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Contes et nouvelles du 28-02-2011                                      

Contes et nouvelles

Bacchante

Ce soir Nono s'était emmêlé les crayons avec son jeu d'orgues et des bruits incongrus jaillirent aux moments les plus inopportuns. Des poursuites capricieuses refusèrent obstinément de s'allumer, les cinq cents clignotèrent lamentablement, les mille foirèrent et la pièce ne dut son salut qu'au professionnalisme des comédiens Heureusement qu'on jouait à la campagne, les spectateurs n'y virent que du feu.

 Furieux, en dépit des ovations qui le saluaient et des quatre rappels qui ramenèrent sur le plateau une débandade de joyeux lurons, Salvatore le metteur en scène, se précipita en régie et, mêlant des insultes italiennes à un français chaotique, apostropha Nono avec véhémence :

 - tou me fait chier, porcha madona. Tou picoles après si tou veux, mais pas avant. T'as compris viliacho ? Si tou recommences à foutre ma pièce en l'air, tou prends la porte, via. Arrivederci ! Des comme toi, y en a plein la rou. Capisce ?       

Stoïque, le régisseur essayait seulement de maintenir son regard droit derrière ses lunettes, ne pas ciller, ne pas trembler, ne pas s'écrouler aux pieds de ce con. Evidemment, aujourd'hui il avait fait très fort en prenant un peu d'avance et débuté le spectacle déjà bien imprégné. Mais aussi, était-ce sa faute si on avait oublié de lui apporter à manger, tandis qu'il se décarcassait à tirer ses câbles, à installer ses projecteurs, à régler ses découpes, à s'emberlificoter dans les guindes pendantes, à grimper par ci, à courir par là. Faisait chaud dans cette saleté de salle et il n'avait sous la main qu'une palette de bière, alors il s'était nourri et désaltéré – plutôt désaltéré - tant bien que mal. Nono n'était pas homme à boire au robinet des lavabos.        

       

Et maintenant, le divertissement terminé, qui allait ranger le matos, démonter les gélatines, rouler le décor, tandis que Salvatore se pavanerait, un verre de mauvais champagne à la main, au milieu des rosières en chaleur et des paysans gobe-mouches ? Nono l'imaginait avec sa chemise bouffante en soie sauvage jaune citron, son Jean super-moulant, son catogan Lagerfeld, ses bagues en toc, expliquant à des gogos ébahis sa théorie sur l'imaginaire. De rage, il flanqua un coup de pied à la table de mixage.           

Il était bien bête de rester avec cette compagnie minable, alors qu'il aurait pu être en Avignon avec les intermittents du spectacle à préparer des pièces grandioses dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes. Tout à sa colère, il oubliait qu'à chacun de ses voyages dans la cité Avignonnaise, il avait surtout travaillé sur des happening off dans des salles de seconde zone. La Cour d'Honneur, il ne l'apercevait que le matin quand il rentrait se coucher, alors que le personnel municipal ramassait les papiers et arrosait copieusement avant la canicule du jour. Son courroux lui donnant du punch, en moins de deux, il casa le matériel dans le fond du camion.     

  

Dans la grange aménagée en foyer, ne restait que des retardataires assoiffés, le maire et les serveuses en train de débarrasser et, accroché au comptoir, buvant du vin blanc tiède, le jeune premier de la troupe qui n'avait d'ailleurs plus vingt ans depuis longtemps. Nono s'assit lourdement à côté de Raphaël Destouches - quel nom d'artiste - et ce dernier tout aussi imbibé que lui, lui donna une grande bourrade en bredouillant : 

- t'as encore glandouillé. T'as patché de travers espèce d'andouille, j'en ai pris plein la gueule. Qu'est-ce que tu fous Bon Sang, tu finiras par te faire virer. Le rital y rigole pas avec ses mises en scène.            

Au lieu de faire la morale, la vedette devrait se regarder, pensa Nono en empoignant un verre et une bouteille. Il est vrai que Raphaël démaquillé, le cheveu rare, la main tremblotante, n'avait rien d'un Don Juan et question tempérance, il ne valait guère mieux que l'électricien. Ils se retrouvaient souvent ensemble à noyer des regrets, des souvenirs ou des désirances mal assouvies. C'est que les deux hommes avaient bien des points communs. Raphaël espéra longtemps faire partie d'une compagnie internationale et autrefois Nono jouait l'acteur, il était même sorti premier prix de comédie du Théâtre National de Strasbourg. Il connut une certaine gloire et c'est de cette époque qu'il prit l'habitude de picoler.         

                         

Il souffrait d'un trac immonde et, avant d'entrer en scène, le ventre noué de peur, l'estomac au bord des lèvres, il devait se doper au whisky. Au début un verre, puis deux, puis toujours davantage. De plus en plus effrayé par cette foule prête à le bouffer chaque soir, il abandonna les planches, mais pas la bouteille. Il se tourna vers la régie son et lumière. Eclairagiste éclairé, bruiteur génial, on ne trouvait pas mieux que lui dans la région quand il était à jeun. Malheureusement les soirées de poivrade, on pouvait tout craindre.           

Une fois de plus, les deux désespérés des tréteaux se rejoignaient en un tête à tête nostalgique, face à quelques fioles de piquette.      

A quatre heures du matin, grimpé sur une table, Nono en tricot de corps, hurlait "Violettes impériales" en claquant dans ses mains, tandis que Raphaël une fleur en plastique entre les dents, dansait le flamenco, en slip kangourou, le pantalon coincé sur le crâne et les pans de la chemise noués sur le nombril. Afin de s'en débarrasser, le maire qui avait sommeil, leur offrit les bouteilles restantes.         
                                                     

       
Nono eut bien du mal à retrouver la salle des fêtes tant il prit soin des précieux flacons. Son compagnon lui  faussa compagnie pour rejoindre l'hôtel du "Perroquet qui pleure" où il devait dormir. Toujours pareil, on logeait les vedettes à l'auberge du patelin et Nono devait se débrouiller. Mais il s'en fichait comme d'une guigne car il était chez lui dans les théâtres du monde entier et coucher dans les pendrillons ne le gênait nullement. Au moins il y avait ses aises. Une fois même, trop soûl pour ouvrir l'entrée des artistes, il s'écroula dans la poubelle et les éboueurs à l'aurore l'en délogèrent.           

