D’abord discrets, boulonneux, convenables, ils firent mine de s’intégrationner. Puis comme ils se reproduisaient rapidement, ils occupèrent bientôt toute la partie basse de Minusville. Ils chassèrent tendrelettement un à un les malheureux Globos qui résistaient.

 Ils prirent avec une douceur carnassiante le contrôle des entrepôts, des bazardingues, des établissimes, des succursales, enfin une grande partie de l’économie locale. Ils instructionnairent leurs rejetons qui se mirent à sentir leurs dents pousser. Les Globos du bas, qui luttaient avec leurs minuscules moyens contre cette lame de fondement, ne reconnaissaient plus leur cité et ils s’inquiétaient. Ils se terraient chez eux tels des lapins hiberneurs.

Les Globos du haut, qui ne fréquentaient toujours pas ceux du bas, ne voyaient rien venir et vivaient en se tritouillant mutuellement dans une égoïcratie fulminante et complaisante. Oh ! comme ils étaient satisfaits d’eux-mêmes et de leurs réalisations archibancales.

 Sans vouloir m’immiscer dans une considération philocomique, je me permettrai cependant d’entrebâiller une parenthèse qui me semble obligatoire (Si l’on reprend les commentations des bobardiers locaux, et principalement ceux de l’inestimable cheftaine gribouilleuse J’Bave Survous, les suprêmeux de l’époque - encore plus globos que le plus globos des Globos - se gargarisaient de leur réussite et n’imaginaient nullement scier la branche sur laquelle ils se tenaient boudinés en rang d’oignons à peau jaune. Ils étaient casés pour l’éternité. Comme quoi le pouvoir rend miro, sinon mirobêlant.)

 Les entregents puissants que les différents dirigeables avaient imposés au gouvernail de la planète Ecnarf, pondirent dans ce même temps de drôles de réglages. On habitua les cons citrouillains à ne plus penser, à ne plus s’investitionner, à attendre le bec ouvert que les moucherons tombent dedans. Un mot faisait fureur partout : Assistadamnation. Les Globos, qui avaient déjà pas mal d’avance en ce domaine, prirent encore les devants. Ils ne furent pas les derniers à exiger, à s’entremanger, à contestationner, à gourmer, à profiter du système métrique. Car si le Globos a le cervelet rétréci, il demeure cependant très futard.

La scribouillarderie mise en place freinait le moindre désir. Le contadin un peu plus hardi que les autres et désireux de réussir loyalement, se trouvait baladé de papyrus en papyrus, de tamponnage en décrétement, d’impômania en contredance et finalement, découragé, il abandonnait la partie, laissant aux ploutocrates le plaisir de se partager les bons coups.

 La société civile moyennement consciencieuse se métamorphosait au fil des ordonnances en une nomenclatura de farfouilleux aux pognes griffues, de baisenbiais et en travers, d’illusionnistes contorsionnés, d’halogènes hallucinôpattes, d’empaflouseurs à roulures, de psychôpaternalistes, de mikeyphiles à grands zobes, de pistonquettes estomacaux, d’homophobes à gros culs, de fricouilleurs boursicottés, de maniacos répressifs, de complimentarnaqueurs sans foi ni loi et d’une cohorte de veaux magenta aux hormones dépravées qui galopaient vers l’abattoir comme des plouquignols souriants. L’homo honnectus à la morale dépassée, animal nuisible, devenait soudain une engeance honteuse en voie d’extermination.

 Partout sur la planète, dans toutes les classes de l’honoris causa, à chaque étage de la pyramide on se mit à adorer le Pieu Friquet, ange satanisant parabolique catapulté sur l’astre déclinant afin de l’affriander et de pouvoir mieux le détruire.

 A la solde du dirigeable J’Arnaque, la cadrature énarchique institua l’empaffage comme doctrine essentielle. Sous prétexte d’humanisme incontinent, ils tentèrent n’importe quoi. La flatulance s’empalait sur des scandales zénormes. Le Pieux Friquet et ses copains Sidax, Xénox - Phobus, Sex - Sea, Sodomex devenaient doctor ès-pensement. Des raquetouts rançonneurs raquettaient les rasta-couettes, tandis qu’on strangulait les estrangers au strabisme stressant et que des strip-teaseuses stripatouillaient des sténodactylos dans les steppes.

 Le pays tout entier plongeait dans un confusionnisme complet. Le dirigeable J’Arnaque se frottait les mains de contentement. On le payait pour foutre le cacatex, il foutait le cacatex.  Pour finir, il fit ouvrir les portes de la planète et laissa entrer à pleines brouettes à vapeur les démonios orientaux, les excrémentiels à chassedots, les satanas principaux, les bateleurs à trompettes, les brisemiches en impers, les broutadours à rapiécer, les contaminés de toute espèce, les chenailles en godailles. Les villes se mirent à ressembler à de vrais tringlodromes gloglotants. A coup d’enfumures, il fit prendre aux uns et aux autres les vessies pour des lanternes en papier crépon.

 Et pour faire bonne mesure, après avoir démoli tout ce qui pouvait l’être, il inventa les rémittants, les civépés, le sousemploi, et l’on retrouva au long des ruelles des familles entières de essedéhèfes claquant du bec. Puis, satisfait de la tache effectuée, le dirigeable J’Arnaque retourna au Prostatum.

 De belles batailles élecpionnales entre-déchirèrent bêtement les particules qui croyaient détenir le pouvoir. Pourtant les pions étaient pipés et le gagnant désigné. Le nouveau dirigeable, une espèce de dépendeur d’andouilles psychopompe aux pieds agités, continua l’ouvrage démarré par son prédécesseur. Il instaura de nouveaux trucs anti-pollumage, comme les boulots déqualifiants ou les empois vils afin d’abêtifier le bon peuple avant de le Gomorrher par derrière. A grands pas la planète fonçait vers sa trépanation.

 Mais, me direz-vous, et Minusville là-dedans ?

 Minusville n’échappait pas à la règle. Mieux même, elle était en quelque sorte le parangon d’Ecnarf. Les Globos, comme tous les habitants des quatre continents, s’usaient les globes et le cervelet - qu’ils n’avaient déjà pas tellement important - devant une invention démoniacos offerte par les destructeurs : le guignol-menteur, espèce d’écran réfléchirant qui leur donnait des idées de meurtrissures, en leur transmettant subliminalement des commandements anarchistiques.

 Puis des bouillottements commencèrent à agiter la surface planante de la cité. De petites bulles de migrachômeurs éclatèrent en very big réclamations. Ils demandaient du boulotage pour tous, des sous pour vivre, de meilleures conditionnances, du pain, de la chique et du mollard ! Ils se mirent à conspuer ces messieurs-dames de l’Entre-Messe - ancien Conseil des Gagas - ainsi que l’omnipotence. Mais comme les migrateurs n’élecpionnaient point, personne n’écouta leurs revendications. Ils pouvaient gueulatrer.... (comme disait ma grand-mère une forte femme d’un mètre quatre-vingts dont je vous raconterai l’histoire dans un autre bouquin : gueule toujours tu m’escagasses.)

A compter de ce jour, une sorte de frayeur perfide louvoya sur la ville basse. Des individus bizarroïdes, mais pas tout à fait naïfs, se mirent à piétiner de braves Globos qui, pour une fois, ne demandaient rien à personne et furent bien surpris de cette flambée de brutalence. Déguisés en Yayatôla, ils les poursuivirent un croissant à la main pour les effaroucher. Ils brûlèrent des équipages. Ils saccagèrent des ruelles. Même les petits escholiers intimidaient leurs fouette-culs qui n’osaient plus rien fouetter du tout et se réfugiaient dans leurs cénacoles entourées de barbelés.

Minusville du bas retrouvait ainsi le temps de la terreur. Celle des barbapoux, des brutes sanguinolantes et des enculus de tout poual. La Chronicale n’est qu’un éternel recommencement (comme disait également ma grand-mère qui possédait une certaine dose de bon sens.)

 Quant à la ville haute elle fermait ses globes-osculaires en continuant de mettre en place des plaisirances de toute sorte : festivaux, carnavaux, esquimaux, cavalcaux, et plaisirs auguraux ; ainsi que des concertaux pour violence et charivari.

 Ce ne fut que lorsque certains individus du bas, en patinette à voile et en casquette à biscotière à l’envers, traversèrent le marécage séparateur, que les Globos du haut commencèrent à s’affoler. Leurs sentes se coloraient, leurs places s’empestaient, leurs nuits s’envenimaient. Quelque chose défigurait la répugnance de Minusville et ils détestaient cela ! (le Globos est d’un naturel bénet-veau-lent-rageur, mais il exècre qu’on touche à ses avantages si durement acquis.)

 Ne sachant plus à quel Naint se vouer, dépassés par les événements, enfermés dans la Suprêmerie, les membres de l’Entre-Messe essayaient tant bien que mal de faire face. Mais des zénormes scandales locaux agitaient l’élitation. On chuchotait que le Pieux Friquet, trop sollicité, avait un peu dépassé les bornes de la bienséance. On accusait celui-ci. On montrait du doigt celui-là. Même les bobardiers, pourtant si friands de cracras, n’osaient plus rien écrire de peur de tout faire pétarader. Dans leur canarderie on ne parlait que de la plus grosse courge de la ville ou de la dernière blague à Tabac.

 Les Globos du haut priaient avec ostentation. Ceux du bas espéraient une amélioration.

                                                                               

 

Contenu du 07-02-2007                                      

Du hard.... ou du cochon !

La critique est Thésée, 
mais l'art est Hippolyte.


Henri de Toulouse-Lautrec
 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Nous voici arrivés au 9ème épisode de cette histoire complètement loufdingue. Est-elle seulement le fruit de l'imagination débordante d'une auteure à mettre à la masse ? Ou bien est-elle l'observation d'un monde en décomposition ? Lisez, lisez, et ne prenez pas trop au sérieux cette délirance rance.

Le Marécage
       

   

La disparition de Farfouillette Simplex jeta les Globos dans l’angoisse. Ils firent des batavias aux alentours, en évitant cependant l’endroit de la calamistrophe. Au bout de soixante-neuf jours, n’ayant pas trouvé trace de la jeune fille, ils dirent des Ave Cesar et des Pater Poster, consumèrent des cierges qui les firent tousser, aspergèrent la maison de la disparue d’eau bénate, brûlèrent son linge de corps. Et ils reprirent leur vie d’avant, tout en courroussement et en médirance.       

Quelques temps plus tard, alors que la neige recouvrait la région, Coudouble, un chasseur sachant chasser sans son chien se perdit aux abords du bois maudit. Après avoir tourné, viré, volassé, gueulatré, il aperçut de la lumière briller au carré d’une adorable chaumière. Luttant contre les éléments déchaînés, il s’avança en direction du home sweet home providentiel et tira la bobinette. La chevillette chut et la porte s’ouvrit.           

Farfouillette Simplex, engrossée jusqu’aux yeux, et sept petits bonshommes à l’allure lubrinesque lui souriaient aimablement. Ils agitaient leurs clochettes en se fourrant mutuellement les doigts dans le nez. Ils proposèrent à Coudouble un fauteuil profond, du pain, de la vinasse, du bourdin, et de lui enlever ses bottes. Celui-ci accepta le tout, étonné d’un accueil aussi chaleureux. Il s’écroula dans le fauteuil, tandis que les satrapes lui attrapaient les godasses afin de les lui retirer. Il dévora le pain et le bourdin car il crevait la dalle. Il lampa la vinasse avec plaisirance et il ne dit point non à l’invitation de Farfouillette de partager avec eux une couche hébergeante, sous le prétexte que : « Quand il y a à manger pour huit, il y en a pour dix. ». Chacun s’activa et Coudouble ne fut pas mécontent d’avoir perdu son chemin.           

Il demeura quelque temps dans la chaumière enivrante. Il aida même à mettre au monde l’enfant de l’octocouple qu’on appela Coucou, en hommage au chasseur tombé là par hasard. Il découvrit la nappe créatine qui avait pris une belle importance au fil des amours libertinantes de Farfouillette et de ses sept époux. L’eau était transparente comme la naïvance de la jeune épousée.           

Aux beaux jours, Coudouble remballa son fusil et dit au revoir à sa famille d’appoint. Farfouillette pleura en disant : « Etre ou ne pas être : voilà la question. »      

 

 

 De retour à Minusville le chasseur sachant chasser sans son chien conta son aventure au bistroquet de l’avenue des Gambes en Tas, qui la raconta à Sançoise la Blondine, à Titine la Rouquasse, à Réginale d’Or, à Lili la Liseuse, à la Nono du Trésor, et à Naline la Brune, sa troupe d’arpenteuses de bitume qui picolaient un jus après le turbin. Entre deux parties de patapouf endiablées, l’une d’entre elles (mais laquelle ? elles étaient aussi baratineuses les unes que les autres) la susurra à l’oreille de son client préféré le luxu-riant Riri des Myopes, qui la rapporta au dîner à sa bourgeoise la Pascalinette. Cette dernière, alors qu’elle cherchait des poux sur la tête à Claques, assise devant sa cahute, en fit part à sa voisine, la Michoue du Pringy, qui la colporta partout en ville.           

L’aventure s’aventura, tel un colimaçon sur une feuille de laitue, dans chaque coinstaud de Minusville. Elle se boursoufla de détails croustifesses au fil des raconteries diverses. La forêt maudite devint aux dires des billeveseurs un lupanar de première dans lequel des amazones aux seins nus caracolaient sur des chèvres cornues. 

Huit jours plus tard, une colonie de Globos investigateurs et nerveux s’enfonça sous le couvert des arbres afin de constater de visu les dires excitanesques de Coudouble. Farfouillette Simplex, Ame, Strame, Grame, Pique, Pic, Colé, Gramme, et leurs moutardes, accueillirent les visiteurs avec le sourire qui les caractérisait. Ils offrirent le pain, la vinasse et le bourdin, ainsi que leur tendreté sans égale.           

A compter de ce jour Minusville retrouva son intégral territoire. La famille Simplex y perdit sa quiétude amourachante. D’autant qu’une fauvage excentrique éleva des cabanons de jardin anarchistiquement de l’autre côté de la flaque candidose. S’installèrent ainsi de drôles de phénomances qui pâturaient et labouraient des deux mamelles. Quelques maisonnettes campèrent leur maisonnée, un ou deux lopins se firent lopiner, des chemins cheminèrent. Les prémices d’une ville nouvelle sortaient des buissons.           

Les femelles du village, sans prétention, prirent l’habitude de tremper leur linge sale dans la nappe créatine car l’une des propriété de celle-ci était justement de laver plus blanc que blanc. Rassemblées tous les premiers mardis du mois, elles shampougnaient, elles blablataient, elles frottaillaient, elles jabotaient, elles rinçaient, elles équarrissaient, elles pendaient leurs hardes aux branches des gloubes, elles dénigrationnaient leur prochain et surtout leur prochaine.           

Les mâles prirent également l’habitude de décisionner du devenir de la cité, assis près de la nappe. Ils discutaillaient, ils pissaient dans l’eau, ils s’invectivaient, ils crachouillaient, ils s’interpellaient, ils prenaient des bains de siège, ils en venaient parfois aux mains, ils nageaient en eau troublée.           

Ainsi en quelques siècles, de part leur comportement flatulant, ils brouillèrent la limpidité de la nappe créatine qui devint un large marécage putraçant, croupitant, dont l’odeur nauséamonde flottait sur le bourg en permanence. Ce qui fit dire à Farfouillette Simplex alors moribonde : « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Minusville. », puis elle rendit l’âme avec le sourire.

                                                                                      

 

 

 

Contenu du 07-01-2007                                      

Du hard.... ou du cochon !

La médisance est encore le plus grand lien des sociétés

Edmond et Jules de Goncourt
 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Nouvelle année, mais toujours le même feuilleton (rassurez-vous nous approchons du mot FIN) Dans ce huitième épisode, vous allez voir comment s'est formée cette nappe créatine qui fait tant jaser les habitants de Minusville.

