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Contes et nouvelles

Georgy...

 

on n'engraisse pas les cochons
à l'eau claire. Proverbe québécois

 

Georges leva les yeux de dessus son journal et les posa sur sa femme, assise en face de lui, occupée à sa tapisserie. Il resta un long moment le regard dans le vide, dubitatif, essayant de retrouver dans les traits épaissis de celle-ci, la frimousse mutine de la petite anglaise, rencontrée vingt ans auparavant sur le campus de la fac de lettres. Affolée, elle cherchait un laboratoire de langue et Georges, galamment, s’offrit à la guider.

Nouvel arrivant, l’étudiant en philo ne connaissait pas mieux qu’elle les différents bâtiments disséminés dans l’immense parc, mais il n’avait pu résister aux yeux implorants de la jeune fille. Curieux, ils explorèrent en riant les bâtisses éparpillées, inspectant tour à tour des amphi bondés, des couloirs interminables, des salles paumées, des sous-sol malodorants. Ils ne trouvèrent point le fameux laboratoire et terminèrent leur quête à la cafétéria, devant une tasse de thé.

Georges détestait ce breuvage, mais Margaret était tellement jolie avec son teint de porcelaine piqueté d’éclats dorés, son nez en trompette, qu’il en avala quatre tasses sans sourciller, suspendu à la charmante interrogation des lèvres pulpeuses qu’elle agitait sous son œil ébahi.

         
       

 Elle ressemblait à une liane, longue, élancée, souple comme un roseau, fragile comme un Saxe, avec des seins menus, des hanches d’éphèbe, des jambes de gazelle fines et élégantes et de délicates mains aux doigts fuselés qui papillonnaient avec grâce pour mieux expliquer les mots inconnus ou ponctuer les phrases difficiles. Drôlement recouverte d’oripeaux disparates, elle lui susurra, avec un accent inimitable, des Georgy si affectueux, si humides, si avides, qu’il en fut chaviré. Elle ressemblait à une liane, longue, élancée, souple comme un roseau, fragile comme un Saxe, avec des seins menus, des hanches d’éphèbe, des jambes de gazelle fines et élégantes et de délicates mains aux doigts fuselés qui papillonnaient avec grâce pour mieux expliquer les mots inconnus ou ponctuer les phrases difficiles. Drôlement recouverte d’oripeaux disparates, elle lui susurra, avec un accent inimitable, des Georgy si affectueux, si humides, si avides, qu’il en fut chaviré.

Ils ne se quittèrent plus. Georges progressa rapidement dans la langue de Shakespeare, tandis que la jeune fille, ravie, se familiarisait avec une sexualité débordante.

    
         

Ayant passé plus de temps au lit qu’en cours, ils ratèrent leur première année et furent contraints de se marier l’été venu, en catastrophe, Margaret étant enceinte. Georges ne sut jamais s’il était tombé sur la plus futée des britanniques, ou bien sur la plus innocente, mais à l’automne, il apprit que la nouvelle épousée souffrait seulement d’une forte anémie. Le bébé ? Une erreur médicale, probablement. Ils n’eurent pas d’enfant. Georges s’avéra être stérile. Margaret ne s’en affligea pas. Au contraire, son époux lui suffisait.

Ils ne reprirent pas leurs études. Le jeune homme trouva un poste dans un cabinet d’assurances, tandis que Margaret, dans le but de se requinquer, découvrit avec délice la cuisine française. Elle se lança scrupuleusement, dans l’apprentissage des mille et une recettes du terroir et s’initia, non moins scrupuleusement, aux diverses positions du Kâma-Sûtra, et aux conseils du Manuel de l’Oreiller.

Afin de mettre en pratique ses connaissances toutes neuves, elle le gavait de ragoûts mitonnés, de la bosse du chameau, de choucroutes trop garnies, de caresses brûlantes, de pork-pie dégoulinant de jelly, de la position de la brebis, de cassoulets riches, de baisers goulus, de pudding et d’ice-cream, ou de la vis d’Archimède. Jamais rassasiée, elle réclamait plusieurs fois par jour des étreintes passionnées et des repas pantagruéliques.