Allongé au mieux, il déboucha une dernière bouteille et lampa à même le goulot. Quand il reposa la chopine, Elle en sortit. C'était Elle sa complice des nuits solitaires, sa bonne fée impériale, sa complaisante walkyrie, celle qui apparaissait quelquefois pour lui faire oublier le désert de ses amours. Jamais la même et pourtant si douce à son isolement, si tendre à ses ténèbres, si folle à son delirium trop lourd. Bien sûr, il n'y avait pas de sirène dans chaque litron ingurgité, mais quand elle giclait par surprise, Nono vivait un rêve langoureux. C'était toujours de grasses luronnes plus très jeunes, ni fraîches, aussi balourdes que le vin bon marché que Nono s'offrait, mais elles avaient un savoir-faire d'artiste, une énergie sans faille, une affection incommensurable.           

Quelquefois c'était une blonde capiteuse à la taille un peu épaisse, aux formes épanouies, aux cheveux clairsemés, d'autres fois une brune à la poitrine alourdie et cuivrée, aux fragrances musquées, d'autre fois encore, quand il buvait du vin d'Afrique du Nord, surgissait une femme voilée, couleur pain d'épice, tortillant un nombril large comme la rade d'Alger. Il en avait tant et tant caressées durant ses veillées de luxure, qu'il les confondait toutes et il les appelait mes grosses chéries en leur flattant la croupe. Elles riaient, le trouvaient beau, l'embrassaient goulûment, cavalaient joyeuses dans les cintres, se cachaient côté cour, réapparaissaient côté jardin, lui offrant des attraits défraîchis. Titubant Nono les poursuivait en rigolant et il les culbutait sur la moquette râpée de la loge royale. Il passait ainsi des nuits merveilleuses. Jamais il n'avait parlé à ses camarades de ces créatures qu'il retrouvait après boire. Il ne voulait pas être la risée de la troupe et puis, il préférait les garder pour lui seul. 

Ce soir, la compagnie se produisit chez un particulier qui donnait une fête dans son château. On jouait en plein air et, le spectacle terminé, les comédiens se trouvèrent mêlés aux invités pour un banquet champêtre. Chair exquise, vins délicieux, musique d'ambiance, la soirée s'avançait délicate et sereine vers l'aube claire.           

Comment Nono se retrouva-t-il dans la cave du châtelain en compagnie d'un de ses neveux ? Mystère. Albéric, Sigismond le Cloarec était un bon à rien qui dilapidait allégrement la fortune d'une lignée de baronnets avec autant d'ardeur qu'il descendait les barons de bière ou les magnums de champagne. Nono s'était dégoté là un complice digne de ses soûlographies et tous deux dégustèrent avec une certaine méthode les divers crus réunis par plusieurs générations de le Cloarec.           

Ils commencèrent par les jeunes vins couchés dans les casiers en bordure de cellier, quelques Cabernet à la robe rosée, quelques Anjou légers et frais, quelques vins de paille dorés et sucrés.  Puis, la cave ayant des allures de Champs Elysées, ils s'aventurèrent plus loin, vers les plus capiteux, les plus charpentés, des Pomerol à la belle couleur de rubis, des Cahors généreux, des Volnay entêtants, des Graves râpeux  et, comme boire donne soif, ils ne s'arrêtèrent pas de si tôt.

          

Nono voguait sur un nuage céleste, il arpentait le ciel au ralenti à grandes foulées aériennes, il se sentait pousser des ailes et une inspiration créatrice. Il déclama, debout sur un tonneau, la tirade des nez du Cyrano de Bergerac et son acolyte l'applaudit furieusement. Gigantesque et cabotin, Nono le salua d'un large mouvement de chapeau imaginaire et, emporté par son élan, s'écroula au milieu du chai.  

Quand il reprit ses esprits, il était seul et une migraine effroyable lui triturait la cervelle. Il avait perdu ses lunettes et l'environnement se paraît d'un flou grisâtre. A tâtons il chercha son chemin. Il déglutit péniblement car son gosier était fort sec et sa bouche pâteuse. Il fallait qu'il avale quelque chose. Il prit au hasard une bouteille. Ce devait être une liqueur de prix car le flacon était tout poussiéreux, mais Nono ne put lire l'étiquette. Après plusieurs tentatives infructueuses, il parvint à la déboucher et laissa le liquide couler lentement dans sa gorge. Dieu quel délice !  Un nectar de première.  Juste à la bonne température, gouleyant à souhait, le breuvage divin ‚tait un véritable velours pour le palais.
                                                                                

    

 Nono ingurgita les trois quarts de la carafe d'une seule traite, sans reprendre haleine, les yeux fermés pour mieux en saisir le bouquet. Puis il la reposa et resta un long moment à en savourer l'arôme resté suspendu à ses papilles. Quand il ouvrit les paupières, Elle était là.  Une superbe créature longue et fine comme une liane, vêtue de peau de lion, la poitrine altière dénudée et palpitante. La cascade de ses boucles ambrées descendait jusqu'à ses reins, un rayon de lune passant par le soupirail opalisait sa peau transparente et l'éclat de son sourire endiamantait la nuit. Elle posa au sol le thyrse qu'elle tenait à la main et rejeta d'un mouvement gracieux sa luxuriante chevelure sur ses épaules. Nono resta sans voix. Jamais jusqu'à présent les effluves avinés de ses soirées d'apocalypse ne lui avaient offert semblable joyau. Et en plus elle parlait. La musique de ses mots s'accrochait en notes vaporeuses aux oreilles du régisseur : 

- bonsoir, je suis Bacchante, la servante immortelle de Dyonisos, le Dieu du vin, des plaisirs et des arts. Je suis à toi pour le reste de la nuit.           

 

Nono souhaita intérieurement que le temps s'arrête et que la nuit ne finisse pas. Il n'osait la toucher de peur que le moindre contact de ses grosses pattes la fît s'évaporer. Ce fut elle qui s'approcha de lui et, de ses mains douces aux ongles rouge sang, elle déboutonna la chemise écossaise, dégrafa le Jean crasseux, le fit glisser à terre et prodigua au jeune homme mille savantes câlineries. Subjugué, haletant, Nono se laissa faire, le rêve prenant des dimensions homériques. Ce n'était que délicatesse,  suave bien-être, bonheur délectable, soupirs délicieux.         Bacchante sentait l'oranger, sa peau lisse chatoyait, ses cuisses fermes ondoyaient sous la caresse et son ventre souple accueillit Nono dans une félicité fabuleuse.        