LA NAPPE CREATINE

                                                       

A la suite de la calamistrophe, une grande rouquignasse bredinante et son barbichon penseur incitèrent la foule à défiler par les ruelles afin de marquer leur désapprobation. Ils s’agrippèrent à leur bâton de pèlerine et s’avancèrent silencieusement, sur le coup des midinettes, dans l’artère principale. Personne ne les suivit. A partir du carrefour Nigodin, un âne perdu et trois poules curieuses leur emboîtèrent le pas en jacassant. Le reste de la populace demeura couardement cachée à l’ombre de ses persiennes en fleurs. Mortifié, le couple d’interlos-interpellants disparut de Minusville sans demander son reste. Mais le ver était dans le fruit et le caractère des Globos, à compter de cet instant exceptionnel, changea.

Eux qui jusqu’à présent étaient d’un naturel gueulatrant mais joyeux, bon vivant mais brailletteur, devinrent jalouseux, désobligeants, cholératiques, jamais contents, malotrous, hargnassants. Il est tellement plus facile d’accuser son voisin des malheurs dont on est responsable. Cela repose la conscience. Ainsi, ils estimèrent que si les Pieux punissaient Minusville c’est que Trucmuche, ou Machinal avait probablement fauté. Ils se mirent à observer sournoisettement leur prochain. Ils coassèrent à tort et à travers. Ils delirium grassement sur chacun. Ils prirent l’habitude de s’apitoyer sur eux mêmes. Ils firent courir des bruitages de toute sorte. Ils bavaient. Ils trompinaient. Ils déliquescaient. Ils fabulaient. Ils vipérinaient. Et ces défauts leur restèrent pour les siècles des siècles - Amen.

L’endroit maudit de la cité se transforma en refuge pour ronciers et ortales et une forêt peu à peu y prit ses aisances. Les Globos n’y entraient jamais. Les voyageurs l’évitaient. Même les corbacs volaient sur le dos pour ne pas voir lorsqu’ils passaient au-dessus.

           

Un soir d’été Farfouillette Simplex, la muette du village qui poursuivait un papillon, s’égara dans le bois interdit. D’abord effrayée, elle prit rapidement de l’assurance, car finalement les gloubes qui poussaient là sans contrainte sur un humus humain étaient de belle taille et sentaient bon le sable chaud. Elle retira ses sabots afin de fouler de ses pieds nus l’herbe douce. Elle enleva ensuite sa guimpe et son jupon. Puis, prise d’une mouillette soudaine, elle se roula sur la mousse en gémissant. Il lui vint sur la peau de balle (et variété) des sensations inconnues. De frais frissons frisottés fricotèrent friponnement son frottis frigide. Des bouillottis bouillonnants lui bouleversèrent les boyaux. Des picotis picturaux picotèrent son petit pistil. Elle se laissa aller à ce köstlich câlinou.    Après s’être repue de l’instant, elle s’endormit bénatement.

Quand la lune fut pleine, les satrapes de la forêt sortirent de derrière les fagots. Surpris de trouver une mystérieuse créature dans leur domanial, ils tournèrent autour avec méfirance. Ils l’examinèrent attentionnellement et, s’approchant de plus près, ils la reniflèrent. Bigre ! Qu’elle était jolie et qu’elle poquait very good.

Farfouillette Simplex ouvrit les yeux et poussa un cri muet, tandis que les sept gnomes reculaient sous le souffle du cri muet. Les adversaires s’observèrent un temps, puis la gentille Farfouillette leur sourit. Face à cette invitation, les autres ouvrirent sept bouches pareillement édentées. Ils sympathisèrent. Le plus hardi du groupe osa avancer un majeur fureteur vers les lolos aimables de la jeune fille. Curieuse, Farfouillette le laissa tripatouiller. Les six autres se crurent autorisés à palper également, l’un sur la boudotte, l’autre sur la cuisse gauche, l’un sur la cuisse droite, l’autre.... et Farfouillette Simplex sentit ses doigts de pieds s’épanouir en bouquet de violettes à dix sous. Mais dix sous c’est pas cher pour un moment pareil.

   

De contentement la gamine se mit à déclamer : « Percée jusques au fond du coeur, d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle... » et elle se liquéfia de plaisirance.         

Ouvrons - même si vous n’aimez pas - une énième parenthèse (souvenez-vous de Minapolis Simplex dont la voix de soprano s’était transformée en baryton suite à une manipulation in vivo. Avec l’expérience vécue par Farfouillette Simplex, nous constatons une nouvelle transformation vocale : la muette se met à déclamer sous le charme bistouillant des satrapes de la forêt. Ainsi l’hypothèse soutenue par le Maestro Cunnilinctus se trouve-t-elle confirmée.)            

Ils n’étaient pas grands les diablos, mais ils étaient actifs ! Jamais jusqu’à présent la taiseuse de Minusville n’avait été aimée de la sorte et les sept gobelins, Ame, Strame, Grame, Pique, Pic, Colé, Gramme découvraient de même la joie de coqueliner autre chose que les coccinelles. Sous les ébats chaleureux de l’octocouple se forma doucement une flaque d’eau lustrale qui gagna de l’importance au fur et à préssure que les satrapes prenaient leur panos et que Farfouillette s’essoufflait dans un déclamatoire sans fin : « Source délicieuse, en misères fécondes, que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?...  J’aime mieux un vice commode, qu’une fatigante vertu... »           

La joute poético-érotico-humide dura une grande semaine. C’est au « Bon appétit messieurs... » hurlé par la jeune fille que chacun des bellisamants sentit son estomac tirailler. Les sept petits bonshommes se redressèrent d’un bond. Ils renfilèrent leur petit pantalon de velours un peu froissé par les loupinges. Ils remirent en place leur petit chapeau à clochettes. Ils aidèrent gracieusement Farfouillette Simplex à se relever et comme les vêtements de cette dernière étaient fort déchirés, ils lui confectionnèrent un joli costume en feuilles de gloubes et de palétuviers.           

Ils installèrent ensuite un pikenic près de la flaque murmurante. Ame servit des sautaprelles grillées, Strame des patapons sautés, Grame offrit des frotagers bouillis, Pique du potipale froid, Pic n’avait rien à donner alors il fit la roue, Collé sortit des barres de chocotier d’une cachotterie chokapie, et Gramme vola des pommes. Ils burent à la source nouvelle une eau pure et sans nitrate de potassium. Comme ils avaient très faim, ils mangèrent de bon coeur en riant et en racontant des histoires de Toto qui plurent infiniment à Farfouillette Simplex.           

Farfouillette Simplex et ses sept saute-au-crac vécurent un conte à rebourer fripouilleux, tripatouillant et tendrelet à l’ombre de la forêt maudite. S’abreuvant à leurs amours la nappe créatine devint miraculeusement une mare limpide et dessoiffante.

                                                  

 

 

Contenu du 13-12-2006                                      

Du hard.... ou du cochon !

 

 

Ne désespérez jamais. Faites infuser davantage.

Henri Michaux
 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

septième épisode de cette histoire rocambolesque qui nous entraîne vers les profondeurs de Minusville. Mais pourquoi tant de peine ?

Je vous ai dévoilé Minusville. Je vous ai présenté les personnages. Je dois maintenant vous dresser le décor. Et le marécage est un élément essentiel du décor. Je ne peux donc le passer sous silence.

 LA CALAMISTROPHE

 Le tremblement de terre, qui engloutit la cathédrale et les reliques osculaires de Sodômouche, détruisit la partie ouest de Minusville. C’est probablement lors de cette calamistrophe sans précédent dans les annales de l’Etronie Orientale, que les archives disparurent, mais je n’en possède aucune preuve. Aussi nous contenterons-nous de reprendre les dires contenus dans le grimoullis du Père du Pandrouot, un jésotte au syphon bouché qui vécut quelques temps dans la forêt des alentours.

Le moine au syphon bouché indique dans son inextringable factum, que la Chronicale de Minusville se partage en deux périodes distinctes : l ’ante-tremblement et le post-tremblement, et que les Globos d’ante et de post n’ont pas le même comportement.

Il faut dire que cette désastration se produisit par une nuit sans lunettes. Même les aveugles n’en sont pas revenus. Un mercredi de novembre, des sombres-sauts mineurs agitèrent la cité une bonne partie de la matinée. Mais occupés à tirer des coups d’arquebalette dans la ruelle du Génie Brossé, les habitants ne s’en inquiétèrent point. Seul un vieux oin-oin barbu du nom de Sergio des Argouses, qu’on prenait pour un frappadingue parce qu’il mâtinait avec amour une mouette rieuse, se jeta dans la rivière en criant dans un langage très approximatif : « Porqua Madone, que urto ? ». Habitué à ses fantaisies, nul ne s’en préoccupa.

 Le tantôt, une chaleur accablante pour la saison tint les Globos claquemurés dans leurs masures. Le ciel se plombait et personne n’osait mettre le nasal dehors. Même les animaux paraissaient pétrifiés. Même les ruisseaux semblaient taris. Même Priape, l’embourreur de la rue Victorieuse cessa d’embourrer son martin.

 A mi-journée la nue s’offusqua soudain et un grand vent venant du sud balaya Minusville. Il retourna la paillasol devant les maisons. Il fit volager les cheminées. Il abattit le mur du jardelet de maître Laguiche, et l’on découvrit ce dernier, lutreignant sa servante sous les laitues. Nus tous les deux, ils durent se couvrirent de feuilles de salade et de ridicule pour rentrer chez eux. Cela amusa les voisins, tant il est vrai que maître Laguiche passait pour un sacré sauteur. 

               

Tous ces phénomènes météorozobiques n’alarmèrent quiconque et quiquette et les Globos se couchèrent, comme chaque soir d’automne, dès les poules rentrées dans leur paillasson. Seuls les quidams et messieurs sortirent autour de la cathédrale, comme à l’accoutumée.

 Une parenthèse, comme ça, juste pour le plaisir (que ce soit au temps jadis, ou au jour d’hui, le Globos est casanier, sans aucune curiosité à assouvir, juste bon à gloser, à clabauder, à geindre. Ce n’est pas moi qui le prétend, mais un certain Bernardin de la Bree, auguste professeur d’art contemplatif de ma connaissance.)

 La bourgade s’endormit aussitôt, sauf messire Grauquignon le boulanger de la place Quésaquo qui aimait à pétrir ses miches tard la nuit, ainsi que maître Laguiche qui tâtonnait des tétons talmudiques avec talent tandis que des tapirs taquinaient des taquets tardifs avec lubricité. Ils furent donc les seuls à sentir soudain le sol s’ébranler et un craquement sinistros violenter le silence de la nuit. Le boulanger abandonna ses miches, maître Laguiche laissa tomber les tétons et les tapirs se tapirent sous les tapis.

En chemise (et sans pantalon) les deux noctambules du pétrissement se précipitèrent dans la rue. Une opacité lourde les saisit à la gorge. La lune bloblottante ayant disparu de la circonvolution, on ne voyait pas plus loin que le bout de son blase. Nos Globos sentirent leurs guibolles trembloter, leur raison vaciller. Le malheur pointait ses esgourdosses sales à l’encoignure du ciel.

Soudain un gigantissime éclair troua le bal. L’espace se déchira et le sol s’ouvrit sous les pas de messire Grauquignon et de maître Laguiche qui furent les premières victimes de la calamistrophe. Derrière eux s’engloutirent alors des masures entières, des veaux, des vaches et des cochons, ainsi que les pots au laid et les pots tirons, les maquereaux et les maquerelles, les reluqueurs et les reluqueuses, les chamoines et les chamoisettes, les Globos endormis et les chiens courants. En moins d’une heure, la ville ouest fut nettoyée, anéantie, passée à l’essoreuse. Il ne subsista plus rien, pas même une caillasse de cette partie de la bourgade.

Chose étrangeoïde le reste de la cité ne bougea pas.

Le jour pointillait à l’horizon. A burnettes rabattues, les autres mécréants accoururent. Les uns en bonnet de nuit, les autres en calecife pilounette, d’autres à pouals, certains à plumes, plum, plum, plum. Ils se bousculaient devant le trou béant où se tenait jusqu’à présent le quartier chaud de Minusville. 

Effectivement depuis plusieurs décennies, les abords de la cathédrale étaient, à la nuit tombée, fréquentés par une fauvage bigarrée qui prenait le derrière pour le devant et s’habillait en folieuse. L’endroit ayant fort mauvaise renommée, aucun Globos honnête ne s’y fourvoyait après vêpres, sauf masqué et déguisé. Se mêlaient ainsi les Gagas en goguette, les jupettes valseuses, les enjuponnés du palais en ganymèdes endimanchés, les visiteuses encuirées, les bâtisseurs encimentés, les phénopédales en mâle d’amour, les chochottes à suçoter, les jacquettes au vent, les tire-bouchonnes à décoincer, quelques honnêtes bourgeoises en quête de tentation, et un certain nombre de boutonneux toujours prêts pour les expéditions cul-truelles.

La foule silencieuse et bouche-pet demeura immobile devant l’adversité. Lotgarythme, prêtre en froc qui revenait de croisière, se mit à haranguer le populos : « Voila ce qui arrive aux misérables pêcheurs. Repentez-vous, fils de fouls, dégénérés, globosants. Demandez pardon au Signor. » Les Globos, en precatio, se mirent à prier en patois, tandis que Lotgarythme pour les punir les flagellait à coups de bistouquette humide.

Ils prièrent ainsi durant trois jours, sans boire, ni même manger, sans besogner, sans dormir, sans sentir leurs membres saigner sous la puissante férule du prêtre en froc. Au matin du troisième jour de jeûne, ils en eurent assez des prières et des coups de bistouquette humide. Ils décidèrent de jeter le froc empli de son proprio aux ortales. L’autre voyant le vent tourner, s’enfuit à toute vapeur. Ils le poursuivirent et quand ils l’eurent rattrapé ils l’attachèrent au pot-au-feu. Ils l’abandonnèrent aux vautours en espérant qu’ils lui boufferaient le foie, et le foie, et la rate, et la rate, et la tête, et la tête, et le bec, et le bec, alouette, alouette. AAAAA....

            Puis ils oublièrent cette parcelle de Minusville et les turlupinades qui s’y étaient déroulées.

                       

la porte la mieux fermée est celle qu'on peut laisser ouverte

                                                     

 

 

 

Contenu du 06-11-2006                                      

Du hard.... ou du cochon !

 

Les choses que la passion fait faire paraissent ridicules à ceux qui n'en ont jamais senti

Hortense Mancini
 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

sixième épisode de cette histoire complètement extrapolaire, mais d'où provient donc ce nom de Globos que portent les habitants de Minusville ? Troisième hypothèse....

la Passionata... la Passionata....

Une dernière version, plus historienne, plus raisonneuse, moins fablinesque, vous permettra sans doute de vous faire une idée approfondie des différents cas de figure qui se présentent. Je vais maintenant vous raconter l’histoire de ce roi mort de n’avoir pas pu te rencontrer.

                     

En l’an de grâce mil deux régnait sur Minusville Nymphomania Simplex, arrière, arrière, arrière, arrière petite-fille de Minapolis Simplex. Elle avait hérité de la beauté mythologique de son aïeule et du bon sens d’un voyageur-représentant-placier de passage. La paix régnait donc sur l’Etronie orientale depuis bientôt une décennie. Eclataient seulement de temps à autre entre des habitants malveulants des chicaverses sur un droit de passage ou des billevesées sans gravité qui prenaient cependant - étant donné le caractère calabilaire des résidents - une importance extraburlesque. Pour régler ces conflits, la brave reine rendait justice chaque premier veneris dies du mois sous un gloube à palmes roses. Le bon peuple s’en remettait à son équité légendaire et de toute la région accouraient les processifs et les processives en mal de procédure.     