A ce régime, Georges s’épuisa. D’autant qu’il devait, en plus de ses prouesses diurnes et nocturnes, placer des contrats d’assurance-vie chez des retraités de fraîche date. Il en attrapa un ulcère à l’estomac qui lui donna le teint terreux, une allure cadavérique et l’esprit chagrin.

Au bout de quelques années de travail éreintant, il grimpa dans la hiérarchie et devint inspecteur principal. Il acquit une jolie maison à la périphérie de la ville, y installa Margaret. La petite anglaise s’était empâtée au fil des blanquettes et des tartes à la crème. Elle avait conservé son accent pétillant, mais en revanche il ne restait plus rien de la gracile adolescente, sauf peut-être sa façon baroque de se vêtir.

Plus Georges fondait, s’émaciait, rétrécissait, jaunissait, plus Margaret engraissait. A croire que l’abus d’amour la boursouflait. Massive, imposante, elle ressemblait à la Tour de Londres. Son petit nez mutin disparaissait dans sa face épanouie, sa bouche pulpeuse se perdait dans trois ou quatre mentons, ses mamelles éléphantesques s’étalaient sur une panse énorme, flasque. Où donc étaient passés les jambes de gazelle et les longs doigts fuselés ?

Georges s’effrayait le soir quand Margaret, pour le troubler, se lançait dans un strip-tease érotique. Souvent, il fermait les yeux pour ne pas vomir à la vue de toute cette chair déployée, et sa femme, le voyant si pâle, supposait l’enfiévrer par ses postures polissonnes. Elle tortillait du croupion, ballottait ses colossales protubérances, gémissait en ouvrant les lèvres. Puis, elle lui balançait, du bout des orteils, sa monstrueuse petite culotte, avant que de s’insinuer en miaulant contre lui. Il lui faisait l’amour en serrant les dents, et dès qu’elle s’endormait, se levait en hâte afin de se laver de son odeur et de l’image cauchemardesque.

     
           
     

Georges secoua la tête pour chasser ses souvenirs. Il croisa alors le regard concupiscent de sa femme. Elle le scrutait depuis un moment, croyant déceler dans l’œil évaporé de celui-ci des désirs licencieux. La mine gourmande, la lippe salivante, elle posa son ouvrage et se dressa voluptueusement en roucoulant des Georgy sensuels.

Terrorisé, le pauvre homme chercha une échappatoire. Mais Margaret ne lui en laissa pas le temps. Elle s’écroula sur ses genoux, langoureuse, épanouie. Il eut un hoquet et crut mourir étouffé.

Ahanant, elle s’activa, mettant tout son savoir pornographique au service de son petit mari. Ce dernier, pour la première fois de sa vie, ne réussit pas à donner le change. Il demeura, sans vie, sans ressort, au bord des larmes. Margaret, dépitée, essoufflée, partit se coucher sans poser de question.

Se retrouvant seul, Georges s’effondra en sanglots. Il n’en pouvait plus. Il lui fallait absolument se débarrasser de ce monstre avant que lui, Georges, n’y laisse sa peau, usé, dévoré par l’appétit insatiable de sa femme.

Il réfléchit longuement, échafauda divers plans. Il ne pouvait la pousser dans l’escalier, car il habitait une maison de plain-pied. Quant à la noyer, c’était exclu. Depuis longtemps ils ne canotaient plus sur le lac, aucune barque ne résistant aux kilos de Margaret. Il aurait pu, à la rigueur, le faire lors des ablutions de celle-ci, mais Georges se demandait souvent où pouvait bien être l’eau dans la baignoire tant le corps de sa femme occupait de place.

Il décida de l’empoisonner.

Elle engloutissait, chaque soir, une boîte complète de chocolats pralinés. Il suffirait d’introduire dans chaque gourmandise une dose de poison et le tour serait joué.

Le spectacle de sa femme, affalée sur le lit, en nuisette mauve, les cuisses éparpillées, la bouche ouverte sur un ronflement sonore, le fortifia dans sa décision.