Après maints assauts fantasmagoriques, après moult enlacements irréels, quand l'aube teinta le bord du soupirail de pâleur, Nono essaya en vain de la retenir serrée contre sa poitrine. Mais elle disparut comme les autres et il resta vautré au sol, une bouteille vide entre les bras. Il eut beau fouiller chaque recoin, derrière les tonneaux, sous l'amoncellement de litres abandonnés, il ne la trouva point. 

   
 N'ayant pu lire l'étiquette de la bouteille magique, Nono à partir de cette nuit surnaturelle, tenta de retrouver, au fond de nombreux flacons, le souvenir de Bacchante. Les créatures qu'il y rencontra ne purent lui faire oublier cette nymphe au corps si doux. Mais il gardait sur les lèvres le parfum du nectar suprême et dans son coeur les réminiscences de cette fantastique soirée.  Il lui suffisait de fermer les yeux, Elle était là à ses côtés, toujours présente, inaccessible et pourtant proche. Il pouvait la caresser du bout des doigts, lui parler à l'oreille, baiser sa bouche charnue jusqu'à en perdre la raison.

extrait de Contes d'auteurs - Gil et OIivier Melison - édition Dominique Guéniot

     

           

 

 

Contes et nouvelles du 21-01-2011                                      

Contes et nouvelles

Le bain

 

Tony n’aimait pas l’été.

Avec l’été, la maison prenait des allures d’étuve. Et si par malheur, les fenêtres restaient ouvertes, des courants d’air agitaient le moindre rideau, claquaient les portes avec fracas soulevant l’exaspération des filles. De plus, les bruits de la rue violaient le silence. Et Tony n’aimait pas le bruit.

Il remua légèrement le bras gauche, souleva de sa main valide l’autre qui ne l’était plus. Ce mouvement lui prit un bon quart d’heure, et le mit en nage. Il maugréa. Sans voix, sans murmure, juste dans son crâne oublieux. Depuis longtemps, Tony, ne parlait plus. Ou seulement par bribes, quelques monosyllabes échappées de ses lèvres sans vie.

 

         Sa tête glissa sur l’oreiller. Il essaya en vain de la remettre en place. Il détestait rester bancal, le corps à moitié coincé dans la sangle de son fauteuil. Cette position provoquait des démangeaisons au côté vivant de son anatomie et comme il ne pouvait pas se gratter, il devait attendre qu’une infirmière s’occupe de lui. Tony n’était guère exigeant. Il ne sonnait jamais, n’appelait jamais. Il patientait. Rarement longtemps d’ailleurs, car cette extrême résignation lui valait la considération du personnel soignant de la maison où il demeurait depuis maintenant quatre ans. C’était en quelque sorte un résident modèle et chacune de ces dames le chouchoutait à qui mieux mieux.

 

Justement, Anne entra. Elle eut pour le vieillard un mot gentil. Elle réajusta l’oreiller, frotta un instant les épaules avachies, replaça Tony à l’endroit. Puis elle l’abandonna dans la contemplation du jardin, un de ses passe-temps favoris. Quoique aimable, Anne et ses gestes brusques, ne plaisaient pas à Tony. Il lui préférait Maroussia, une jeune polonaise, à l’allure évanescente, aux longues tresses blondes coiffées en couronne, aux yeux immensément bleus.     

Tony était sans passé, sans âge, presque sans souvenir. Quelquefois, lui revenaient des lambeaux de son existence d’avant, mais si flous, si vagues, qu’il ne pouvait les rattacher les uns aux autres, ni les situer dans le temps. Mais, qu’importe le temps. Il vient un moment où il n’a plus d’importance. Les jours, les nuits, les saisons se ressemblent, se mélangent. Sauf l’été que Tony n’aimait pas.                                                               

                                                                     

  
L’été, la maison partait en vacances. Elle devenait villégiature traversée par des familles inhabituelles. Elle bourdonnait continuellement. Elle ne s’identifiait plus. Les résidents s’agaçaient pour un rien. Le personnel soignant s’irritait également. Les journées traînaient, les soirées languissaient. Les nuits moites hurlaient à la douleur. Non vraiment, l’hiver n’accumulait pas tous ces inconvénients. L’hiver, le cocon se refermait sur une sorte d’intimité matriarcale. Une odeur de soupe aux légumes flottait et le vacarme campait à l’extérieur, de l’autre côté, chez les gens ordinaires.

Maroussia ne venait pas tous les jours. Cependant le vieil homme ne se trompait jamais. Il connaissait exactement ses horaires de service. Il la guettait, tel un gamin passionné. Mentalement il la surnommait « Mon Doux Ange ». Et la nuit, parfois, elle apparaissait dans ses songes, par intermittence, et de manière fort convenable. Il l’apercevait dans une robe rouge à larges godets, une robe dansante. Il s’imaginait alors jeune homme, et il l’emmenait danser. Mais il se réveillait bien avant d’avoir atteint la piste de danse. D’ailleurs à dire vrai, il lui semblait qu’avant il ne savait pas danser.

La jeune femme affectionnait ses pensionnaires. Le matin, la blouse à peine sur les épaules, laissant ses collègues papoter autour de la sainte tasse de café, elle visitait ses « amoureux », comme elle les appelait. Tony était son préféré. Elle le choyait avec sollicitude. Peut-être parce que, seul dans l’existence, il ne recevait aucune visite. Peut-être parce qu’il la regardait avec tendresse. Ou bien parce qu’il ne réclamait jamais. Enfin, elle le chérissait plus que les autres.

Un code, tacitement mis au point entre eux, leur permettait de se comprendre sans émettre le moindre son.     Maroussia s’introduisait dans la chambre de Tony dans un bruissement d’ailes. Il reconnaissait son parfum, ce frôlement fugace, le souffle arachnéen de sa présence. Elle l’embrassait sur le front, de temps en temps sur la joue. Une fois, alors qu’il fermait les yeux, elle l’embrassa sur les lèvres, éveillant chez lui une foule d’émotions enfouie dans l’immense cloaque de son subconscient.