Un soir d’été particulièrement chaleureux alors qu’elle écoutait le quarantième rugissant exposer son affaire, tout en s’éventant avec un flabellum en soie de Puceau, un gentleman, qui rentrait chez lui après une guerre perdue d’avance, déboula sur son cheval de bataille favori. Il venait de rencontrer sur terrain étranger des barbapoux descendus du ciel par une échelle de corde en compagnie d’un régiment de paramutismes à ressorts. Ceux-ci possédaient des armes révolutionnantes et savaient s’en servir, alors que le pauvre Caer Lüdd IV, du perfide royaume d’Arpion, et son armée se battaient toujours à coups de polochons. Petite parenthèse pour les spécialistes du matos guerrier (Maminova, le célébrissime cancannibale de l’armée en déroute, prétend que le polochon bien utilisé reste un des meilleurs armements des blaireaux à roulettes, à condition évidemment que le polochon soit en plumes de cacatoès bleu. Il démontre dans sa bible soldatesque qu’à la bataille de Gatterams si ma tante en avait eu on l’aurait probablement appelée my uncle. Cette affirmation est de taille, vous voudrez bien en prendre note.)     

     Le famélique roi Caer Lüdd IV regagnait donc tête et queue basses, sans bague et sans escortation, son pays lointain. Le tableau du charmant juge de pax sous son gloube le toucha au plus profond du coeur et du bas-ventre. Il mit pied à terre, ficela son cheval à un arbrisseau et s’approcha de la cour. De près Nymphomania Simplex paraissait encore plus appétissante. De lourdes boucles brunes dégringolaient jusqu’à ses pieds qu’elle avait minuscules. Son cou gracile penchait tendrelettement tantôt à destre, tantôt à senestre selon le sens du vent et sa longue robe en fin linoléum incarnat s’agitait pudiquement, découvrant de temps en temps un bras blanc, une cheville déliée, ou même, lorsque le vent soufflait plus fort, une cuisse excitanesque. Elle ressemblait à une aquarelle de Mary Petbody.                  
Le souverain estranger, subjugué, s’agenouilla aux pédibus de la belle et baisa le bas de sa vertugade avec passion. Le soir tombait sur Minusville, le soleil s’allongeait à l’horizon. On devinait au carré lumineux des sous-pentes, dans la moiteur des cabanes au loin, derrière les buissons de cacahuètes géantes, des enlacements charnaux et soupiraux. Nymphomania Simplex rougit et, prenant le roi par la main, l’aida à se relever. Celui-ci eut bien du mal à lâcher l’étoffe qui s’était coincée dans la biscotière de son casque. Un foudroyage réciproque bloqua les deux souverains en arrêt sur image. Le monde cessa ses loupinges. L’univers stoppa net sa course vers les staramanias. Le temps suspendit son vol. Les oiseaux s’arrêtèrent de cuicuiter, le bec ouvert et la queue en l’air. La mouche à bière s’immobilisa sur son colombus et la face cachée de l’Amour - avec un A majuscule - éclata aux yeux de la planète entière. Ils s’étaient rencontrés ! Ca devait être écrit sur le tableau des prévisions météorozobiques de Zabeth Teschiée, la grande astrolodingue du moment.           

De retour au palaiseau, Nymphomania Simplex fit prendre un bain parfumé à Caer Lüdd car il puait le bouc, ne s’étant pas lavé depuis des lustres. Elle lui coupa les pouals du nase. Elle arracha un à un et avec tendreté ceux qui lui poussaient anarchistiquement sur la première phalus des doigts et dans les oreilles. Elle l’appela mon Lupus Grognon en lui suçotant le bord du lobe. Elle l’enduisit amoureusement d’un baume à la poissonaille dont elle gardait la formule jalousement secrète. Elle le massa scientifiquement. Elle le pipa savamment. Elle déploya pour lui mille et une envoûtures qui mirent le feu aux aumônières bien suspendues du souverain estranger. Ils ne virent pas se lever le petit matin blêmafard, ni passer les jours suivants.           

Elle lui apprit la posture d’Indranî, supérieure et violente, qui vous laisse haletant. Ainsi que celle du Lotus Boutonneux qui vous couvre de pustules aromatisées au caramel. Il lui enseigna la Pose du Clou où elle prit rapidement le dessus. Il la pendit au candélabre par les dents et elle s’illumina. Ils essayèrent le soixante-douze et le trente-sixième dessous. Ils découvrirent ensemble l’Union Suspendue, le barattement, le glougloutement, le rugissement, le feulement et le cri du coucou le soir au fond des bois. Il lui infligea my good en travers et en long. Ils grimpèrent au septième ciel cent fois. Elle cria « assez ». Il hurla « encore ». Elle répondit « yes ». Leurs étreintes lupanardesques mirent en émoi tout le palaiseau qui brandilla à son tour avec vivacité.           

Quand ils eurent usé leurs yeux, leurs mains, leurs bouches - et le reste également. Quand leurs corps repus s’écroulèrent sur la couchaille défaite. Quand le coq chanta trois fois. Quand le premier sinistre apparut au balcon, suspendu à un filin d’argent, en disant : « alors ma reine, quand est-ce qu’on mange ? ». Ils se levèrent enfin pour vaquarer aux travaux nécessiteux. Nymphomania Simplex enfila son bleu de chauffe fraîchement repassé par sa nounou Nana et fila au turf, après avoir embrassé goulûmèrement son Lupus Grognon qui demeura à l’attendre en mangeant des corn-flakes à la banane préparés par la bonne Nana toujours aux petits soins.           

La collation terminée, il dormit un peu, mais les pétales de maïs soufflés éparpillés dans les draps lui donnèrent des démangeoires. Il se redressa donc, se grattouna sur toutes les coutures, prit plaisir à se boursicotter, et comme il était aède à ses heures, il se mit à déclamer des vers destinés à sa bien-aimée :

            Ô my Globe’s, Ô my Globe’s,
            that your chassieux eyes hunt finally my remorse
            and that your sweet appats me are encor offerts
            Ô my beautiful Nyn-Nyn are blest of stakes.
            I you have embourrée with friendship
            and I thank you have thus emptied
            my inflated suspendoirs by a too long journey.

Tout en paraingouin évidemment, dont je donne ici la traduction délirante après avoir ouvert une petite parenthèse littéraire (Je n’ai trouvé dans aucun manuel de langue paraingouine le mot « globe » répertorié. Que voulait dire Caer Lüdd IV du perfide royaume d’Arpion - dit mon Lupus Grognon - en clapotant ainsi ? Parlait-il des yeux de son adorée ? Qu’avaient-ils donc de si particulier ? Biglotaient-ils vers le haut ? Chignotaient-ils à gros bouillons en épluchant des oignons à peau jaune ? Ou bien alors, plus simplement, le roi voulait-il lui aussi, comme un de ses confrères, échanger son cheval contre un royaume ? N’oublions pas en effet que la seule fortune dont il disposait se composait d’un patachon qui se remettait aux écurielles d’une guerre meurtrissante.)

            Ô my Globe’s, Ô my Globe’s, (sans traduction) 
            que vos yeux chassieux chassent enfin mes remords
            et que vos doux appâts me soient encor offerts
            Ô ma belle Nyn-Nyn soyez bénie des pieux.
            Je vous ai embourrée avec grand’amitié
            et je vous remercie d’avoir vidé ainsi
            mes suspendoirs gonflés par un trop long voyage.           

Un serviton zélé qui passait à ce moment précis dans le couloir entendit vaguement le charivaresque ménestrel royal. Il ne comprenait pas le paraingouin et souffrait de surdité intermittente, transitive et transversale. Aussi rapporta-t-il aux cuisines que le nouvel amant de la reine appelait celle-ci globos. On trouva le surnom joli et il resta. Caer Lüdd IV du perfide royaume d’Arpion par contre ne resta point. Le printemps et l’été passés, il reprit à l’écurielle son harribot qui s’était refait une santé et avait engrossé trois juments. Il emporta l’argenterie que Nana venait juste de fourbir, ainsi qu’une des filles de cuisine à laquelle il enseignait, à ses moments perdus, le paraingouin horizontal. Il fit un bras d’honneur à Nymphomania Simplex qui le trompinait déjà avec un garçon vachacouille dont la grosse vergeture sur le muffle éveillait la curiosité, et il disparut vers l’ouest dans un poudroiement de soleil en chantant : « I’m a poor lonesome king, far away from home... »           

Il se fit taxifier dès le dernier virage d’Etronie passé et comme il refusait de se séparer de l’argenterie volée au palaiseau de Minusville, un des brigandins lui fracassa le crâne à coup d’espagnolette. Il rendit son âme noire dans un hoquet violet, tandis que le ciel s’illuminait de pourpre et que la fille de cuisine, rougissante, enfourchait le cheval marron d’un larron aux guenilles grises. Les histrions purent ainsi affirmer : « bien mal acquis ne profite jamais. » - en paraingouin bien sûr. C’est ainsi que ce roi mourut sans t’avoir rencontrée.

                       

L'Amour ? Des grands mots avant, des petits mots pendant,
des gros mots après.

                                                     

 

 

 

Contenu du 10-10-2006                                      

Du hard.... ou du cochon !

 

Un mort qui ressuscite déçoit toujours
un peu son monde

Marcel Aymé
 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

cinquième épisode de cette histoire dont on ne voit pas le bout

LE MIRACOLO

 

Pour la seconde hypothèse, je vais devoir faire appel à vos souvenirs. Je vous ai conté l’histoire de ce roi mort de n’avoir pas pu te rencontrer...      Non, je ne vous ai pas raconté cette fable-là ? Je le ferai une autre fois. Par contre, je vous ai narré l’épopée des Dheus, ces immenses gaillards venus d’une planète lointaine à une époque bien plus lointaine encore.

 Vous vous souvenez qu’ils étaient balaisables, couverts de cheveux roux cascadant jusqu’aux pieds. Qu’ils possédaient un large poitrail velu, un visage prognathe, des cuissots d’airain, une démarche conquérante. Je vous ai dit aussi qu’ils mâchaient de la pâtefrice parfumée à la menthe et que leurs yeux proéminents s’enfonçaient dans des orbites touffuses. Et je n’ai pas omis de vous indiquer qu’au fil des siècles ils conservèrent ces yeux proéminents, globulaires à souhait, dans des orbites touffuses.

Je vous ai narré l’histoire de Sodômouche premier qui évidemment possédait comme tous ses cons citrouillains, des yeux proéminents dans des orbites touffuses, au-dessus d’un long nez renifleur. Mais je ne vous ai point dit le miracle qui toucha Minusville à la suite de l’enchâssement de son souverain. Revenons au décès.

     

 Le bon peuple pleura beaucoup la mort de son principule. On lui fit des obsèques pharamiteuses qui durèrent huit jours et neuf nuits. On balada son corps rétréci, allongé sur un lit d’oeillets-dindons et de roses-trémaillères. Dans chaque quartier, dans le moindre bouge, dans la plus petite ruelle, chacun put le toucher, le renifler, prier devant sa dépouille encore fumante.  Quand elle fut refroidie, on la déposa dans un habitacle cristallin au central de la cathédrale. Une grand’messagerie conglutina les fidèles et les mauresquines, les athées et les thématiques, les bons, les brutes et les truands, qui dans un même choeur, communiquèrent pour le repos de l’âme du défunt. Celle-ci s’éleva ectoplastiquement au moment de l’élévation et le peuple larmoyant assista au miracle.

Des aveugles retrouvèrent la vue, des culs-de-jattes leur gamelle, des sourds leur sourdine et des baveux leur suc digestif. Sodômouche entrait au Parabole par le portail principal. Des évêques furent envoyés en messagers au Grand Papabelum afin que soit canonisé au plus vite le souverain. Mais, à cette époque déjà, il fallait montrer mitre blanche pour devenir Naint. Les tractapelles durèrent longtemps. On tint conciliation. On fit examiner le cadavre. Les fauxtémoins et les vraisemblables furent entendus à plusieurs reprises. On dressa mille et un PéVés, qu’on perdit bien évidemment. On interrogea l’Appétit qui justement manquait.        

                                  

   

Et le temps passa. La poussière recouvrit la châsse cristalline. On oublia Sodômouche. 

Le souverain mourait sans descendance. Sa mère, Ménaupôse aux grands pieds alliée aux Giguedindons ; sa soeur, Sautôpaf nuit et jour dont la couche ne désemplissait pas ; son frère de lait, Ignôrantus le chauve coalisé aux Giguedindelles se disputèrent sa succession. Des guerres effroyables et fraticables ravagèrent la région. Elles appauvrirent les plus démunis, ensanglantèrent les marchands de marasquin, submergèrent les fabricants de pierres tombales et rendirent zinzinants une ribambelle de malheureux, qu’on appela des èssedéhèfes.

Un matin de printemps une haranguière au chômage qui s’était réfugiée pour la nuit dans la cathédrale délaissée, voulant remettre de l’ordre dans sa mise ébouriffée, découvrit une espèce de verrière. Elle crachota sur son jupon et se mit à asticouner le cercueil, afin de rendre la vitre réfléchirante. Une lueur verte la fit reculer. La traquette la fit demeurer un moment repliée dans un coin, puis la curiosité étant plus forte que la peur, elle s’approcha à petits pas du saintuaire.   A travers le mince carré de verre dégagé, deux immenses yeux globuleux, enfoncés dans des orbites touffuses, la fixaient intensément. Le corps du roi tout autour n’était plus que poussière maintenue en un seul morceau grâce à des élastoflasques, mais le regard de Sodômouche était vivant, brillant, presque intelligentsia.

La haranguière au chômage ne connaissait pas le souverain puisqu’elle n’était pas de la région, elle tomba cependant à genoux et se mit à prier. Puis elle courut aussi vite qu’elle put jusqu’au coeur de Minusville. Elle réussit, non sans peine, et après avoir payé de sa personne auprès des garde-chiottes de service, à s’introduire dans la salle du Conseil des Gagas. Ils étaient réunis afin d’établir la liste de ceux qu’on allait manger en ragougnasse ou en bouillasse - n’oublions pas que la guerre faisait rage depuis plus de trente ans. Les vivres manquaient.

La gamine fut d’ailleurs à nouveau effrayée et l’appétissance des vieux barbeaux affamés la septiglaça. Elle reprit son souffle avec difficulté, après qu’on lui eut proposé un tabouret de bar. Perchée à califourchon, elle expliqua tant bien que mal l’aventure qu’elle venait de vivre. Elle dut la répéter une seconde fois, car le chef des Gagas dormait et n’avait rien entendu. Ensuite une troisième fois, avec plus de détails. Et enfin un quatrième épisode pour le plaisir que ces messires prenaient à voir palpiter sa gorge sous son bourgeron et surtout à regarder ses jambes blanches sous son jupon noir.

   

 On manda alors les trois plus jeunes Gagas afin d’accompagner la mignote et vérifier sur place ses dires. Ils s’acquittèrent avec conscience de la tâche confiée. Ils s’appliquèrent surtout à contrôler si la jeune fille était bien en chair et en os et si elle sentait le poisson. Ils la palpèrent avec soin, la tâtèrent avec tontaine et tonton, la soupesèrent avec bonheur, la reniflèrent avec volupté. Ils la coquetèrent avec une vigueur qui les étonna car l’ardeur les avait quittés depuis belle burette. Ils rentrèrent au matin, guillerets et fourbus, chantant à pleine voix : « Alléluia ! Alléluia ! les globes ne sont pas morts. Alléluia ! Alléluia ! Il est vivant. Alléluia ! Alléluia ! » Ils exagéraient un peu, car si les globes-osculaires de Sodômouche semblaient vivants, le reste était néanmoins dans un fort pitoyable état. Mais tout retournés par l’expérience charnelisante qu’ils venaient de connaître inespérément, le monde leur paraissait merveilleux.         

La haranguière au chômage s’empressa de fuir cette ville de taréfaction sans demander son reste. Elle ne tenait pas à servir encore de dînette en l’air à qui que ce soit. Nul n’ayant pris son nom - trop occupé à prendre autre chose - on ignore tout de cette bravette qui demeure pour les siècles des siècles la haranguière du miracolo.     