Le lendemain, au petit déjeuner, ne voulant pas rester sur un échec, elle revint à la charge et, tandis qu’il avalait son café et ses biscottes, lui prodigua de savantes caresses. Mais, en dépit de toute la science acquise au fil de ses lectures obscènes, Margaret ne parvint pas à éveiller quoi que ce soit chez Georges, qui resta de marbre. Ce dernier en conçut tout de même quelque inquiétude. Il décida de précipiter les choses, plus vite Margaret disparaîtrait, plus vite il pourrait vérifier ailleurs ses capacités sexuelles. La pensée d’une liaison extraconjugale ne l’effleura même pas.

Se procurer le poison ne fut pas simple et lui prit plusieurs semaines, mais Georges y parvint. Il profita du sommeil de sa matrone pour fourrer les confiseries et emballer avec soin la boîte dans un papier de soie rose, ornée d’un chou de tulle jaune fluorescent.

         
       

 

Depuis le fameux soir, Margaret, perplexe et frustrée, avait mis elle aussi une stratégie au point afin de faire retrouver à son époux ses ardeurs passées. Conseillée par une amie, elle consulta un marabout gabonais qui lui vendit, à prix d’or, une poudre aphrodisiaque enfermée dans un sac en toile grise, en lui recommandant toutefois d’en user avec modération. A chaque repas, Margaret, saupoudra les aliments de Georges, attendant qu’elle fasse effet. Mais le résultat se fit attendre.

Profitant de l’anniversaire de son épouse, Georges offrit la fameuse boîte de douceurs. Devant tant de prévenance et de gentillesse, elle eut les larmes aux yeux et des frissons galopant le long de la colonne vertébrale. Les dérobades de ces dernières semaines l’inquiétaient, et lui laissaient à penser que si son Georgy ne l’aimait plus, c’est qu’il trouvait ailleurs satisfaction. S’il refusait de la touchait, sûrement qu’il en palpait une autre.

               
     

 

 

 

De bonheur et follement amoureuse, elle mit une double dose de potion magique dans le potage. Cette nuit serait la plus torride de leur existence.

Enveloppée d’une lingerie transparente, le cheveu frisotté, la paupière charbonneuse, le corps parfumé au jasmin, les ongles des doigts de pieds manucurés, elle se glissa au lit, dès après souper, certaine que Georges, empressé, les sens à l’envers grâce au remède miracle, viendrait l’y rejoindre.

Elle s’endormit sans s’en rendre compte. Au matin, surprise, elle découvrit que son Georgy ne s’était pas couché. Où pouvait-il être ?

Elle le trouva au salon, raide dans son fauteuil. Il avait succombé à une crise cardiaque. Le médecin de famille fut fort surpris, Georges jusqu’à présent ne souffrait d’aucune maladie cardio-vasculaire.

L’enterrement fut grandiose.

Les amis du couple étaient tous là. Les collègues de bureau de Georges disparaissaient derrière une couronne gigantesque, faite d’œillets et de roses jaunes. La chorale des écoles chanta avec force les cantiques préférés du défunt, et la messe dura deux heures, car le curé, souffrant d’un Parkinson, mélangeait ses feuillets. Les gens, debout dans la canicule, s’impatientaient.

Margaret, de noir vêtue, semblait moins grasse. Elle pleura beaucoup en songeant que son pauvre Georgy s’en était allé sans connaître une dernière fois les plaisirs de la chair. Après tout le mal qu’elle s’était donné, il aurait pu partir une fois son devoir accompli. Elle en concevait un infini regret. Si encore, ils étaient partis ensemble, ils auraient eu l’éternité pour batifoler.

Cette idée la rendit folle de désir. Elle sanglota plus fort dans son mouchoir.
Quand elle rentra chez elle, la cérémonie terminée, Georges au frais sous six pieds de terre, elle quitta ses vêtements de deuil qui lui tenaient chaud, et s’installa, nue sous sa chemise, dans le fauteuil préféré de ce dernier.

Emue, elle se souvint du dernier présent de son bien-aimé et ouvrit, avec dévotion, la grosse boîte de chocolat si joliment emballée. Comme il la chérissait ! Et c’est avec un serrement au cœur qu’elle entreprit d’ingurgiter, en souvenir de cet immense amour et des nuits de luxure qu’ils avaient connues ensemble, le délicat cadeau du pauvre Georgy.

 

                                                                                                                  

 

                                                  Gil et Olivier Melison extrait de contes d'auteurs (éditions Dominique Guéniot)

 

 

  

 

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