Souvent, elle se glissait au pied du lit, roulait les draps et les couvertures et s’employait à le masser, en chantonnant des chants de son pays. Ses mains, douces, légères couraient subtilement. Le corps douloureux reprenait vie. Tony se souvenait vaguement, à ces moments-là, de caresses anciennes, d’instants évaporés. Il s’endormait, un sourire émerveillé sur le visage. Il pensait que le paradis ressemblait un peu à ça. D’autres fois, elle l’installait confortablement et s’asseyait près de lui avec un livre de contes. Elle prenait le temps de lui lire une histoire. Une histoire avec des loups et des chasseurs. Une histoire pour les petits enfants, que Tony n’écoutait pas. Il prêtait seulement l’oreille à la musique de sa voix, à son accent si bizarrement roulant, à sa respiration qui soulevait régulièrement sa blouse. Et ses yeux s’attardaient sur une mèche rebelle qui s’entortillait autour de son oreille. Ou bien sur la veine bleutée de son poignet droit. Ou bien sur ses genoux ronds que l’entrebâillement de la blouse laissait voir, ses cuisses potelées qu’elle ne dissimulait pas, ses bras nus, forts et fragiles à la fois.

     
                          
     

 

Mais ce que préférait Tony, c’était le jour du bain. Ce jour là, dès l’aurore il se sentait fébrile. Maroussia s’arrangeait pour être de service et le dorloter. Elle poussait le fauteuil jusqu’à la salle de bains, fermait la porte derrière eux. Tony trouvait l’endroit trop vaste, trop aseptisé pour une tâche si intime, mais c’était tout de même le plus merveilleux des endroits. L’antichambre de l’éternité.

La jeune femme le déshabillait alors avec précaution. Elle lui enlevait ses chaussons, ses chaussettes, frictionnant au passage la plante de ses pieds, ses mollets. Puis elle ôtait le pantalon de son pyjama, sa veste, le tricot de peau. A chaque fois, un frisson parcourait le côté vivant de Tony. Un long frisson de plaisir que l’infirmière recevait comme un S.O.S. Elle devinait que le pauvre corps ne se froissait pas de froid, alors elle lui transmettait son énergie, sa chaleur, en l’enserrant dans ses bras. Tony s’y trouvait bien, la tête appuyée sur la poitrine de la jeune femme. Il aurait voulu que cet instant se prolonge jusqu’à l’infini.

Elle le soulevait comme un fétu de paille, le serrait quelques minutes contre elle. Il sentait palpiter ses seins. Il humait son parfum. Il respirait son odeur. Elle le posait dans la baignoire et ouvrait les robinets. Une chaude humidité les enveloppait et, s’échappant par l’échancrure indiscrète de la blouse, des effluves de femme se mélangeaient à la brume. Maroussia langoureusement glissait l’éponge sur le torse, sur les épaules. Elle s’attardait dans le dos, sur les seins. Elle frottait les pieds, les jambes, les bras, les mains en écartant un à un les doigts. Elle lui rasait la barbe précautionneusement, le shampouinait, manucurait ses ongles. Le temps semblait arrêté . Tony nageait dans le brouillard odorant, impalpable.

Puis elle passait à la toilette intime. Au début Tony fut embarrassé des gestes de cette si jeune et jolie femme, puis il s’habitua. Mieux même, il attendait ce moment. Il fermait les paupières et laissait les mains de Maroussia exercer leur talent. Elle savonnait ses paumes, et délicatement enduisait de mousse les poils du bas-ventre, le sexe, les testicules, les fesses, le haut des cuisses du vieillard. Elle s’attardait avec attention, avec affection sur chacune des parties flétries de ce corps torturé. Elle décalottait soigneusement le gland, faisait aller la peau tout autour. Puis elle rinçait méticuleusement, sans se presser.

La fin du cérémonial approchait. Avec regret Tony ouvrait les yeux. Maroussia l’enveloppait alors dans un immense drap de bain qui le recouvrait tout entier. Il disparaissait dans la blancheur du linge, petit cadavre encore chaud serré contre la vie. Elle le berçait parfois, murmurant à son oreille des mots en polonais qu’il ne comprenait pas, ou bien elle l’appelait « mon petit homme », « mon enfant chéri ». Quelquefois, elle pleurait et Tony s’envahissait d’une tristesse identique. Elle se reprenait, l’essuyait avec soin, le talquait comme on le fait d’un bébé. Puis elle le rhabillait avec des vêtements propres, le coiffait, l’installait dans sa chaise, le sanglait. Elle sortait alors de la poche de sa blouse, délicatesse suprême, un flacon d’eau de toilette. Elle s’en aspergeait les doigts et les laissait vagabonder dans le cou de Tony. Elle saisissait ensuite entre ses deux mains ce visage de vieux bambin, rose et doux. Elle plantait ses yeux de porcelaine dans les yeux usés, posait sa bouche rouge et pleine sur la bouche décolorée. L’espace d’une seconde ils devenaient amants.

Et elle le reconduisait dans sa chambre.

Extrait de "Tous des salauds" - Even Gil - Manuscrit.com

 

 

 

 

 

 

 

Contes et nouvelles du 10-09-2010                                      

Contes et nouvelles

Le vaisselier

 

                

Désormais, j'en suis sûre, il y a quelqu'un qui loge dans le vaisselier de ma salle à manger !
Depuis plusieurs jours, un doute me titille. Des bruits insolites m'ont mis la puce à l'oreille. Des craquements sinistres me réveillent la nuit. Des froissements furtifs, des cliquetis de verres me font tressaillir. Et ce matin, pour parfaire le tableau, une assiette s'est brisée, comme ça toute seule. J'ai donc décidé de vider mon bahut.

                                                                

J'ai sorti le service en faïence de Florence, la panoplie de verres poussiéreuse à souhait, l'argenterie ternie, des plats, plats, ovales, ronds, creux et même carrés, deux soupières, une petite et une grande au couvercle fendu, des saucières saugrenues, des ramequins ramassés, un plateau à fromages, sans fromage, une théière ténébreuse, un sucrier ventripotent, trois crémiers crénelés et un tas d'autres choses dont j'avais oublié que je les possédais. J'ai enlevé aussi quatre nappes, la jolie damassée toute jaunie aux plis, une ronde rose rigolote ramenée de Rome, une vieille écossaise effilochée aux bords, et celle des grands jours en guipure ajourée et qui a peu servi. J'ai posé à côté les serviettes assorties, écrasées, cornées, bouleversées, des bouquets sans couleur, sans odeur, sans saveur, aux tristes fleurs séchées, et des cuillers en bois, des rubans de satin, un bougeoir sans bougie, des napperons froissés, des salières renversées, des pichets tristounets, des cruchons chagrinés.

J'entassais, j'entassais, et soudain j'ai eu honte de ce vieux bric à brac. Assise sur le plancher, les jambes écartées, j'ai contemplé perplexe ces trésors abandonnés depuis bien trop longtemps dans mon vaisselier et, nostalgiquement, caressant du regard toutes ces pauvres richesses, je me suis souvenue du temps, pas si lointain, où gaiement en soirée, je leur faisais la fête. Etait-ce hier, ou alors avant-hier, que je dressais pour toi, pour eux, pour nous, des couverts de galas ?