        

Le bedeaunant de Minusville fit sonner à toute volée les cloches et tintinnabuler les clochettes à cocus. Les cons citrouillains, pensant qu’enfin la guerre s’achevait, descendirent dans les ruelles. Ils dansèrent sur la place de l’échevinage au son d’un orgue de barbarin déniché chez un barbier qui coupait les cheveux en quatre - et parfois en six. Ils trouvèrent dans une cave abandonnée un foudre de vin de groseille un peu sûr qu’ils mirent en perce et qu’ils distribuèrent à qui voulait y goûter.

Il n’est pas inutile d’ouvrir ici une nouvelle parenthèse (Le professeur Glaupinet, eructologue de grand renom, signale dans son traité de vinologie comparative, que le vin de groseille un peu sûret possède la particularité de donner des gaz acides qui se libèrent ensuite en longs jets sulfureux, mais pas dangereux.)

C’est donc une procession bruyante et malodorante qui se mit en marche vers la cathédrale dès la populace avertie du miracle. Devant venait le Conseil des Gagas en tenue de cérémonie aux couleurs de la ville - cacadoua et merdaillon. Ensuite les bacchanales de service, psalmodiant des psaumes et des cantilènes. Puis les porteurs d’eau avec leurs robinets à l’air, les éventeurs chargés de faire évacuer les jets sulfureux, les poët-poëteurs destinés à poët-poëter, les enfants des écoles avec leur maître, les matrones avec leurs matrons, les brayeurs avec leurs brayettes, et un frileux fretin frétillant et froufroutant qui fermait la file en fredonnant.

Des guignolets en costume et triquette maintinrent l’ordre. Ils laissèrent passer le peuple au compte-prout-prout, chacun à son tour, afin d’admirer le souverain prestidigieux dans sa jolie bière cristalline toute torchonnée. Cela prit plusieurs jours. Mais le bon peuple est patient, c’est bien connu, lorsqu’il s’agit d’assister au miracle. Le Grand Papabelum, mis au courant par les racontars de la haranguière au chômage, envoya son majord’homme aux nouvelles. Le brav’homme constata et fit son rapport en quatre exemplaires dactylofaxés, dont un qui resta dans les caves du Pratiquant. Le Grand Papabelum dut s’incliner et déclarer que Sodômouche premier prendrait désormais le nom de Naint Sodômouche aux Globes Ostensibles.

                                                                                                        

Fiers comme des petits glands, les habitants décidèrent alors de devenir des Globos. On conserva les mirettes chassiantes du roi dans un bocal d’atropa belladona qui dilate la pupille. Ces reliques avaient pour propriété de guérir l’oeil de perdrix infecté, comme également ceux de perdreaux sans distinction. Mais aussi de permettre aux femmes stérifiantes de tomber encloques dans les huit jours. Malheureusement, lors du terrible tremblement de terre, la cathédrale et les précieux globes-osculaires s’engouffrèrent à jamais dans les entrailles de la planète.

 Cette aventure sodomesque est rapportée par l’astrologue Hypothalamus dans son ouvrage, aujourd’hui disparu des bibliothèques des quatre planètes, mais que j’ai néanmoins pu consulter secrètement chez une de mes amies grande amateuse de livres d’art et d’artilleurs.

                       

un petit cochon pendu au plafond,
tirez lui la queue il pondra des oeufs

                             

 

 

Contenu du 10-09-2006                                      

Du hard.... ou du cochon !

 


Beaucoup de médiocres réussissent,
la médiocrité rassure

Auguste Detoeuf

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Quatrième épisode d'une histoire extrafoliante et compliquée

ET LES GLOBOS ALORS !

 Il est vrai que le lecteur peut se poser la question : comment une bourgade répondant au doux nom de Minusville a-t-elle pu générer des Globos ? Habituellement nous retrouvons étymologiquement, la racine citadesque dans l’appellation de l’habitant. Exemple : les Pouilleux sont les habitants de Poux-en-Auxois, les Cocas demeurent à Cola, les Syphilitiques crèchent à Syphis, les Coquins vivent à Coquinière-sur- Saulx. Mais en ce qui concerne les Globos, aucune dialectique, aucun argumentaire n’explique l’inexplicable. Nous nous trouvons bel et bien devant une mystérieuse dérivation dont il me faut peut-être vous démêler les diverses interprétations.

 LES MARINIERES

 Il est dit dans certaines écritures détenues par l’Archefouillage qu’à la suite de l’exploit raté de Minervosgaillos, en souvenance de sa tentative zérohique, les contadins de la cité se mirent à construire des barcarolles en bois de gloube que l’on trouvait en grande quantité dans les forêts alentours. Cette essence possédait la particularité d’être aussi dure que la tête des vilains du coin, mais de pouvoir servir cependant de buvard, ou de papier carbone quand le besoin s’en faisait sentir. Elle a complètement disparu de la région suite à l’utilisation arnarchistique des villageois de l’époque.

Les Globos (qu’on n’appelait pas encore ainsi) sont gens têtus et fort maladroits de leurs membres. Il leur faut sans cesse remettre leur ouvrage sur le tronchet. Ils font et défont, tentent et détentent, massacrent et démassacrent, jouent et déjouent, et très lentement arrivent, après de multiples tentatives, à un résultat tangible... enfin presque. Aussi dans la fabrication des embarcations, gâchèrent-ils beaucoup de bois de gloube et précipitèrent-ils la mort de ces arbres venus du paléontométrique.

Niquedouille de la Noye, un prospère porteur de chalet de nécessité des environs, investit sa fortune dans le négoce de bois en tout genre. Afin de mettre toutes les chances de son côté, il embaucha une équipe de solides charpenteurs, avec à sa tête un contre-mètre de talent et ils cherchèrent ensemble un moyen moins coûteux de construction. Ils choisirent la sphaigna grandiloca, résineux gélifiant du plateau Linphon, dont la substance légère est plus facile à travailler, mais plus absorbante hélas. Un seul arbre suffit au façonnage de deux barcarolles. Lorsqu’ils les mirent à l’eau, elles coulèrent au bout de quelques heures, imbibées et pompées. Niquedouille de la Noye, ruiné, déposa son bilan et reprit son dur merdier. Les charpenteurs et le contre-mètre, dépités, revinrent à leurs premières amours : le gloube, résistant et dur à cuire.

             

Les barges ainsi construites naviguaient sur la rivière d’un bout à l’autre de l’année. Elles acheminaient vers le coeur de la planète des denrées non périssables tels que des mâles-en-contre, des contre-jours, des jours sans fin, des faims de loup, des loups-piottes, ou même simplement des pommes de discorde en cagettes.

Des ports florissants se mirent à pousser comme des champignons le long du fleuve. Minusville en comptait quatre, et la région - en aval surtout - quelques six ou sept. Vers le sud s’installèrent les marchands d’huile à lampe pigeon. Celles qu’on allume les soirs sans lune pour que les pigeons voyageurs retrouvent leur pigeonnier dans le noir. A l’est, se posèrent les gras négochiants en vinpierre, en piquerette et en verjus ; ceux qui margouilloussent avec le fisc et le Saint-Esprit - Amen. Vers l’ouest, les mareyeurs d’huîtres sèches se firent une place enviée. Au nord, c’était les corons.

Aux beaux jours des surpattes, sortes de guinguettes aux volets ouverts la nuit comme le jour, accueillaient les gambilleurs et les gambillettes, les filles de bonne humeur et les malotrous, la jeunesse et le bel âge, les à vapeur et les à voile, les hiérodules et les dudules, ceux de passage et ceux d’ici - de là également - les cortégeux et les esseulés, les mères et les enfants d’abord. On y servait des frites, des moules et du vin de Moselle, des poissons ruisselant sur des nappes trop blanches. Ca sentait la morue....

 Le travail était rude, surtout l’hiver quand le froid raidit l’homme et sa moustache de cristaux de gélatine. Mais la bonne humeur régnait, et le rouquemoute coulait à gorgeton.

Je me permets d’ouvrir encore une parenthèse (Il semblerait - mais je reste au conditionnel - que l’éthyloscopie de certaines tribus de certains quartiers de Minusville date de l’époque de cette joyeuseté marnante. L’hypothèse en question doit probablement avoir été colportée par des bistroquets jalouseux de n’avoir pas obtenu la licence IV pour leur négoce. Je ne citerai personne pour ne pas vexer.)

              

Les indigènes partaient pour de nombreux mois loin de leur famille, loin de leur contrée, loin de la chaleur de leur tricodepot. Ils devaient affronter les éléments déchaînés d’un fleuve capricio (prononcez capri -tchio, merci). Quelquefois le rafiot s’empalait sur des récifs hostiles et les rescapés qui se tiraient de ce mauvais pas remontaient jusqu’à Minusville, hagardotants, et à pédibus.

Et quand, dans le meilleur des cas, les navigateurs parvenaient au bout de leur voyage, les deniers du culte perçus suffisaient à peine à payer leurs notes de cervoise et de liniment dans les tavernes où ils s’incrustaient jusqu’à ce que le tabernacle les vide, las de leur mauvais caractère et de leurs bagarres rancunantes. Ils rentraient alors de la même manière que les naufrageux, vivant d’expédients et de rapines.

Les oblongues embarcations à fond plat nécessitaient le concours de douze marinières rayées en travers. Ils se plaçaient par trois à tribord et à bâbord sous la surveillance d’un maître-queue qui les fouettait lorsqu’ils n’étaient pas sages, ou bien encore lorsqu’ils proféraient des gros mots tels que « cul salé » ou « cacachiotte » ou même « sale frèyon », « putassier », « galvaudeux » ou « trouduc ». Toutes les trois heures, les six autres marinières prenaient la relève en secouant des hochets pour réveiller leurs camarades qui parfois s’endormaient à la tâche.

                                                          
   

Le maître-queue changeait pareillement afin de reposer son instrument rougi et bouffi sous la violence des coups. Le moussaillon le lui frottait alors avec une crème fraîche qui calme les brûlures, les meurtrissures, les épissures, les tonsures, les salissures, les censures, les fourbissures, les gerçures, les ternissures, etc....

La première équipe prenait quelques instants de repos dans une cahute en toile asticotée posée à la proute du bateau, tandis que la seconde équipe se chargeait du bon déroulement de l’expédition sous la surveillante verge du patron d’équipage qui les guidait en hurlant dans son porte-cris : « à dextre toute (ou à senestre toute, c’était selon) ». Les six marinières de quart repoussaient la berge - tantôt à bâbord, tantôt à tribord - avec de grands globards taillés dans le même bois que leur barcarolle.

Dans le port Dame Stère Dames, les marinières d’eau salée, pour se moquer des marinières d’eau douce, prirent l’habitude de les appeler des Globos en raison de ces globards qu’ils tenaient en main toute la journée. Le sobriquet les poursuivit et devint, on ne sait comment, le nom des habitants de Minusville.

Ô combien de marinières, combien de barcarolles, combien de Globos ont péri dans ces eaux parfois tuméfiantes ? Ô combien d’épousées, combien de lardons, combien de mères fouettardes ont attendu en vain le retournement du Globos le soir à la veillée ? Nul ne saura jamais, car aucune comptabilité ne fut tenue à cette époque.

Puis les guinguettes ont fermé leurs volets. Les marinières, les maîtres-queues, et tous les petits commerces vivant de cette corporation durent se convertir aux travaux de jardin, aux travaux des chants, aux travaux des guilles, aux travaux der cul, et bien d’autres travaux encore (que je ne nommerai pas car je suis bien élevée) lorsqu’au XVIIIème siècle on déviationna le cours du fleuve pour nettoyer les étables d’eau Gias de Javel.

 

 

 

Contenu du 26-07-2006                                      

Du hard.... ou du cochon !

 


Il vaut mieux qu'il pleuve aujourd'hui  plutôt qu'un jour où il fait beau

                                                                 Pierre Dac 

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

troisième épisode d'une histoire extrafoliante et compliquée

MINAPOLIS SIMPLEX

Quant à l’hypothèse émise par certains, je m’en vais vous la narrer comme elle m’a été rapportée. Elle paraît plus rocambolesque, à la limite de la légende, mais je me dois de tout dire aux lecteurs qui ont acheté ce livre.

Au temps mythologique où les Pieux se disputaient l’univers, vivait dans un petit ménil à l’orée d’une forêt scorpionnesque, un vieil original surnommé Tétramycine Simplex. Sa fille Minapolis Simplex, aussi belle que bonne, l’aidait dans les travaux qu’il menait depuis des décennies, et toute la journée le père et sa damoiselle parcouraient sans crainte d’aucune sorte, les bois, les plaines, les layons creux à la recherche de plantes médicamenteuses.

Tétramycine Simplex, esculape en sandalettes, passait pour un sorcier un peu laryngicologue aux yeux de la population. Aussi respectait-on sa demeure comme un endroit sacré. De plusieurs kilotonnes à la ronde on venait écouter ses conseils avisés, et chercher un médicapisme qu’il fabriquait avec soin, mélangeant doctement ail et fines herbes, fleurs et fruits, racines et feuilles, argile et pisse d’âne, venin et crachat, coquillages écrasés, ongles de serpentin, dents de cachalots et plus rarement zigounette d’éléphant coupée en fines rondelles.

Personne ne connaissait son âge et l’on s’étonnait de lui voir une fille si jeune tant il paraissait vieux. En vérité Minapolis Simplex était son arrière petite fille. Le grison, plein de coquetterie, préférait la faire passer pour sa descendante immédiate afin de se rajeunir. Chacun ses défauts, n’est-ce pas ?

Fort jolie, un peu candidose, l’adolescente grandissait en vertu et en sagesse sans chercher midi à vingt quatre heures. Elle chantait à longueur de journée et sa voix de mezzo-soprano charmait les animaux. De longues tresses blondes lui battaient les reins, de mignons frisons encoquinaient ses tempes, ses yeux bleu-innocence s’emplissaient d’affection pour chacun et chacun admirait, adorait, rêvait de la chaste enfant.

Rien n’aurait jamais troublé la vie paisible de la jeune fille si les Pieux n’avaient pris un jour la décision d’organiser un symposium destiné à partager l’univers et les quatre planètes entre les déités du cosmos. Des batailles séculaires les avaient rompus, des guerres merdiques les avaient déchirés, des luttes intestinales les avaient meurtris et jamais jusqu’à présent ils n’étaient parvenus à s’entendre. Ils se rassemblèrent donc dans un charmant village du nom de Yamaltamère - et ton père aussi !

Ils étaient tous présents, enclins à négochier, décidés pour une fois à la trêve : Wotan aussi sombre que l’enfer, Amon-Rê sans son oeuf, Gitchi-Manitou tout emplumé, Dagda le bienheureux, Kalala-Ilunga aux couleurs éclatantes, Odin dans son armure préférée, le Corbeau de noir vêtu, Fu-Xi le sage, Quetzalcoalt en apparat orné de turquoises et de plumes de quetzal, et Zeus délégué par son père Cronos empêché.

J’ouvre ici une troisième parenthèse (Si l’on en croit l’ouvrage de Bilto Grammaticus cette rencontre aurait dû rester secrète tant il y va de l’intérêt intercosmique. Cependant à cause de la langue trop bien pendue de l’un des partenaires en question, dont nous tairons le nom par respect pour sa famille, le pot aux tulipes - la saison des roses était passée - fut éventé et les paparazzi de l’époque s’en donnèrent à coeur vaillant.)

Les Pieux réunis palabrèrent longtemps. Ils s’entretinrent avec conscience des modalités du pactotum qui réglait le sort des quatre planètes. Ils découpèrent l’univers dans la bonne humeur et, le débitage ouvrant l’appétit, firent évidemment bonbonnance. Au bout de trente-six jours, les négochiantes terminées, les accordailles signées, ils se séparèrent en se promettant de s’écrire pour le Nouvel An. Certains, ayant noué des amitiés plus profondes, échangèrent même leur numéro de téléphone.

Zeus, jeune Pieu fripon, ne rentra pas directement dans l’Olympe, il prit des chemins buissonneurs. Ils visita de nombreuses contrées, quelques bordeaux également. Il s’attarda chez des récoltants-manipulants que son frère Poséidon connaissait, abusa de nectar et d’ambroisie, goulafra dans les meilleures trattorias, culbuta les filles de joie.

