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la p'tite dame

     
                                    
     

Bein, qu’est-ce qu’elle attend la p’tite dame, toute seule dans sa p’tite auto ?

Ca fait au moins une demi-heure qu’elle est là, en pleine canicule, au soleil, sans bouger. Je l’ai vu arriver, fureter. Elle est passée une première fois, doucement, au pas. On devinait qu’elle cherchait. Elle est repassée une seconde fois, puis elle s’est garée, là, juste en face de chez moi. C’est pas un endroit pour attendre. Elle attrapera la mort. C’est que le soleil, en cette saison, il tape fort. Elle devrait descendre, faire quelques pas dans le jardin des Bonnes Dames de la Visitation. La vue y est superbe, et sous les frondaisons la fraîcheur vous enveloppe de linge parfumé, d’essences aromatiques.

Non, elle reste là. Elle se ronge les sangs. Elle espère quelqu’un. Un adultère pour sûr. On ne prend pas rendez-vous dans ma rue avec un fournisseur, ou son chef de service. Sauf si, justement, on a du sentiment pour le fournisseur ou le chef de service. C’est tranquille dans ma rue. Et puis il y a le jardin là-bas. Un endroit fort discret, dans lequel on peut s’aimer sans craindre les voyeurs, les voyous, la volaille.

Ma p’tite dame, faut pas vous miner comme çà. Je comprends que vous soyez en souci. Viendra-t-il ? Viendra-t-il pas ? Ah ! les hommes, ils nous font poireauter, ils nous font sangloter, ils nous font des misères. J’en sais quelque chose. C’est pas parce qu’aujourd’hui, ma gueule est toute bancroche qu’elle l’a toujours été. Moi aussi j’ai attendu, j’ai sangloté. Moi aussi j’ai aimé à en crever. Faut pas croire. J’ai pas l’air, mais j’étais assez craquante quand j’avais l’âge de la p’tite dame qui languit dans l’auto. Un je ne sais quoi qui leur plaisait. J’en ai rencontré des types qui me promettaient le cinéma en Technicolor. J’y croyais à chaque fois. Je devais être naïve. Comme la p’tite dame d’en bas.

                                     

La beauté d'une femme sotte est aussi ridicule qu'un anneau d'or au nez d'un cochon

                                                         

C’est çà, mets de la musique. Tu permets, je te tutoie, entre sœur de misère on peut bien se tutoyer ? Non ? Tu ne penses pas ? Passe pas n’importe quoi. Il y a des musiques qui n’sont pas pour l’attente. Des musiques qui vous donnent un cafard à hurler, un bourdon du tonnerre, et qui vous font chialer toutes les larmes de votre corps. Tu serais belle, si ton Rimmel coulait et qu’il arrive enfin. Est-ce que t'as un mouchoir pour réparer les dommages causés par une crise de Calgon ? Non, j’en mettrai ma main au feu. On pense pas à cet accessoire quand on file vers l'Eden.

Pas de jazz, ce truc là pue l’amour. Il en sort par toutes les notes, par tous les cris et tous les gémissements. Tu vas tant l'désirer ton homme, que tu dépériras. Non, ne prête pas l’oreille à la trompette d’Amstrong, ni à la clarinette de Bechet.  La volupté éclate à chacun de leur solo. Ils baladent leurs doigts sur ta gorge, sur ton ventre et le long de tes cuisses. Ils entrent dans ton bégonia, le fouillent et le transpercent, puis ils t’abandonnent pantelante, complètement défoncée. N’écoute pas cette musique, elle va te démolir.

Pas de tango non plus. Sois raisonnable. Si tu te laisses bercer par l’arbalatero, tu seras une serpillière au fond de ta bagnole. Crois-moi, je l’ai eu dans la peau cette saveur latine qui te crève le cœur, t’arrache les entrailles, t’oblige à t’astiquer toute seule au fond de ton lit. Et qui te fait hurler de solitude. N’écoute pas cette musique, elle va te démoraliser.

Mets toi un truc tout con, un truc pas trop dangereux, qui te fera oublier qu’il ne viendra pas. Car vois-tu, moi à ta place, je serais déjà repartie. Ca fait bientôt une heure que je te regarde de ma fenêtre. Tu étais bien jolie, lorsque t’es arrivée. Toute fraîche et pimpante, avec les yeux brillants, tes seins catimini dans l’échancrure de ton corsage, et les lèvres si tentantes qu’immédiatement j’ai su que tu venais pour l’amour. Un vrai bijou, somptueux, briqué comme un sou neuf.  Une heure dans la chaleur, je te dis pas les dégâts.

 Tu t’agites, tu as chaud, tu ouvres ta portière, tu t’éventes, tu remontes ta jupe presque jusqu’au nombril. Et tu écartes les jambes pour que l’air s’y engouffre. Et tu regardes l’heure toutes les trois secondes. Faut te faire une raison, il t’a oubliée. Ou il a eu un empêchement. Ils ont toujours des empêchements, t’as pas remarqué ?

                  

Leur femme – la légitime, celle qui a des antennes, elle respire l’adultère. Elle renifle l’infidélité. Elle trouve, par surprise, un boulot urgentissime qu’elle leur fourre dans les pattes au moment du départ pour Cythère. Ils sont coincés. Peuvent pas refuser. Ils sont lâches tu sais. Ils veulent tout protéger, tout garder. Alors tu fais pas le poids, même avec ta jeunesse, même avec ta blondeur, même avec ce corps délictueux. 

  
Rentre chez toi, ma belle. Va pleurer tout ton soûl. Peut-être qu’il t’appellera. Demain, après-demain, maintenant ou plus tard. C’est comme çà que je suis là, grasse, et moche, et tordue, à contempler les p’tites dames qui se perdent dans ma rue. Car pour me consoler, après avoir braillé, après avoir maudit, après m’être jeté des insultes au visage, car ils n’appelaient jamais, j’ouvrais une bouteille, compagne du chagrin et j’ai tant picolé, tant crié, tant aimé, qu’aujourd’hui ma p’tite dame, j’ suis plus qu’un amas de chairs oublié au bout de la rue de la Cure d’Air. Et j’ai bien de la peine de t'voir si malheureuse.

 

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