En cette époque-là, la maison débordait de rires et de chansons et l'ami qui passait trouvait toujours ouverte une table chez nous. Car il n'était pas rare, aux soirées de juillet, de démultiplier la famille, de manger et de boire jusqu'au petit matin. Sur la terrasse fraîche, l'aurore nous trouvait vaillants, prêts à l'attaque d'un nouveau jour. Quant aux veillées d'hiver, elles stoppaient la froidure aux carreaux stupéfaits, et la mélancolie restait à l'extérieur toute roide de gel.

Ainsi mon vaisselier n'avait jamais loisir de voir s'installer la poussière en ses flancs. Ce n'était qu'un ballet, chaque jour ordonné, d'assiettes en faïence, de verres, de gobelets, de bougeoirs, de bougies et de petits bouquets courant entre les plats qui fumaient joliment. Cependant qu'aujourd'hui, chichement attablés sur un carré ciré, nous mangeons vite fait, sans plaisir, sans bonheur, dans un silence complet, de fades aliments.
J'ai secoué la tête, la nostalgie avec, et j'ai examiné les étagères vides. Il n'y a rien à l'intérieur de mon vaisselier. Rien, pas la moindre bestiole, ni souris, ni cafard, ni lutin lutineur enfermé par erreur. Il n'y a qu'un petit tas de tristesse tout gris accroché aux parois, une longue traînée d'amertume jaunâtre dans le fond, quelques brins de regrets éparpillés. J'ai balayé du revers de la main ces traces impudiques d'une vie antérieure.

A grande eau j'ai lavé le service en faïence ramené de Florence, la panoplie de verres avec cent précautions, les plats, plats, ovales, ronds, creux, et même les carrés, les soupières, les saucières et tout le fourniment des théières, des crémiers, ramequins, sucrier. Et puis, allègrement, j'ai blanchi sur le pré la nappe damassée et ses douze serviettes, j'ai lessivé la ronde rose de Rome pour qu'elle rigole encore, et remis en état la belle des grands jours. J'ai taillé sans soupir des chiffons à chaussures dans la vieille écossaise aux bords effilochés. J'ai fourbi l'argenterie. J'ai relevé les salières, jeté les bouquets fatigués, repassé les rubans, préparé les bougeoirs, amidonné les napperons. Et mon vaisselier, tout guilleret, a repris son faste d'antan.

Je le sentais joyeux, avec ses piles de vaisselle brillante, ordonnées, alignées comme pour la parade, avec le linge fleurant bon, prêt à bondir dessus la table pour l'égayer. Il piaffait d'impatience d'être encore à la noce. Il ne me restait plus qu'à inviter des gens, des copains, des amis, avec tous leurs enfants, pour qu'enfin la maison ne craque plus la nuit et que mon vaisselier ne pleure plus le jour.

Gil et Olivier Melison - extrait de Contes d'Auteurs 

 

Contes et nouvelles du 03-08-2010                                      

Contes et nouvelles

la p'tite dame

     
                                    
     

Bein, qu’est-ce qu’elle attend la p’tite dame, toute seule dans sa p’tite auto ?

Ca fait au moins une demi-heure qu’elle est là, en pleine canicule, au soleil, sans bouger. Je l’ai vu arriver, fureter. Elle est passée une première fois, doucement, au pas. On devinait qu’elle cherchait. Elle est repassée une seconde fois, puis elle s’est garée, là, juste en face de chez moi. C’est pas un endroit pour attendre. Elle attrapera la mort. C’est que le soleil, en cette saison, il tape fort. Elle devrait descendre, faire quelques pas dans le jardin des Bonnes Dames de la Visitation. La vue y est superbe, et sous les frondaisons la fraîcheur vous enveloppe de linge parfumé, d’essences aromatiques.

Non, elle reste là. Elle se ronge les sangs. Elle espère quelqu’un. Un adultère pour sûr. On ne prend pas rendez-vous dans ma rue avec un fournisseur, ou son chef de service. Sauf si, justement, on a du sentiment pour le fournisseur ou le chef de service. C’est tranquille dans ma rue. Et puis il y a le jardin là-bas. Un endroit fort discret, dans lequel on peut s’aimer sans craindre les voyeurs, les voyous, la volaille.

Ma p’tite dame, faut pas vous miner comme çà. Je comprends que vous soyez en souci. Viendra-t-il ? Viendra-t-il pas ? Ah ! les hommes, ils nous font poireauter, ils nous font sangloter, ils nous font des misères. J’en sais quelque chose. C’est pas parce qu’aujourd’hui, ma gueule est toute bancroche qu’elle l’a toujours été. Moi aussi j’ai attendu, j’ai sangloté. Moi aussi j’ai aimé à en crever. Faut pas croire. J’ai pas l’air, mais j’étais assez craquante quand j’avais l’âge de la p’tite dame qui languit dans l’auto. Un je ne sais quoi qui leur plaisait. J’en ai rencontré des types qui me promettaient le cinéma en Technicolor. J’y croyais à chaque fois. Je devais être naïve. Comme la p’tite dame d’en bas.

                                     

La beauté d'une femme sotte est aussi ridicule qu'un anneau d'or au nez d'un cochon

                                                         

C’est çà, mets de la musique. Tu permets, je te tutoie, entre sœur de misère on peut bien se tutoyer ? Non ? Tu ne penses pas ? Passe pas n’importe quoi. Il y a des musiques qui n’sont pas pour l’attente. Des musiques qui vous donnent un cafard à hurler, un bourdon du tonnerre, et qui vous font chialer toutes les larmes de votre corps. Tu serais belle, si ton Rimmel coulait et qu’il arrive enfin. Est-ce que t'as un mouchoir pour réparer les dommages causés par une crise de Calgon ? Non, j’en mettrai ma main au feu. On pense pas à cet accessoire quand on file vers l'Eden.

Pas de jazz, ce truc là pue l’amour. Il en sort par toutes les notes, par tous les cris et tous les gémissements. Tu vas tant l'désirer ton homme, que tu dépériras. Non, ne prête pas l’oreille à la trompette d’Amstrong, ni à la clarinette de Bechet.  La volupté éclate à chacun de leur solo. Ils baladent leurs doigts sur ta gorge, sur ton ventre et le long de tes cuisses. Ils entrent dans ton bégonia, le fouillent et le transpercent, puis ils t’abandonnent pantelante, complètement défoncée. N’écoute pas cette musique, elle va te démolir.