               

Un tantôt, alors qu’il s’était arrêté au pied d’un chêne pourpre pour y effectuer une petite sieste réparatrice, il fut transporté par une musique célestonge. Il crut un instant prendre pied dans un conte merveilleux. Un cristal caramiel charmait ses oreilles. Jamais jusqu’à ce jour, même dans l’Olympe, il n’avait entendu de chant si doux. Il ouvrit les yeux et l’image qui s’offrit à son regard émerboussolé le laissa époustoqué.

Minapolis Simplex ramassait des apocynum cannabinum, plantes vivaces à panels roses et blancs, dont les tiges fibreuses agissent violemment sur le coeur et qui poussent uniquement aux bords des torrents de seconde catégorie.

La pucelle s’agrippait gracieusement aux branches basses d’un saule. Elle penchait son corps avenantin sur l’onde afin de mieux pouvoir saisir cet ingrédient rare qui se laisse cueillir seulement les jours d’humeur vagabondable et du côté face. Les longs cheveux tressés de la jeune vierge effleuraient l’eau et le reflet renvoyé rendait jalouseuse la nature elle-même qui sifflotait rageuse pour bien marquer son mécontentement. Mais rien ne pouvait entamer l’enchantemine humeur de la jeune fille                                   

  

Soudain son pied s’emmêla dans une racine malautrouse abandonnée là par un horrible cyprès plein de méchanceté. Elle bascula, avec un petit cri, dans une grande giclée d’éclaboussures dorées. De surprise elle défaillit, et se serait probablement noyée si Zeus, sans prendre le temps d’enlever sa toge et son bonnet à franges, ne s’était jeté dans les flots impétunants.

Champion du cent mètres brasse, il ramena Minapolis Simplex sur la berge en moins de quatre. Avec délicatesse, il la déposa encore évanouie sur la mousse du rivage et ne put résister à la séducsiante image. La tunique mouillée ne dissimulait nullement les formes harmonieuses de la jeune vierge. Elle paraissait nue alors que vêtue fort pudiquement. Il la besogna sans qu’elle reprenne connaissance et sans autre forme de procédure.

Au deuxième assaut du vainqueur des Titans, elle reprit ses cinq sens - le reste également - et se mit à pousser des cris perchirants. S’affolant alors, le coquin la fit taire en appuyant fortement sur les lèvres pullulantes de la jeune fille sa lourde paluchette brune. La malheureuse profanée souffrait d’asthme chronologique qui la terrassait tout autant le jeudi que le lundi, aussi rendit-elle l’âme d’un coup avec un soubressaut étonné et du blues dans le regard.

          

Zeus eut beau la secouer, la frappadinguer, l’embaisoter, essayer sur elle la dernière méthode de respiration des frères Artifice, rien n’y fit. Elle ne revint pas à la vie. Profondément ennuyée, l’idole de l’univers ne savait plus à quel Naint se vouer. C’est que, las des frasques de son remuant rejeton, Cronos avait menacé de le bouffer à la première incartade et le ton employé ne laissait aucun doute quant à la finalité de la réprimandation.

Comme d’habitude lorsqu’il se trouvait dans l’embarras, il appela son frère Hadès à la rescousse. Celui-ci lui envoya d’urgence deux de ses meilleurs employés : Charognard le torve à la margoulette de guingois et Crémation le sourdingue aux oreilles décollées. Il leur confia la lourde responsabilité de faire disparaître les traces de l’assassinat et de l’assassinée.

Les deux exterminateurs, troublés par la beauté exaltée par la mort de Minapolis Simplex, décidèrent de la garder pour eux, au lieu de lui faire franchir le Styx à pied sec et sépulcralement. Ils entrèrent ainsi en rébellion caractérisée contre leur patron et s’enfuirent très, très loin du Tartare, emmenant dans leurs bras puissants et tatourés le corps de la nymphette en jupette.

                                                               
   

Sont-ce les convulsions du chemin ? Ou bien encore l’amour lubrinesque des galapiats en goguette ? Ou même un sursaut de conscience mal placée qui éveilla la belle enfant, mais dès le Rubiconard passé, Minapolis Simplex ouvrit ses jolis yeux désorientés. Elle murmura seulement : « où suis-je ? Où vais-je ? » et elle se mit à chanter avec une voix de baryton :

« emmenez-moi au pays des merveilles, emmenez-moi.... »

J’ouvre à nouveau une parenthèse (Le Docteur Zébulon, dans son fameux ouvrage traitant du comportement sexuel des grenouilles gauchères, indique qu’un cervelet mal irrigué durant plus de treize minutes quarante trois secondes soixante-quatre centièmes, risque irréversiblement la folie cantatrisante. Quant au Maestro Cunnilinctus il prétend que si l’onanisme rend sourd, la pénétration in vivo fait muer)

C’est donc une citharède amouillante, exfoliante et glapissante que Charognard le torve et Crémation le sourdingue épousèrent tour à tour, avant de l’installer dans la vallée lointaine d’Etronie qu’ils venaient de découvrir au hasard d’un virage en épingle à barbe.

Ils vécurent lascivement et très heureux durant plusieurs siècles. Leurs étreintes intempestives comblèrent ainsi le pays d’une multitude d’enfants, un tantinet zinzinants et forts en gueule. Minapolis Simplex conserva jusqu’à plus de trois cents ans une beauté et une fécondité barytonnantes. Elle mourut bêtement de gourmandise, après avoir dévoré trois queues de cerises mal lavées. Le pays se morfondit dans un chagrin de profundis qui dura une éternité. Puis on décida d’appeler la cité Minapolis en souvenir de sa belle louve fondatrice, qui devint bien sûr la Naine patronne de la ville. De grandes agapes ont lieu chaque année à la saison du bigarreau nouveau afin de l’honorer.

Les écrits n’expliquent pas comment Minapolis se transforma au fil du temps en Minusville. Je laisse le suspense en suspens.

 

 

 

Contenu du 29-05-2006                                      

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

second épisode d'une histoire extrafoliante et compliquée

SODÔMOUCHE LE DHEU

L’hypothèse défendue par les uns est intéressante, cependant celle soutenue par les autres nemanque pas de piquant. C’était en une époque bien plus lointaine encore. En ce temps-là, de sombres marécages, des océans furieux, des éléments apocalyformes recouvraient la planète Ecnarf. Des hominidés chus du ciel, venus d’on ne sait où, apparurent sans raison à l’ouest du continent. De vastes embarcations à fond plat, vergues horizontales, ceruchi tendues, voiles déployées les portèrent jusqu’à terre.

 Les Dheus qui débarquèrent avaient des cheveux roux cascadant jusqu’aux pieds, un visage prognathe, des yeux proéminents dans des orbites touffuses, un large poitrail velu, des cuissots d’airain, une démarche conquérante et la bave aux lèvres car ils mâchaient de la pâtefrice parfumée à la menthe. Ils rotaient, pétaient, riaient fort et se battaient joyeusement pour des broutilles.

 Ces belligérants compagnons s’étaient vus contraints de quitter leur astéroïde en calamistrophe avant qu’une explosion nucléabonde ne la détruise. Ils n’avaient même pas eu loisir d’emporter leur brosse à dents. Ils arrivaient presque nus, tels que venant au monde. D’ailleurs, ils considérèrent que ce débarquement s’apparentait à une naissance et s’empressèrent d’oublier leur univers d’origine.

 Ils s’éparpillèrent vers le nord, le sud, et l’est. 

            

    Nous laisserons sur les chemins du nord et du sud les Dheus qui les empruntèrent et nous passionnerons seulement pour ceux qui s’engagèrent à l’est. Au fil des siècles et des aventures rencontrées sur leur itinéraire, ils se transformèrent physiquement, conservant cependant des yeux proéminents dans des orbites touffuses. Les épaules se courbèrent, les cuissots s’amollirent, les poitrails s’amoindrirent, mais ils rotaient toujours et riaient tout autant. Leur âme guerrière ne s’amenuisa néanmoins pas. Ils se teugnaient encore à la moindre remarque. Ils tapaient sans retenue sur leur voisin de palier. Ils gueulatraient si fort qu’il fallait être sourd pour les supporter.                       

Paranomades, ne supportant pas la sédentarité, ils avançaient à la recherche du temps perdu. Leur inconscient conservait probablement des bribes de moi ou de surmoi remontant à leur souche intercontinentale. Quand ils arrivèrent de l’autre côté de la montagne de Smier, ils devinèrent que leur quête s’achevait là. Ils plantèrent leur campement au bord d’une rivière, installèrent leurs foyers sous le couvert des arbres séculinaires, puis peu à peu dressèrent des fortifications pour délimiter un territoire grand comme un mouchoir de marin au long court - mille fois plus ample qu’un mouchoir de poche - car il est prouvé que les matelots possèdent des biguenoses qu’ils mouchent souvent.

Ils devinrent bâtisseurs, architectes-conseils, jardinieux, paysans, labouriers, et ils édifièrent une ville à la mesure de leur humeur désordonnée, un peu dans tous les sens comme il se doit.

 J’ouvre ici une seconde parenthèse (Le docteur Freudôme de Berlingot qui a étudié les conséquences du caractère extrabiliaire des Globos, indique dans son ouvrage « Conscient et inconscient, parlez-moi » qu’il s’agit en fait d’un trait dominant d’inhibition instinctive remontant à cette naissance dans les eaux tourmentées d’un océan déchaîné. N’étant pas psychadilyste, je me garderai bien d’émettre le moindre avis sur ce sujet.)        

Le temps passa bien sûr, mais leur comportement ne bougea point. D’autant que subissant sans cesse l’irruption de voisins mal intentionnés, ils durent se barricader de plus en plus. Ils disposèrent de nombreuses défenses autour de leur cité. Ils armèrent des tours. Ils s’isolèrent du monde et s’habituèrent à vivre en égoïcratie fulminante.     

 Ils adoptèrent le nom de Minusville, à la suite d’une tragédie qui endeuilla la ville. Vers les années huit cents, Sodômouche premier régnait sur la cité. Jeune roi fougueux et gentillet, il adorait par dessus tout fourrer son nez dans des endroits saugrenesques. Un jour alors qu’il se promenait le long d’un ruisseau, il aperçut une bergerette qui gardait des moutons à six pieds. La gamine était avenante, le roi ardent, le printemps impétueux, aussi Sodômouche fut-il envahi d’une soudaine envie à la vue de la troublante mouflette aux mouflons.                             

      

 Il faut dire que se croyant esseulée, celle-ci avait ôté sa basquine et sa guimpe pour les laver dans l’eau courante. Ses tétins blancs s’offraient au regard allumé du roi et son petit postérieur levé invitait à la visite. Sodômouche n’y tenant plus sauta sur la belle peu farouche, et comme il aimait à le faire il enfouit son nez dans la douce fleur proposée. Oh ! comme elle sentait bon la pucelle, comme sa jolie corolle s’ouvrait aux narines frémissantes du monarque.

 Tout à leur jeu amoureux, les deux tourtereaux ne remarquèrent pas qu’un grand mâle de bélier jalouseux prenait son élan et que, galopant comme un brindeguignol, il boutait le roi avec une force maligne. Celui-ci reçut le coup alors qu’il respirait encore le parfum de la pastourelle. Pris entre la corne et la conque, il se tassa soudain et trépassa sans plus de cérémonie. Aux cris de la bergerette, des passants accoururent. Ils se rincèrent d’abord l’oeil - et même les deux, sauf les borgnes - au charmant tableau de la belle dévêtue qui rassemblait comme elle pouvait les pans de sa dignité autour de son corps pulpeux, puis ils ramassèrent un minuscule Sodômouche, complètement rétréci sous la violence du choc. On lapida la gamine croyant à une sorcellerie. Le bon peuple pleura longtemps car il affectionnait particulièrement l’air niaiseux et le long nez de son principule. En souvenance du souverain raccourci, le conseil des gagas décida d’appeler la cité Minusroi. Puis après la Révélation, à l’avènement de la Répugnance, elle se transforma en Minusville.

         

L’histoire est bien jolie, mais est-elle exacte ? Je laisse le lecteur en juger.

 

Contenu du 10-04-2006                                      

Les Globos sont fatigués
(ou quand Minusville s'éveillera)

Onyxsoiquimalypanse le Hein

Comme je vous l’ai indiqué en préambule, les chronitiens ne se sont jamais entendus sur l’origine de la cité. Pour les uns se sont des hordes de Heins déferlant de l’est, pour les autres des bandes de Dheus arrivées par mer et pour certains enfin - mais ils sont plus rares - quelques Troys échappés des enfers, qui fondèrent Minusville. Dans le doute les bobardiers n’évoquent nulle part la genèse de la localité. Ce qui permet ainsi d’inventer n’importe quoi.
Toujours est-il que Minusville connut bien des déboires et des envahissements. Elle brûla plusieurs fois (Ceci explique peut-être la disparition des archives). Elle repoussa à maintes reprises les assauts de barbapoux grotesques. Elle subit le viol d’un nombre invraisemblable de brutes sanguinolantes. Elle fut mise à sac par des troupinambours venus des quatre planètes. Des Troux, des Chri, des Pleurs l’occupèrent. Des Crétinos barbus, des Enculus chevelus, des Nullos de tout poual la ravagèrent à qui mieux mieux.
Ces infortunes successives donnèrent probablement à leurs victimes cette bénévolance naturelle qui fit des Globos, ceux d’en haut comme ceux d’en bas, des abruptus de première. D’ailleurs, ne dit-on pas dans la région : «  heureux comme un Globos qui a perdu son cervelet. »
Mais trêve de plaisanterie, revenons à Minusville.
La thèse défendue par les uns est originale. En l’an quatre-vingt-quinze avant JiCé, des hordes de Heins (justement) fuyant un tyran nommé Onyxsoiquimalypanse, traversèrent les steppes glacées de l’est de la planète Ecnarf.

                                         

On ne donne pas du caviar à des cochons - proverbe québécois

Onyxsoiquimalypanse, géant de sept pieds trois pouces souffrant de gastro-entérite chronique mal soignée, s’était transformé en un despote maladieu, sanguifernal, pervers, qui terrorisait son peuple par des brimades constantes. Il affamait la région sous prétexte que lui, ne digérant plus rien, personne ne devait se goberger. Et lorsque les coliques qui le tordaient de douleur lui laissaient quelque répit, il violentait sans vergogne la jeunesse de son royaume. A défaut d’y accéder, il ne supportait pas le bonheur des autres.
La légende raconte qu’un matin d’insomnie, n’ayant pas dormi depuis quinze nuits, les boyaux en feu, la trombinette retournée, l’oeil hagardesque, Onyxsoiquimalypanse fut saisi d’une folardiesse destructrice. Il abusa de trois petits loupiots qui sommeillaient dans un saloir près de la buanderie et les étrangla une fois son forfait accompli. Il prit d’assaut sa vieille nourrice qu’il confondit avec une prostituée de ses connaissances et, malgré les larmes de la pauvre femme, lui fit subir à six reprises les derniers outrages. Elle en mourut d’épuisement.
Puis, nu comme un lombrinomane, il galopa dans les rues de la ville, fit pendre par les testicules les hommes les plus vigoureux, déflora toutes les vertupestes, profana les animaux, pissa sur des vieillards cachexiques, cracha dans la rivière afin de la contaminer et enfin donna ordre de mettre le feu aux quartiers du sud en alléguant que sa femme entretenait des relations adultrices avec un bellâtre à la peau pain d’épice qui y demeurait.
A compter de cette époque funèbre la populace vécut dans la terreur. Elle se terra, n’osant braver l’effrayantissime délire du persécuteur. Chaque jour de nouvelles exactions la décimaient. Une cauchemarasme nuit semblait s’être abattue sur la planète entière. Les négoces se dépréciaient, les ruelles et les sentes se désertifiaient, les jardins se stérifiaient, et le soleil paraissait s’être éteint pour toujours.