Pas de tango non plus. Sois raisonnable. Si tu te laisses bercer par l’arbalatero, tu seras une serpillière au fond de ta bagnole. Crois-moi, je l’ai eu dans la peau cette saveur latine qui te crève le cœur, t’arrache les entrailles, t’oblige à t’astiquer toute seule au fond de ton lit. Et qui te fait hurler de solitude. N’écoute pas cette musique, elle va te démoraliser.

Mets toi un truc tout con, un truc pas trop dangereux, qui te fera oublier qu’il ne viendra pas. Car vois-tu, moi à ta place, je serais déjà repartie. Ca fait bientôt une heure que je te regarde de ma fenêtre. Tu étais bien jolie, lorsque t’es arrivée. Toute fraîche et pimpante, avec les yeux brillants, tes seins catimini dans l’échancrure de ton corsage, et les lèvres si tentantes qu’immédiatement j’ai su que tu venais pour l’amour. Un vrai bijou, somptueux, briqué comme un sou neuf.  Une heure dans la chaleur, je te dis pas les dégâts.

 Tu t’agites, tu as chaud, tu ouvres ta portière, tu t’éventes, tu remontes ta jupe presque jusqu’au nombril. Et tu écartes les jambes pour que l’air s’y engouffre. Et tu regardes l’heure toutes les trois secondes. Faut te faire une raison, il t’a oubliée. Ou il a eu un empêchement. Ils ont toujours des empêchements, t’as pas remarqué ?

                  

Leur femme – la légitime, celle qui a des antennes, elle respire l’adultère. Elle renifle l’infidélité. Elle trouve, par surprise, un boulot urgentissime qu’elle leur fourre dans les pattes au moment du départ pour Cythère. Ils sont coincés. Peuvent pas refuser. Ils sont lâches tu sais. Ils veulent tout protéger, tout garder. Alors tu fais pas le poids, même avec ta jeunesse, même avec ta blondeur, même avec ce corps délictueux. 

  
Rentre chez toi, ma belle. Va pleurer tout ton soûl. Peut-être qu’il t’appellera. Demain, après-demain, maintenant ou plus tard. C’est comme çà que je suis là, grasse, et moche, et tordue, à contempler les p’tites dames qui se perdent dans ma rue. Car pour me consoler, après avoir braillé, après avoir maudit, après m’être jeté des insultes au visage, car ils n’appelaient jamais, j’ouvrais une bouteille, compagne du chagrin et j’ai tant picolé, tant crié, tant aimé, qu’aujourd’hui ma p’tite dame, j’ suis plus qu’un amas de chairs oublié au bout de la rue de la Cure d’Air. Et j’ai bien de la peine de t'voir si malheureuse.

 

Contes et nouvelles du 04-05-2010                                      

Contes et nouvelles

La bonne année

         
               

 

Magnanix : en cette période de fête, le cœur débordant d’amour et de tendresse, je  tiens à présenter mes vœux au monde entier…
Xénophox : ah ! non, pas aux Japonais. Magnanix : et pourquoi ça, pas aux Japonais ? Qu’est-ce qu’ils ont de particuliers, les Japonais ? Xénophox : vous n’allez pas serrer sur votre cœur des gens qui bouffent du poisson cru, tout de même ?
Magnanix : bein… bof… beuh….
Xénophox : enfin… du poisson cru… comme qui dirait, vivant…
Magnanix: oui, oui, vous avez sans doute raison. Du poisson cru. Beurg… les cannibales ! Je présente donc mes vœux au monde entier, sauf aux Japonais….

 

 

    
       
Xénophox : pas les Anglais non plus !
Magnanix : bein pourquoi ? Ils ne mangent pas de poisson cru, les Anglais. Ils font tout bouillir…
Xénophox : non, mais, ils ont brûlé Jeanne d’Arc  et assassiné Napoléon ! Impossible de serrer sur votre cœur des infâmes qui ont mis la Pucelle au barbecue ?
Magnanix : évidemment ! Evidemment, c’est un argument.  Griller Jeanne, c’était pas chrétien ! Donc je présente mes vœux au monde entier, sauf aux Japonais et aux Anglais….
Xénophox : et les Teutons ?
Magnanix : vous avez quoi contre les Teutons ? Ils mangent de la choucroute. C’est cuit, la choucroute. Non ? Et ils n’ont pas cramé Jeanne d’Arc, n’est-ce pas ?
Xénophox : vous avez la mémoire courte, mon Cher. Les Prussiens sont nos ennemis HE-RE-DI-TAIRES : 1870, 14/18, 39/45, le mark plus fort que le franc, pour ne citer que les événements récents, car si on va plus loin…  Enfin, tout de même, serrer sur votre cœur ce ramassis de sauvages. Non ! Non !!
Magnanix : vous avez sûrement raison. Vu sous cet angle, les Teutons… Bon, bein, le cœur débordant d’amour et de tendresse, je présente mes vœux au monde entier, sauf aux Japonais, aux Anglais et aux Allemands…

         
       

 

Xénophox : pas aux Italiens non plus !
Magnanix : ah ! non. Là vous exagérez. Nous les aimons les Italiens, leur musique, leur vin, leurs pâtes, leurs gelati, la dolce vita, ô sole mio, Don Camillo… 
Xénophox : oui, mais, vous passez sous silence qu’ils sont en train de nous écrabouiller. Ils rachètent nos entreprises, ils nous rongent nos parts de marché. Il n’y a plus que le design italien qui compte… Tant qu’ils ne possédaient que de la musique, du vin et ces quelques  pâtes, on voulait bien leur prêter Fernandel pour jouer au curé. Mais là, non ! Ils abusent, même nos couturiers français sont italiens, maintenant. Alors, les embrasser, non ! Non ! Non !
Magnanix : bon, si vous y tenez. Je présente donc mes vœux les plus sincères au monde entier, sauf aux Japonais, aux Anglais, aux Allemands, et aux Italiens…                                                                  

 

 

             
         