J’ouvre ici une parenthèse (Les génétitieurs qui se sont penchés beaucoup plus tard sur l’observation de ce phénomène, prétendent qu’Onyxsoiquimalypanse, grand mangeur d’un animal aujourd’hui disparu, la vacafolia, aurait été empoisonné par cette trop abondante consommation de nourriture carnée, et que le poison distillé depuis l’enfance lui aurait défoncé la cervelle. Rien ne vient étayer leur hypothèse qui demeure pour l’instant complètement extrapolaire.)

Toujours est-il qu’un groupe un peu plus hardi que les autres prit l’initiative, un après-midi de printemps, de s’expatrier. Ils mirent plusieurs semaines à rassembler suffisamment de vivres, de bois, et de phantasia, la boisson favorite de ces hordes primitives, et décidèrent de partir une nuit de lune descendante. Profitant de ce que les sentinelles dormaient du sommeil lourd de l’assassin qui attend le jugement dernier, ils se faufilèrent un à un par le trou de la serrure.

                                                                              

A l’aube, la colonne, formée d’une centaine de fuyards, hommes et femmes mêlés, de chevaux, d’enfants nu-pieds et de pieds-bots, cahotait sur des chemins malaisés. Ces êtres démunis, jetés dans les affres d’un voyage inorganisé, tentaient de se soustraire tout autant à un tyran tyrannique qu’aux conditions climatiques dégringolées comme une calamistrophe sur une terre ingrate. 
Un malheur ne vient jamais seul, et seulement si on l’a bien cherché.
Bravant les dangers, les bêtes sauvages, la pluie, le vent, la famine, et les poux, ils franchirent sans faillir la barrière du Fort-Da. Ils s’installèrent pour quelques décennies, au pied des monts Agalma. Il semble que des ancêtres à nos Globos vivent encore dans ces contrées lointaines, mais il serait indispensable de vérifier la source de ces informations. Et pendant ce temps-là, Onyxsoiquimalypanse, devenu dingorax, incendiait son pays, détruisant ainsi la civilisation inventrice de la gomme arabique, du lavement et de l’imodium lopéramide.
La communauté reconstituée, massée sur les pentes des monts Agalma, vécut sans heurt et sans gloire durant près d’un siècle. L’endroit étant joyeux, la rivière poissonneuse, l’herbage gras et drus, le soleil lumineux, la horde sauvage s’humarmonisa. De nombreux rejetons vinrent gonfler les rangs des anciens, et en deux ou trois générations ils épuisèrent les ressources pourtant grandelettes du lieu.
La famine à nouveau jeta les plus jeunes, ainsi que les moins vieux sur les sentiers de l’inconnu.
L’inconnu les mena, après moult péripéties qui en décimèrent plus de la moitié - surtout les moins vieux - à l’extrême ouest d’une contrée hostile infestée de flamingands tétracéphales, de doryphorus bicéphales, de lupus androcéphales et de germophiles indiens. Ils furent bien aise de trouver, au delà de ce territoire adversieux, une large vallée qu’ils appelèrent Etronipaxe, pour le calme et la paix qui y régnaient.

               

En effet cette région inapprivoisée offrait aux voyageurs mille avantages : un fleuve abondant descendant du plateau Linphon tout proche, des saulx exubérants courant dans la prairie, et de vastes forêts giboyeuses à l’excès. Ils fondèrent un village à leur image placidante. Village qui prit le nom de Minusville vers le trois ou quatrième siècle après JiCé. Là encore les avis sont partagés. Les doctes savants de l’association des Chercheurs Universels Libres prétendent que l’évêque Minervosgaillos, natif du lieu, aurait tenté de rejoindre en Pédalo à aube une planète lointaine. Cet exploit, retransmis dans toute la province, lui aurait permis de figurer en bonne place dans le Bookness des rectums en tous genres et, surtout, de remplir d’assignats, de liramadans et de soudéveloppés les caisses d’une oeuvre charitable dont il était président-directeur-dégénéré.

 Disparu dans la mer des Sarcasmes au bout de quatre-vingts jours, sa balise Arguante n’ayant pas fonctionné, on dut se rendre à l’évidence et abandonner les recherches. Il devint le zéro de la cité qui hérita alors du nom de l’impertinent  naufrageux.                                                                        

  

 


 

 

Contenu du 05-03-2006                                      

 

Quelques conseils utiles

Monsieur, vous aimez votre épouse, votre maîtresse, votre copine, enfin bref la femme de vos désirs ?

Alors soyez sympa ne la confondez pas avec votre maman. Et, ce jour-là, n’arrivez pas le bec enfariné avec un présent et cette formule idiote « bonne fête maman ». Une passion, même immense, se fige à jamais dans ce genre de relation qui devient alors un amour pépère. Douillet, soit mais profondément ennuyeux. Faites lui des enfants qui se chargeront de cette coutume à laquelle vous participerez, discrètement. Et surtout, surtout, si vous ne pouvez vous retenir, si le carnet de chèques vous démange particulièrement ce jour là, par pitié, pas de blouse à rayures grises, de CD de Frédéric François, de séances de brushing chez le coiffeur. Votre femme préférée n’a pas l’âge de votre mère. Et si elle a l’âge de votre mère, ce n’est pas délicat de le lui rappeler. De grâce restez attentif à sa féminité. Une escapade longuement mijotée, un dîner en tête à tête, une soirée différente. Surprenez-la. Epatez-la. Elle vous sera reconnaissante de lui forger des souvenirs magiques. De ceux qui vous tiennent chaud, la nuit, quand l’hiver s’est installé dans votre vie.

 
Le carillon électronique
 
Le cadeau ménager
 
     

   

Votre copine, votre pacsée, votre moitiée de communauté n’a pas la notion de la ponctualité. Elle part à ses rendez-vous à l’heure où elle devrait y arriver. Les œufs à la coque sont durs. Elle est en culotte et soutien-gorge lorsque vos invités se pointent pour dîner. Vous déjeunez à quinze heures le dimanche. Elle n’a vraiment aucun sens des valeurs vraies. Ce n’est pas une raison pour lui rapporter de votre voyage en Suisse un énorme carillon avec coucou intégré qui sort tous les quarts d’heure en hurlant des insanités helvétiques. Non, vraiment ce genre de présent gardez le pour votre belle-mère. Vous savez, celle qui vous offre à chaque Noël, depuis bientôt vingt ans, une cravate Mickey, sous prétexte que vous êtes affublé de grandes oreilles.

Dans le même esprit, évitez la Tour Eiffel dorée ramenée du séminaire des chercheurs en folie de Paris, la Tour de Pise en carton recyclable, le Golden Gate en pâte à sel, Big Ben en sucre reconstitué, et toutes ces horreurs made in Taiwan. D’accord elles ne font pas « ding, dong » tous les quarts d’heures, mais elles sont à chier quand même.

Madame, mademoiselle, enfin vous qui lisez mes conseils, écoutez moi.

L’homme est un animal de compagnie qui aime à être flatté. Donc pour lui, la manière de donner vaut plus que ce qu’on donne. Ne lui jetez pas un cadeau à la figure. Ne mettez pas en branle un jeu de l’oie compliqué pour qu’il devine votre dernière acquisition, sauf, sauf si au bout du compte, il vous retrouve prête à satisfaire ses moindres caprices à la case 69. Prévoyez des cajoleries, des mots tendres et, par pitié, ne l’appelez pas papa, ni papy, même et surtout s’il a vingt ans de plus que vous.

 

Le cadeau sex
 

L’ouvrage sur les 400 positions
 

Attention ! les hommes sont susceptibles quand on touche à leur sexe. L’allusion à peine voilée va forcément avoir un effet pervers et vous risquez d’obtenir le contraire de la réaction recherchée : le retractus mirabilis. Plus communément appelé, la débandade. Donc je vous conseille de remettre à plus tard ce genre de cadeau. Ou bien, faites preuve d’imagination. Glissez le dans la pile de magazines, discrètement.  Laissez le traîner dans les toilettes. Servez-vous de son meilleur copain, par qui vous le ferez remettre, comme un livre circulant sous le manteau. Ils seront complices et vous, comblée. De même évitez l’abonnement à Pantahousse ou tout autre journal dénudé, les cassettes vidéo porno, zoophile, de groupe. Ne flattez pas le cochon qui sommeille en lui, il vous prendrait pour une truie.

         
                   

extrait de "Le cadeau qui tue" d'Even Gil paru aux Editions Manuscrit.com

 

Contenu du 04-12-2005                                      

Du hard.... ou du cochon

Lecture

 -         Rendez-vous dimanche, quinze heures, au Hall du Livre.

Pas d’autre explication. Rien, juste un grand J. au bas du billet laconique.

Ils s’étaient tant de fois entretenus sur cette éventuelle  rencontre, que Jane en connaissait le moindre détail fantasmé. Elle savait de quels vêtements elle se parerait, quel protocole ils adopteraient. Elle frissonna de plaisir à l’idée de ce moment là. Un frou-frou agita sa nuque, ses flancs s’alourdirent, une douceâtre salive envahit sa bouche et son ventre se mit à supplier comme à chaque fois qu’elle pensait à lui.

Deux jours ! Encore deux jours à attendre.

Elle ne réussit, durant ces deux jours, à fixer son attention sur rien. Les élèves l’excédaient, ses collègues l’ennuyaient, le temps passait au compte-gouttes, le sommeil fuyait et ses rêves éveillés s’emplissaient de l’image de leur entrevue.

 

Le dimanche matin, elle quitta son lit dès six heures. A huit, le visage enduit d’un masque purifiant, elle mijotait déjà dans un bain parfumé aux huiles essentielles. Elle se dorlota, s’épila avec le plus grand soin. Elle offrit à ses cheveux un baume au karité. Puis à son corps une crème douce assortie à son parfum. Elle n’oublia aucun millimètre de sa peau blanche. Elle poudra ses aisselles, le creux de ses hanches. Elle s’examina de face, de profil, nue, sans complaisance, relevant les défauts, mais également les qualités. Ses seins, même un peu relâchés, même en pleine lumière, lui semblaient assez convenables. Ses bras, sa taille souple, ses épaules rondes lui plaisaient bien. Le bas de ses reins, son ventre, ses cuisses ne la satisfaisaient qu’à moitié, trop de mollesse,  trop d’empâtement. Elle se mit une grande claque sur la fesse droite et décida que toute façon, elle ne pouvait être parfaite, et qu’il était trop tard pour songer à un lifting.

Elle avala une tasse de café, sans sucre, et sans le moindre aliment, l’estomac trop noué pour manger quoi que ce soit.

Elle essaya de calmer ses frayeurs, d’apaiser ses craintes et prit tout son temps pour s’habiller. Elle vérifia d’abord la tenue de chacun des vêtements qu’elle enfila ensuite avec volupté. Elle vivait ces préparatifs comme une cérémonie prénuptiale, un préambule délicat, une avant-première lascive et langoureuse. Comme les prémices du paradis.

D’abord un soutien-gorge arachnéen, offrant indécemment sa gorge aux regards, un slip assorti, des bas clairs si légers qu’on les eût crû faits de rayons de lune. Elle passa délicatement, amoureusement, un chemisier en organza blanc à la transparence opaque, ras du cou  devant, décolleté plongeant et boutonné au dos, une jupe noire, étroites aux hanches,   souple à la taille et qui fermait, elle aussi, avec de gros boutons à l’arrière.

Cette tenue, elle y pensait depuis de nombreux mois. Depuis ce billet, court, mais si chavirant qu’elle n’en avait pas fermé l’œil de plusieurs nuits :

-         Je t’emmènerai au Hall du Livre un jour prochain. Tu me liras à voix basse des textes non expurgés, où il est question d’amants en état de manque, pendant que, debout derrière ton dos, pressé à toi,  je te caresserai les seins et le ventre. 

Elle trembla à cette évocation et ses seins, soudain durcis, lui firent mal. J. utilisait toujours des mots troublants. Des mots qui éveillaient en elle des tourments charnels épouvantables. Des mots qui la mettaient en transe et la laissaient pantelante pour des jours et des jours.

Elle reprit sa respiration. Puis se maquilla, en prenant garde de ne rien exagérer. Elle ne maniait pas les pinceaux et les crayons avec beaucoup de dextérité, peu habituée aux apprêts savants. Cependant le reflet renvoyé par le miroir lui plut. Ses yeux pétillaient, la prunelle déjà agrandie de désir, et ses lèvres, laquées, brillantes, se gonflaient de convoitise.

            

Perdue dans ses rêves, elle ne vit pas passer l’heure de trajet. En ce dimanche de juin, la route était vide, heureusement pour elle, car elle conduisit en état second, toute à l’attente du moment unique. Elle, qui immanquablement se perdait dans les grandes villes, trouva sans chercher, la rue, le lieu, le parking adéquat.

 

Jane entra dans le magasin, avec une exquise appréhension.

 

J. n’avait pas précisé à quel endroit exact, le rendez-vous les réunirait. Se tiendrait-il, assis, dans l’escalier, droit devant, un livre ouvert sur les genoux, absorbé par une lecture pernicieuse, presque oublieux de leur tête à tête ?  Se cacherait-il, au dernier étage, entre les codes de droit administratif  et les traités d’architecture ? Se serait-il laissé distraire par le rayon livres d’art, et Jane fouillerait cette caverne aux bonnes fortunes une partie de l’après-midi, avant de tomber sur lui ? Elle se posait mille questions, l’œil déjà inquisiteur, le cœur battant la breloque.

Dès après les pavés, son regard s’accrocha aux livres, à l’éden de la végétation. Elle scruta, à droite, à gauche, en haut, en bas. Personne.

Elle se glissa de rayon en rayon : poésie, théâtre, histoire, plus bas : folio, série noire. Toujours personne. Au premier, elle fit rapidement le tour des centaines d’ouvrages qui habituellement la captivaient, la retenaient des heures durant. Mais aujourd’hui sa quête était bien différente. Au second, palpitante, autant des marches grimpées allègrement que de l’angoisse l’étreignant, elle pensa  « il n’est pas venu. » 

Elle eut envie de pleurer.

Elle redescendit mollement, à regret, la mine défaite,  le pas traînant.

Soudain, un éclair de lucidité l’envoya plus vite au rez-de-chaussée. Mais oui, bien sûr, où découvrir un ouvrage érotique, sinon au rayon érotisme. Elle ignorait où il se trouvait, mais elle interrogea un employé, avec un culot qu’elle ne se connaissait pas.

C’était là évidemment, et pas ailleurs qu’ils se reconnaîtraient.

 

          

Il n’était pas encore arrivé, ou bien il se dissimulait. Elle tira un livre, puis un autre. Elle les ouvrit, en parcourut quelques lignes, les reposa. Elle renouvela son manège, jusqu’à ce qu’elle déniche celui qui, par ses mots, la retiendrait prisonnière. Elle se plongea, alors, dans une lecture impudique. Debout, la respiration suspendue, les jambes légèrement écartées, la poitrine tendue, la tête penchée sur le côté droit, elle s’étourdit de sensualité.

Elle se mit à murmurer, seulement pour elle même :

-         Allons-nous à la cabane maintenant ? demanda-t-il ? - est –ce que vous me voulez ? demanda-t-elle, par une sorte de méfiance. – oui, si vous voulez venir. Elle ne répondit pas. – venez alors, dit-il. Et elle alla avec lui à la cabane. Une fois la porte fermée, il y faisait très sombre, aussi alluma-t-il une petite lumière dans la lanterne, comme la dernière fois. – est-ce que vous avez enlevé vos dessous ? lui demanda-t-il. – Oui. – bon, alors, je vais enlever mes affaires aussi. Il étendit la couverture, en mettant une sur le côté pour les couvrir plus tard. Elle enleva son chapeau et secoua ses cheveux. Il s’assit, enleva ses chaussures et ses guêtres, et défit son pantalon de velours. - couchez-vous, alors, dit-il quand il fut en chemise. Elle obéit en silence, et il se coucha à côté d’elle et tira la couverture sur eux. – voilà, dit-il. Puis il remonta jusqu’à ce qu’il arrive aux seins. Il les embrassa doucement, prenant les bouts entre ses lèvres en toutes petites caresses 

Juste à cet instant, Jane sentit dans son dos une présence, un parfum connu. J. venait d’arriver, sans bruit, sans mot, sans qu’elle l’aperçoive.