Xénophox : et les Espagnols, alors ?
Magnanix : ah ! Qu’est-ce qu’ils ont les Espagnols ? Ils ne dévorent pas les poissons vivants ? Ils n’ont pas rôti Jeanne la bonne Lorraine ? Ils ne nous ont pas encore piqué nos parts de marché ? Sauf à nous envahir de leurs fraises pas mûres. Mais c’est un péché véniel, non ?
Xénophox : votre manque de culture me désarme ! Et Charles Quint, vous en faites quoi de Charles Quint ?
Magnanix :
rien. Je n’en fais rien de Charles Quint…
Xénophox : comment ça, rien ? Charles Quint, voyons … Enfin, Charles Quint, ce type qui nous a piqué tous nos territoires. Charles Quint, le traître qui a jeté François Ier en prison et qui nous a demandé une rançon terrible. Et qui, plus est, était nourri par la louve germanique. Vous voudriez serrer dans vos bras affectueux un pareil ennemi ? Vous n’êtes pas rancunier…
Magnanix : bon, si ça peut vous faire plaisir… Je présente mes vœux chaleureux au monde entier, sauf aux Japonais, aux Anglais, aux Allemands, aux Italiens, aux Espagnols…
Xénophox : pas les Arabes !
Magnanix : ah ! Non. Vous n’allez pas, en plus, être raciste…
Xénophox : et Poitiers. Evidemment, balayé Poitiers, gommé de votre tête à trous. Belle mentalité ! Mais vous rendez-vous compte qu’aujourd’hui, ils ont largement dépassé Poitiers et Charles Martel ferait bien de rappliquer vite fait. Alors, souhaiter de bonnes choses à l’envahisseur, jamais !
Magnanix : d’accord, si vous estimez que c’est mieux comme ça. Le cœur débordant d’amour et de tendresse, j’offre mes vœux les plus chaleureux au monde entier, sauf les Japonais, les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols et les Arabes. Ça vous va comme ça ? Pas d’autres ennemis héréditaires ? Pas de malfaisants qui vous chagrinent ?
Xénophox : en y réfléchissant, pas les Russes non plus. Voyez-vous, depuis Attila, ces gens là sont restés arrogants. Ils ont même trouvé un moyen encore plus efficace pour que l’herbe ne repousse plus. Ils ont inventé Tchernobyl. Vous ne pouvez pas étreindre des semeurs de choléra ? Enlacer des épandeurs de cancers de la thyroïde ? Accoler des arroseurs de neutrons ?
Magnanix : absolument, je ne peux pas. Mesdames et Messieurs, j’embrasse donc le monde entier, sauf les Japonais, les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Arabes, les Russes….
Xénophox : Bon Sang ! J’allais oublier… pas les Américains !
Magnanix : je me disais aussi…. Ils sont comment, les Américains ?
Xénophox : c’est un peuple de ruminants. Ils mâchent toute la journée. Et puis, ils mangent répugnant : pop-corn, coca-cola, hamburger, hot-dog. Comment peut-on aimer des individus qui boulottent du chien ? Ils ne sont pas civilisés, c’est indubitable mon Cher Ami.
Magnanix : bon, bon… comme il vous plaira… je serre dans mes bras le monde entier, sauf les Japonais, les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Arabes, les Russes,  les Amériains… Vous ne voyez plus personne à mettre à l’index ?
Xénophox : je cherche… Je cherche…. Bein dites donc, pour faire plus court,  si vous embrassiez seulement les Français ? On gagnerait du mot ?

     
                                                              
     
Magnanix : ah ! non… pas les Français.
Xénophox : et pourquoi, pas les Français ?
Magnanix : parce que les Français, ce sont tous des étrangers !

 

 

 

 

 

 

 

Contes et nouvelles du 29-03-2010                                      

Contes et nouvelles

Liberté, Liberté chérie......

 

... On peut avoir de la répugance pour le porc vivant et manger avec plaisir du saucisson. Paul Masson

Il était une fois (eh ! oui, c’est un conte. Mais vous savez bien que les contes, comme les histoires d’amour, finissent mal, en général) Donc, disais-je, il était une fois un vieux sage qui se posait des questions. De plus en plus dubitatif sur la raison des mots, il décida de partir à la recherche du sens perdu. Car certains mots, à force d’être utilisés dans n’importe quel sens, un peu n’importe comment, et par n’importe qui, peu à peu s’altèrent, s’aliènent, s’éparpillent, se galvaudent. En un mot comme en cent : ils perdent leur contenu.

Il fit son baluchon, prit son bâton (oui, dans les contes les Vieux Sages ont toujours un bâton sur lequel s’appuyer durant leurs pérégrinations. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît).  Donc disais-je, il prit son bâton de pèlerin et partit en quête du mot « LIBERTE »

Il traversa d’abord un long, long, long désert silencieux où l’écho ne se répercutait pas, où la parole ne s’envolait pas, où les mots n’étaient pas de mise. Surtout ce mot « LIBERTE » que les Hommes ont inventé sur des critères psycho-sociologiques et qui est une valeur purement abstraite. L’animal, comme le végétal, n’obéissant qu’à une seule loi, celle de la nature, ainsi qu’à des notions fondamentales comme survivre, se reproduire, manger ou être mangé. Autrement dit, dans ce monde là « la raison du plus fort est souvent la meilleure ».

Il pressa l’allure, certain de ne pas trouver dans cet endroit muet, la réponse à ses questions.

         
           Il chemina un moment avec deux compagnons qu’il avait croisés au hasard d’une halte. Deux hommes inséparables, d’âge incertain, d’allure indéfinissable qui devisaient sans cesse, tressaient leurs propos, s’arrêtaient souvent pour mieux s’écouter l’un l’autre. Un soir de libation plus conviviale que d’habitude, ils se laissèrent aller à des confidences. Ils s’étaient rencontrés dans un camp de prisonniers, loin, très loin à l’Est. On leur avait pris leur jeunesse. 

 

On leur avait enlevé leur dignité. On avait détruit leur famille. On les avait dépouillés de leur liberté en les enfermant dans quelques mètres carrés. Mais l’un comme l’autre avait survécu. L’un, après chaque torture, après chaque indignité, quand il manquait de tout, quand la lumière cruelle blessait son sommeil, s’évadait régulièrement en jouant dans sa tête aux échecs. Combien de parties avait-il entrepris ainsi, seul, libre face à des gardes-chiourmes qui ne comprenaient pas ? Combien en avait-il gagnées ? Perdues ? Annulées ? Il n’en savait rien et le propos ne l’intéressait pas.