-         Ne te retourne pas - entendit-elle chuchoter près de son oreille gauche - continue 

Elle obéit, la voix un peu plus rauque, tremblante, tous les sens aux aguets

-         Ah  que tu es bonne, que tu es bonne ! dit-il, frottant soudain son visage comme pour l’y blottir contre son ventre tiède. Et elle mit ses bras autour de lui, sous la chemise, mais elle avait peur, peur de son corps nu, lisse et mince, et qui semblait si puissant, peur de ses muscles violents. Elle se recroquevilla de peur.. 

Les lèvres de J. commençaient à se balader, délicieusement sur la nuque de Jane. Elles remontaient, chaudes, douces, jusqu’au lobe de son oreille. Rien que cette bouche humide, contre elle, rien que ce souffle avide, dans son cou, et ce parfum qui l’enivrait déjà, accélèrent les battements de son bas-ventre. Lascivement sa fleur s’ouvrait, exhalant déjà sa saveur d’amende

-         Continue. Lis. 

-         Il la reprit dans ses bras et l’attira à lui, et soudain elle devint petite dans ses bras, petite et câline. C’était fini, la résistance était partie, et elle commença à fondre en une paix merveilleuse. Et comme elle devenait merveilleusement fondante et petite dans ses bras, elle lui parut infiniment désirable, toutes ses veines semblèrent brûler d’un désir intense et pourtant tendre, pour elle, pour la beauté pénétrante qu’elle avait contre lui et qui lui passait dans le sang. Et doucement, de cette merveilleuse caresse de la main si doucement et purement désirante qu’elle faisait défaillir, doucement il caressa la pente soyeuse de ses reins, plus bas, plus bas encore, entre ses fesses douces et tièdes, de plus en plus près, jusqu’au vif de sa chair.. 

Maintenant J. se tenait tout contre Jane, dans son dos, si pressé à elle qu’elle sentait tous les muscles saillir contre sa colonne vertébrale. Son chemisier s’était laissé ouvrir sans résistance, le bouton du haut seulement restait clos, offrant sur le devant une vue pudique, tandis qu’à l’arrière les deux mains de son amant s’insinuaient délicatement dans la dentelle de ses dessous. La respiration de Jane se précipita, elle déglutit et s’obligea à conserver les yeux ouverts. Les mains expertes semblaient épouser parfaitement la courbe de sa poitrine et lorsqu’il se saisit de ses seins, et qu’il en écrasa les mamelons raides entre ses doigts, elle ne put s’empêcher de gémir et de s’arc-bouter encore plus précisément.

-         Tais-toi, continue, lis, mon amour. 

Jane reprit, la voix si faible, si éraillée, qu’elle ne se reconnut pas.

-         Elle frissonna de nouveau sous la puissante et inexorable pénétration en elle, si étrange et terrible. Ce serait peut-être comme un coup d’épée dans son corps doucement ouvert, et alors elle mourrait. Elle s’accrocha à lui dans un accès d’angoisse et de terreur. Mais ce fut une étrange et lente avancée de paix, la sombre avancée de la paix, une tendresse pesante, primordiale, telle que celle qui fit le monde aux origines.  Et la terreur s’apaisa dans sa poitrine, sa poitrine osa se laisser aller en paix, elle-même ne retint rien. Elle osa laisser tout aller, tout d’elle-même, et disparaître dans le flot. Et il sembla qu’elle était comme la mer, toute en sombres vagues s’élevant et gonflant, gonflant en une grande houle, et que lentement toute sa chair obscure se mettait en mouvement, et qu’elle était l’océan roulant sa sombre masse muette..

Les mains de J. pétrissaient lentement, doucement, fermement, descendaient avec adresse le long de son ventre incendiant chaque millimètre investi. Elles se blottissaient au creux de ses reins, flattant sa croupe, s’accrochant à ses flancs, l’attirant contre lui. Il défit les boutons de la jupe, laissant attaché celui de la ceinture.  Jane s’interrompit à nouveau, le ventre irradié, prêt à exploser. Elle se mordit violemment les lèvres pour ne pas crier. La bouche de J. collée à son oreille soulevant des montagnes de bien-être, elle se sentait au bord de l’évanouissement. Mais la poigne puissante, si douce et si dure à la fois, la retenait, l’agrippait, la serrait, l’obligeant à s’ouvrir encore plus, à donner sans pudeur, à partager cet instant de bonheur intense sans retenue.

-         Lis, je t’en prie, mon amour. 

-         Je ne peux pas – gémit-elle – je ne peux plus. 

Sa vue se brouillait, sa raison vacillait. Le livre même lui tombait des mains. Elle souhaitait plus que tout, se retourner, l’entourer de ses bras, se tapir contre lui, s’enfouir dans son odeur, attacher sa bouche à la sienne, heurter ses dents aux siennes dans un baiser qui ne finirait pas, avoir au fond de la gorge le goût de sa salive et découvrir son désir à lui dans cette saveur même. Mais, impérativement, il la tenait contre lui, ses fesses à elle contre son sexe à lui, son dos à elle contre sa poitrine à lui. Et ses mains à lui, de plus en plus ardentes, de plus en plus brûlantes, de plus en plus aventureuses déchaînaient en elle des torrents de félicité.

-         Je t’en prie, je t’en prie, lis - souffla-t-il à son oreille.

Alors, elle fit un effort et poursuivit sa lecture. Elle ne savait plus très bien où elle en était restée. Elle reprit n’importe où, on eût dit que seulement la musique de sa voix chavirée,  procurait à son amant une voluptueuse sensation, une pleine satisfaction. 

-         Elle s’accrocha à lui, avec un soupir d’émerveillement qui était presque de l’effroi, comme devant le sacré. Il la tenait serrée contre lui, mais ne disait rien. Il ne disait jamais rien. Elle se glissa plus près de lui, encore plus près, seulement pour être près de ce miracle sensuel qui était pour elle. Et du milieu de son absolue, de son incompréhensible immobilité, elle sentit de nouveau la lente, inexorable montée du phallus, de l’autre puissance. Et son cœur défaillit dans une sorte d’effroi sacré…

J. pénétra en elle, avec tant de vigueur qu’elle manqua tomber. Elle s’amarra plus fort au bord du rayon, et son corps s’épanouit plus largement afin de happer, d’engloutir la verge vive de son amant. Jane perdit toute notion de temps et de lieu, il n’y avait plus au monde que leurs halètements confondus, que leurs sexes entremêlés,  que ces allers et venues dans son ventre, que le plaisir augmentant à chaque coup de boutoir.

Lorsque J. se raidit, et que ses dents s’imprimèrent au bas de la nuque de Jane, celle-ci sentit en elle un déferlement de jouissance qui, en la projetant au firmament, la fit hurler. Heureusement, ils étaient seuls au rayon érotisme en ce dimanche de juin.

 

Even Gil - extrait de "Tous des salauds'" éditions Manuscrit.com

 

Contenu du 26-10-2005                                      

 

DESSOUS DE TABLE

 
                      

Tango, tango, je suis tango, tango..

et la musique transpire, se love dans le creux des fauteuils, s’enroule aux boiseries sombres de la petite salle confinée en sous-sol.

Tango, tango, je suis tango, tango..

la voix hidalgo martèle chaque note, s’imprime nostalgie au velours rouge des tentures, se noie dans le verre de Martini d’Agnès qui attend ses acheteurs italiens.

Tango, tango, je suis tango, tango..

Agnès en est à son deuxième dry, et Guy Marchand lui donne la migraine.

Tango, tango..

enfin les voilà.

Excuses, présentations, installation autour d’une minuscule table tranquille,

 - mais après vous madame,

 - mademoiselle,  

 - pardon, j’ignorais.

 - ces restaurants sont sympa, mais manquent de place.

 - oui, mais les pâtes à la carbonara sont sublimes.   

 - prendrez-vous l’apéritif ?

 - non, je.. oh ! pourquoi pas après tout, un Martini.

Tango, tango..

Agnès sait qu’elle a déjà trop bu. Il fait si chaud.

On commence à parler sérieux, chiffres, marge brute, valeur ajoutée,

- vous ne croyez pas que vous exagérez ? J’ai le même produit 25 % moins cher.

- non ? Pas la même qualité ?

- hummm .. pas loin.

- on peut négocier.

- ce serait bien. J’attends vos propositions.  Glace ?

- oui, merci. Deux s’il vous plaît. Je prends toujours deux glaçons. D’ailleurs je ne bois l’apéritif que parce que j’aime les glaçons (rire) Puis il fait si chaud. Vous ne trouvez pas  qu’il fait chaud ?

Ils sont durs en affaires les italiens. Oui, mais ils sont séduisants, surtout le grand brun, aux yeux bleus, qui n’a encore rien dit, mais dont le regard transperce. Agnès ne sait pas très bien, si la chaleur ambiante est due à la saison, au Martini, ou aux yeux de l’italien. Elle plante sa prunelle jaune dans la lagune d’en face et sourit. Tiens, de minuscules voiles marine dansent au fond.

Retour au rivage des affaires.

- bon alors, vous descendez à combien ?

- je peux jusqu’à 20 %.

- à l’unité ? Et par 50 000 ?

- c’est à étudier.

Amusées, les voiles marines tangotent. Agnès balance. Il fait trop chaud. Les deux autres discutent en italien. La prunelle jaune et la lagune se mêlent, instant féerie, suspendu, juste avant que le garçon ne pose sur la table des pâtes, des pâtes, des pâtes.

Des ah ! des oh ! ouvrent une trêve dans la discussion. La nourriture est sacrée pour un romain, surtout les pâtes !

Agnès s’applique, elle n’a pas faim. Elle chipote, emmêle les tagliatelles dans les dents de sa fourchette, étale le parmesan du plat de sa cuiller. La lagune l’observe, goguenarde. Il n’a pas faim non plus. Il lève son verre plein vers elle, l’invitant d’un sourire carnassier à en faire autant. Elle lui rend son salut, son sourire, et sent contre sa cheville un effleurement, léger, un rêve évanescent.

Elle ne bouge pas d’un iota. Les voiles marine interrogent : voulez-vous ? La prunelle jaune décline tous les évidemment, les bien sûr. Et doucement, les deux jambes en vis à vis se rencontrent, font connaissance. Elles se cherchent, se trouvent, esquissent, s’emmêlent. Tiens, il ne porte pas de chaussettes.  Il remonte son pied nu le long du tibia d’Agnès, faisant naître chez elle une expectative jouissive. Les genoux, nerveux, impatients, écartent, s’ouvrent, s’assemblent, se confondent.

Tango, tango, je suis tango, tango..

et Guy Marchand recommence sa sérénade.

Profitant du rythme langoureux du bandonéon, l’italien introduit vigoureusement sa cuisse entre les cuisses d’Agnès, tandis qu’elle glisse son pied le long de l’alpaga, en insistant un peu à l’aine. Caresse du bout des orteils. Pression du plat du genou. Les voiles marine gonflent, prêtes à prendre la mer pour un voyage en volupté. La prunelle jaune disparaît dans un nuage blanc.

Assise au bord extrême de sa chaise, Agnès offre aux frottements savants un pubis brûlant, tandis   qu’il guide de la main le pied dans son pantalon ouvert subrepticement. Tiens, il ne porte pas de slip non plus.  Agnès ignorait qu’une plante de pied puisse être aussi réceptive. Elle ne savait pas non plus, que l’os proéminent de sa cheville et le creux derrière pouvaient lui apporter tant de plaisir à être malaxer par la main demeurée sous la table.
D’abord timides, les caresses se font plus précises. La main s’insinue entre les jambes écartées d’Agnès qui se laisse fouailler sans retenue. Puis, comme la gymnastique devient difficile, il échange sa main contre un genoux expert qui exécute une sorte d’aller et venue sur le clitoris d’Agnès. Celle-ci, aux anges, avale d’un trait le contenu de son verre.
Jamais Agnès n’a autant senti la douceur d’un sexe d’homme. La peau fine ressemble à celle d’un nouveau-né. Ses doigts de pied, souplement, s’activent. Elle ne les croyait pas si acrobates. La queue de l’italien apprécie le massage, elle se roule, s’offre impudique au lustrage. Elle durcit tant et tant qu’Agnès a l’impression qu’elle va déborder et apparaître au bord de la table, rouge et tendue, prête à éclater.

 

Et, tandis que les deux autres convives, indifférents, dévorent, Agnès et le latin lover s’installent dans un paradis fait de membres inférieurs virtuoses et de regards chateminés.

 

extrait de "Tous des salauds" - éditions Manuscrit.com

Even Gil

 

et je vous recommande le superbe ouvrage dédié à Jack Vettriano. Tableaux sensuels et personnages de romans. 

                                                                                                                                       
    

 


 

Contenu du 05-11-2004                                      

 

Du hard ou du cochon

La  Préfète

 

Zoé n’avait jamais été comme les autres.

Du plus loin qu’elle se souvienne, elle se voyait différente. Petite fille introvertie et effrontée, femme exhibitionniste et innocente, artiste farouche et insolente, elle devint au fil des années une charmante emmerdeuse, à la limite du supportable. D’ailleurs, si à quarante cinq ans, elle se retrouvait seule, elle devait admettre qu’elle l’avait bien cherché. La société moderne nie l’originalité. Il faut rentrer dans le moule, se soumettre, ou disparaître.

Zoé n’avait pas choisi la soumission.

Pourtant ce n’est pas sa fantaisie qui attira l’attention de Georges. Non, ce fut la poitrine de Zoé qui mit le feu aux aumônières du futur préfet. Il faut dire que Zoé, pourvue d’une poitrine peu commune, tenue haut sans l’artifice d’aucun soutien-gorge, aimait particulièrement en faire profiter le plus de monde possible. Aussi portait-elle souvent des vêtements mettant en valeur ses seins ronds et fermes. Des transparences, des profondeurs, des largement déployés, des érotico-prudes, mais jamais, non jamais de nu intégral. Laisser à l’œil le bonheur de l’exploration, telle était sa devise.

Plus âgé qu’elle de presque dix ans, le brillant Enarque remarqua, non point les  tableaux qu’elle exposait à une vente de charité, mais le profond décolleté qu’elle arborait sans complexe et sans soucie de la jalousie des vieilles rombières  de l’Association Viticole et Culturelle du Narbonnais. Ces dernières, bien meilleurs peintres que Zoé, ne pouvaient cependant pas rivaliser avec les énormes tétons que la jeune fille exhibait joyeusement. Georges ne commenta point la technique du fusain si mal maîtrisée par Zoé, mais resta les yeux braqués dans son excitant cachemire toute la soirée. Zoé devinait son trouble et s’en amusait. Elle adorait jeter la confusion dans l’esprit des messieurs.

Deux mois plus tard, ils se mariaient et rejoignaient, dès après la cérémonie, la sous-préfecture de Dax, où Georges venait d’être nommé.  Ils passèrent leur lune de miel a essayer toutes les pièces de l’immense propriété mise à leur disposition par l’Etat français. Georges, très porté sur la bagatelle, satisfaisait avec délice le moindre caprice érotique de sa nouvelle épouse. Il ne se lassait pas de cette poitrine généreuse qui lui donnait des démangeaisons constantes. Ils dressèrent consciencieusement un état des lieux et l’inventaire galant des biens de la France. Ils testèrent la solidité des meubles qu’on leur prêtait.

Pour cette raison, et pour cette raison seulement,  ils firent l’amour plusieurs fois sur le bureau sinistre en acajou, sur le tapis moelleux du salon de réception, bêtement dans la bergère inconfortable du petit salon, sur la table de la salle à manger, un peu dans le lit de leur chambre à coucher que Zoé détesta immédiatement car elle ressemblait à un décor de série américaine, debout contre la colonne napoléonienne qui faillit s’écrouler tant ils y mettaient d’ardeur, assis sur les bancs de l’antichambre, et maintes et maintes fois dans les massifs du jardin, Zoé s’enivrant de l’odeur des roses. Il faut dire que l’air des Landes lui ouvrait l’appétit.

Le personnel s’amusa beaucoup de ces galipettes répétées, mais il resta discret et les dacquois  ignorèrent que monsieur le sous-préfet et madame la sous-préfète préféraient la station horizontale au garde-à-vous des cérémonies officielles.

Mais les affaires de l’Etat ne peuvent ainsi se traiter par dessus la jambe. Georges dut se mettre au  travail. Il se plongea donc dans les dossiers tandis qu’avec sa verve coutumière, sa fantaisie débridée, Zoé se transformait en locomotive culturelle, devenant la coqueluche de la bourgeoisie de cette ville plus renommée pour ses eaux chaudes que pour ses nuits brûlantes. On se serait damné pour une invitation à la sous-préfecture. Au début, Georges s’en amusa. Puis, au fil du temps, il en prit ombrage.

 La truie à peine lavée, se roule dans le bourbier.
Saint Pierre

Digne représentant de l’Etat, il devait montrer un visage solennel et non point ce perpétuel carnaval imposé par son épouse. Elle allait jusqu’à organiser des soirées spiritisme dans les caves de l’institutionnelle maison. On faisait allègrement tourner les tables à la clarté de bougies noires, tandis que la maîtresse de céans, enturbannée de soie rouge prenait des poses de Mata-Hari. Les repas costumés sur les pelouses non moins officielles de la demeure entraînaient une bande de joyeux lurons jusqu’à l’aurore. Une fois même, un peu éméchés, ils finirent la soirée dans la fontaine de la place principale, alors que les bennes à ordures sillonnaient déjà les artères de l’auguste citée.

 Georges mit tout de même des gants pour lui demander de calmer un peu son non-conformisme. Zoé le prit très mal et s’en alla dormir dans une des mansardes du dernier étage. Georges trouva que cela faisait mauvais effet sur le personnel et, surtout, ayant pris l’habitude de s’endormir la bouche nouée au sein de sa femme, les nuits en célibataire lui donnèrent des cauchemars. A la quatrième, il monta subrepsticement la rejoindre. Elle le reçut chaleureusement : ils n’avaient pas encore forniquer dans les greniers de la sous-préfecture. Georges fut cette nuit là particulièrement ardent, et Zoé fit preuve d’une audace peu commune en lui badigeonnant le sexe de confiture de fraise, qu’elle lécha ensuite consciencieusement, en prenant tout son temps. Tellement réjouis l’un de l’autre, ils prirent l’habitude de s’aimer à la folie dans le grenier. Zoé y aménagea son atelier. Elle y passait des journées entières à peindre et des nuits affriolantes à inventer pour son amant de préfet des postures indécentes. Ayant découvert un exemplaire rare du Kama-Sutra, elle avait décidé de le mettre en pratique, à raison d’une posture par semaine.

Ils quittèrent  Dax à regret et s’installèrent à Coutance, prêts à y vivre les mêmes frissons que dans leur premier poste. Moins agréable, leur nouvelle villégiature ne leur offrit pas autant de passionnants  endroits où se culbuter. De plus, le climat y étant moins doux, ils furent privés de jardin, la saison des roses passait plus vite et la pluie fine qui tombait à longueur d’année  procurait des frissons couleur pastille Valda.

Cependant Zoé eut tôt fait de recréer autour de sa formidable imagination un petit cercle d’intellectuels et d’artistes. Georges, qui trouvait Coutance ennuyeux, commençait à penser que sa femme décidément n’était point faite pour le corps préfectoral. Il lorgnait de plus en plus sur les seins de ses collaboratrices. Non pas que ceux de Zoé se soient relâchés, mais on se lasse de tout, même du merveilleux.

Georges devait être un fonctionnaire zélé, car à sa troisième mutation il fut nommé préfet. Il prit de l’importance et du poids. Ce fut donc un gros monsieur très digne qui emménagea à Privas, une jolie préfecture ensoleillée. Zoé ne changeait pas. Elle restait une petite bonne femme impétueuse et drôle que la gentry s’arrachait. En plus de la peinture, où désormais elle se taillait une belle renommée, elle écrivait des poèmes désespérés aux antipodes de son tempérament fougueux.

Dès leur installation, Monsieur le Préfet fit comprendre à Madame la Préfète qu’elle devait désormais se tenir. Assez de loufoqueries, plus de  soirées spiritisme, elle apprendrait le pompeux, le conformisme et observerait en toutes occasions une rigidité plus conforme à sa fonction. Evidemment l’époque du batifolage sur les meubles de la sous-préfecture était terminée. Dans le jardin également. Le lit conjugal à la rigueur et à jours fixes. Elle pouvait se réfugier au grenier, il n’irait pas la rejoindre. Il tint parole,  il ne la rejoignit pas.

Zoé se mit à peindre avec furie. Elle fréquentait les galeries d’art. Elle exposait. Elle vendait ses œuvres de plus en plus chères. Elle s’inscrivit à un cours de théâtre où elle put s’extérioriser avec talent. Elle écuma les plateaux. On parlait énormément d’elle dans toute la région, ce qui déplaisait beaucoup au préfet. Elle lui volait la vedette et il détestait cela. C’est tout juste si on ne l’appelait pas monsieur Zoé. Un comble !

Un après-midi de juillet, alors que la ville somnolait, écrasée de chaleur, Zoé descendit, assoiffée, de sa soupente à une heure qui ne lui était pas familière.  Silencieusement elle glissa sur ses semelles de ficelle jusqu’à la cuisine. Un bruit étrange, la stoppa dans sa quête. Le bruit, ou plutôt le halètement, venait du salon. Elle s’y dirigea avec précaution. Vautré sur la moquette de la pièce aux réceptions, Georges, en chemise, les fesses à l’air, prenait en levrette la secrétaire générale gémissante de plaisir. Dans son délire, le préfet murmurait à la belle des grossièretés lubriques qui semblaient procurer à cette grosse dondon, dont la poitrine fade pendait, une jouissance hors norme. Elle bavait de tous côtés.

D’abord pétrifiée, Zoé poussa dans un deuxième temps un hurlement qui stoppa net les coups de boutoir de son mari. Surpris, il recula et se mit à chercher son pantalon dans toute la pièce. A quatre pattes, la virilité soudainement avachie, il tournait à la vitesse d’un derviche des hauts plateaux, tandis que sa partenaire,  rouge, humide, confuse, assise au sol les jambes encore ouvertes, tentait de rassembler ses effets. La scène ne manquait pas de piquant. Heureusement personne n’entendit le cri d’horreur de Zoé et les antagonistes, rapidement rhabillés, retrouvant ainsi leur intégrité, reprirent en même temps leurs esprits.

La secrétaire générale retourna à ses dossiers. Le préfet calma comme il put la colère de sa femme.

Face à l’ultimatum imposé par Zoé, Georges choisit la secrétaire générale, dont l’image de dame patronnesse correspondait plus à celle qu’il s’était faite de la haute  fonction qu’il occupait. Ils divorcèrent aussi discrètement que possible. Quoique la femme bafouée, se plût à conter à qui voulait l’entendre les fredaines de son ex. Elle en rajoutait même. Elle prêtait à Georges les turpitudes les plus sordides. Pour faire taire les ragots, celui-ci épousa sa maîtresse, dès les délais légaux passés. Zoé en fut terriblement mortifiée.

A compter de ce jour, elle multiplia les occasions de se trouver sur la route du préfet. Elle le suivait, le reniflait, le précédait dans les manifestations qu’il honorait de sa présence. Elle y arrivait la première, harnachait comme une diva, l’œil charbonneux, la cuisse découverte, la poitrine altière, le menton haut. Ou bien elle s’introduisait avec fracas au moment des discours inauguraux. Elle parlait fort, et parfois même lorsqu’elle buvait trop, l’insultait, le traitant de baiseur à froid, d’obsédé sexuel, de débauché,  et d’autres noms d’oiseaux plus évocateurs encore. Les personnalités, civiles et militaires, s’amusaient fort de ce cirque et invitaient, dans un plaisir pervers, celle par laquelle le scandale arrivait à tout coup. Cela mettait un peu de sel dans la vie morose de la citée. Le préfet n’en riait point.

extrait de "Tous des salauds"
Even Gil - éditions Manuscrit.com

 

 

Contenu du 27-10-2004                                      

 

Du hard... ou du cochon ?

Maman dort

chutt, pas de bruit, maman dort. Il ne faut pas la réveiller...
Maman s’est couchée tard. Presque quatre heures, j'ai entendu. Avec le boucan dans la maison, je ne risquais pas de galoper sur le chemin des songes... J’écoutais leur galopade à eux.
Regardez-moi ce désordre. Chaque soir c’est pareil. Ils fêtent tout et n'importe quoi. Ils dansent, ils rient, ils jouent, ils avalent verre sur verre et ne font attention à rien. Quel gâchis…
Remettre tout en état… Ils sont impossibles...
Il y a des mégots partout, et des verres sales, et des bouteilles vides… Maman n'est pas raisonnable..

 La truie à peine lavée, se roule dans le bourbier.
Saint Pierre


Pourtant, maman est fatiguée...
Longues les journées... Et les nuits ! Plus longues encore.
Et puis elle fume trop...
Elle boit trop, aussi.
Maman devrait faire attention à sa santé. Elle ne voit pas sa tête quand elle se lève.
Oh ! que ces fauteuils sont lourds. Pourtant, il faut les bouger. Il y a toujours des trucs collés derrière…
Maman exagère. Elle brûle la chandelle par les deux bouts et bientôt on lui donnera son âge. Pire, peut-être.  Tous ses efforts pour paraître jeune ? Réduits à néant. Sûr qu'elle sera moins chouette. Elle ne pourra plus se faire passer pour ma sœur aînée. Et moi, je pourrai enfin avoir mon âge. J'en ai marre de jouer les mômes de onze ans, alors que j'en aurai bientôt dix sept.  Elle a de la chance que je sois malingre, l’illusion est parfaite. Elle m'achète des fringues de gosse, pour elle porter des tenues d'ado. Mais si elle continue la vie d'en ce moment, elle ressemblera bientôt à ma grand-mère.
Pouah… qu'est-ce c'est que cette cochonnerie ?
Un préservatif, les salauds, ils sont vraiment dégueulasses. C'est encore un coup du grand escogriffe poilu, j'en suis certaine. Ce type là, je ne le sens pas. Il va falloir que je m'en occupe. Il a un regard bizarre. Un peu comme l'autre… comment s'appelait-il déjà ?
Franz ? Non, Franz… Ah ! Franz…
Celui-là, je l’aimais bien. Dommage qu’il se soit envolé avec la voisine.
Non, le regard bizarre c’était… Phil ? Oui, Philippe. Un drôle de mec qu’elle a ramené un matin de je ne sais où. Crade, méchant, sournois, drogué, voleur. Un violent qui la battait et lui piquait ses sous. Elle pleurait sans arrêt. Mais j’ai mis fin au calvaire… grand nettoyage de printemps… Je suis une véritable fée du logis….
Bien étonné le petit Phil. Il doit encore se demander quel miracle l’a conduit si haut. Tu planes, tu planes et t’en reviens pas. La neige remplacée par de l’Ajax. Mortelle, mortelle. Coma comac garanti. J’ai attendu un max avant de prévenir les pompiers, puis juste avant qu’ils débarquent, je me suis assise parterre dans la chambre, à côté de lui à brailler comme un veau. J’étais trau-ma-tisée ! Ah ! ah ! ah ! tordant.
Ils ont été très gentils avec moi les pompiers. Braves gars. Pour Phil ? Trop tard. Bon débarras, jamais plus il n’a jeté son vilain regard sur moi, ni ses affreuses pattes sur mes cuisses. Voyage au pays de la propreté ! Un aller simple. Pas de retour. Economie sur toute la ligne. Maman a déprimé un peu, mais au fond, elle était bien contente… libérée d’un poids. On est resté quelque temps rien que nous deux. Super. Seulement ça n’a pas duré, la solitude et ma mère ? Equation invraisemblable. Elle doit avoir un truc qui la chatouille…
Besoin de fric également… Toujours le fric…
Merde ! J’ai cassé un verre…
Heureusement que grand-mère n’est plus là, sinon corrida, corrida. Elle m’aurait fait valser. A la moindre gaffe, elle me criait dessus à m’en déglinguer les oreilles. Une vieille carne, pas autre chose. Quelle surprise pour elle de se retrouver au Paradis… ou en Enfer. Après tout je ne l’ai pas accompagnée jusqu’au terminus, hein ! Je ne suis pas grosse, mais j’ai de l’idée. Cent gouttes au lieu de dix et hop ! ni vu, ni connu. Son cœur s’est emballé. A son âge, un marathon ! Pas raisonnable. Quand le docteur est arrivé, trop tard, le cœur gisait stoppé net, sanguinolent au bord de la piste. Raide la mamie, sans espoir de reprise.  Oh ! à presque quatre-vingts ans, elle pouvait décramponner. Et puis, si je ne l’avais pas aidée, elle serait probablement encore là à gueuler comme un putois parce que je massacre la vaisselle et que je mange plus que je ne rapporte. Ou elle m’aurait fourrée dans le lit du premier venu pour vendre ma virginité. Plutôt deux fois qu’une d’ailleurs.
Chutt… pas de bruit, maman dort. Il ne faut pas la réveiller.
J’adore ma mère…
 Elle me gonfle un peu, parfois…
De plus en plus souvent à vrai dire.
L’aspirateur ? Ouais, mais pas tout de suite. Trop bruyant. Nous verrons plus tard. Pour l’instant je vais laisser les fenêtres ouvertes. Cette odeur me lève l’estomac…    
Ce porc de Louis et ses cigares qui puent. L’amant de maman dégage une odeur de chiotte. Enfin, le régulier du moment. Ma mère et la fidélité ? Autre équation improbable. Il me dégoûte, celui-là. Il se coince un énorme Havane dans la bouche dès le réveil. La maison est complètement empuantie.  Je sens que bientôt la fumée l’emportera en fumée…
Oui, géniale l’idée. Foutre le feu à son fauteuil pendant qu’il roupille, le cigare encore allumé. Avant, bien sûr, verser dans son whisky un peu du bdule qu’avale maman pour trouver le sommeil. Il ne s’en apercevra pas. Il boit, il bouffe, il fume, machinalement. Je me demande s’il saute ma mère machinalement ?
Ras le bol le ménage….
On dit que c’est le premier pas qui compte…
Le premier… Bob ?…. ou Paulo ?… Je ne me souviens plus… J’étais si jeune…  Péché de jeunesse…  Mais aussi, il n’avait pas besoin de commencer. S’il ne s’était pas glissé dans mon lit pour jouer au loup et m’expliquer l’histoire du Petit Chaperon Rouge, tandis que maman, trop saoule, dormait, je n’aurais pas glissé dans son café du produit pour les rats. Les rats doivent dérouiller quand ils ingurgitent cette saleté. Bob… ou Paulo ?… se tortillait de douleur. L’horreur. Pas beau à voir…
Depuis j’ai trouvé des produits moins rébarbatifs. Sans parfum, sans saveur, une douceur incomparable… Un rêve… Tu sombres sans souffrance…
Sans trace… Un festin divin. Après… Après ?….
Je les mélange tous… Avec une maison ouverte aux quatre vents, des va-et-vient continuels, des mecs à saturation, et  moi.
Moi ? Je mets  de l'ordre. Je range , j’astique, je frotte, je ramasse les ordures, je trie, j’élimine, je prends les tickets de bus, j’envoie promener…Maman est une véritable enfant.
Faut bien lui venir en secours. Elle ne changera jamais.
Aujourd’hui ? Je suis un peu crevée… Y a eu trop de monde à la maison. J’aimerais bien avoir mon âge…
Partir en balade avec des copains. Porter des vêtements de jeune fille. Ne plus faire le ménage…
Ah !… du bruit.
C’est toi maman ?
Ne bouge pas, je t’apporte ton café.
                   

Even Gil
Extrait de « Tous des salauds » paru chez Manuscrit.com en 2001