 
         

Quant à l’autre, suivant le même processus, il avait laissé sa raison se détacher de son corps et voguer en toute  liberté sur une musique, qu’à chaque instant insupportable, il jouait dans sa tête sur un piano imaginaire. Combien avait-il composé d’opéras ? Combien de notes sur la partition de son esprit ? Il n’en savait rien et le propos ne l’intéressait pas.

A l’évocation de ces souvenirs personnels, notre vieux sage se dit que ce mot « LIBERTE » peut prendre des aspects différents, des voies divergentes et que cette notion, très subjective, n’est pas la même pour tous. Ainsi, on peut entraver la matière, on peut dresser des murs, on peut inventer des violences, mais on ne peut cependant enlever à l’individu ses pensées.  Liberté intime à laquelle on se doit de s’accrocher. 

Après moult périples au cours desquels il faillit mourir de faim, de froid et de peur (ce n’est pas si simple que ça d’être un vieux sage en recherche, on affronte mille et un dangers dont vous n’avez même pas idée). Donc disais-je, après moult périples, il pénétra dans une luxuriante forêt. Des fruits à profusion, des fleurs en opulence, des parfums envoutants, des cascades murmurantes, des cieux infiniment bleus, c’était un véritable éden qui s’ouvrait devant ses yeux éblouis. Et les occupants de cet olympe semblaient sortir d’un livre saint. Ils étaient nus. Ils étaient beaux (non, non, ils ne sentaient pas le sable chaud. Qu’es-ce que vous allez chercher ?). Ils paraissaient sans contrainte et vinrent à sa rencontre, amicaux et souriants.

     
                             
     

Dans cette contrée le mot « LIBERTE » se conjuguait sans à priori, sans obligation. Pas de loi, pas de violence, pas d’astreinte, pas de directive. Chacun vivait selon ses propres désirs. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme aurait dit un certain Candide (mais il s’agit là, d’une autre histoire qui n’est pas le propos d’aujourd’hui).

Notre vieux sage pensa « je suis exactement au bon endroit pour étudier de plus près ce mot « LIBERTE » qui m’interroge tant ». On lui fit une petite place et il s’installa.

Pas pour très longtemps, hélas ! Une nuit de lune noire, il fut réveillé par un vacarme assourdissant. Se précipitant au dehors, il se heurta à l’ensemble de la collectivité qui, comme lui, se demandait d’où provenait ce bruit étrange. Ils eurent vite réponse à leur interrogation. Au milieu du village, là où se dressait le symbole de leur communauté  - deux immenses sculptures en bois d’ébène représentant l’âme féminine et l’âme masculine réunies dans la joie – un nuage de poussière s’élevait. Ne restait plus du symbole qu’un amas de fragments éclatés, répandus, piétinés et un nuage de poussière….

Les questions fusèrent : qui ? Pourquoi ? Comment ? Dans quel but ?

Ah ! Ce fût une belle pagaille.

Très rapidement ils se rassemblèrent afin d’élucider le mystère. Jamais encore pareille injure ne s’était produite en ce lieu idyllique. Aussitôt, un groupe d’énergumènes revendiqua fièrement l’insanité. Ils en avaient assez de ce symbole qui ne leur parlait pas. Assez d’avoir sous les yeux, chaque matin en s’éveillant, ces sculptures qu’ils trouvaient hideuses. Aussi avaient-ils pris la liberté de s’en débarrasser. Pourquoi tant de tracas, de propos, de questionnements ? Vraiment, vraiment non, ils ne comprenaient pas le charivari engendré par leur décision. N’avait-il pas le droit de n’en faire qu’à leur tête ? Jusqu’à présent nul ne rendait compte de quoi que ce soit à qui que ce soit ! Alors, pourquoi tant de clameurs ?......

         
   

 

En effet, pourquoi tant de chicanes, se dit notre vieux sage ? Si la liberté existe à l’état naturel, pourquoi la prouver ? Comment la démontrer ? Et pourquoi la démontrer ? Les questions se croisaient, se coupaient, s’interpellaient dans une cacophonie digne d’une agora confuse. Où commence la liberté des uns ? piaffait l’un. Et celle des autres, alors ? glapissait l’autre. Doctement, un troisième affirmait en hochant du chef : peut-il y avoir une liberté sans loi ? Sans cadre ? Sans chaîne ? Tandis que son voisin lui répondait tout aussi intelligemment : la liberté n’est-elle pas seulement l’oubli de ce qui nous enferme ? L’acceptation de ses obligations ? La contribution individuelle à un ensemble de valeurs, de normes, de traditions ?

Aucun des citoyens présents ne semblait posséder de réponse suffisante.

Les arguments développés étaient nébuleux, imprécis, comme si personne jusque là n’avait songé à défendre cette liberté fondamentale, librement encadrée, librement acceptée, librement vécue à travers des lois, des règles, des principes. Notre vieux sage se dit qu’aussi merveilleux qu’il fut, cet éden ne répondait pas à sa quête. Assurément,  le mot « LIBERTE » lumineux et évident, ne brillait pas sur ce paradis là ou du moins, était-il grand temps d’apporter des aménagements à cette liberté individuelle pour qu’elle devienne acceptable par tous.

               
         

Il lui fallait chercher ailleurs.

Au matin déçu, ne se sentant pas capable de participer par son savoir à l’établissement des règles de société que ce groupe devait mettre en place pour le respect de l’espace de chacun, il fit son baluchon, reprit son bâton et son cheminement.

Sur la route, bien des choses l’agitaient. Quelle différence y a-t-il entre une liberté conditionnelle et une liberté conditionnée ? Conditionnelle en aval. Faire confiance. Conditionnée en amont. Cadrer. Mais, conditionnée par qui ? Conditionnée par quoi ? Conditionnée comment ? Conditionnée jusqu’où ? Faut-il donc considérer l’individu comme incapable de gérer sa propre vie ? Et encore moins, de gérer une vie en société ? Peut-il y avoir une force suprême garante des libertés ? Doit-on confier cette force suprême à un groupe ? A une puissance unique ? Sorte de super héros planant au-dessus du commun. Mais alors, comment veiller sur cette force suprême afin qu’il n’y ait aucun dérapage ? La frontière est ténue entre démocratie et oligarchie et bien plus encore entre démocratie et démagogie. Quelles barrières dresser ? Quelles garanties instituer ? Quels contrefeux inventer ? Doit-on rester pour ce faire dans une vigilance constante ? Mais cette vigilance constante ne fait-elle pas obstacle à l’idée même de la liberté puisque la conscience se trouve alors obsédée par ce devoir de surveillance ?

Il n’alla pas très loin. Après quelques virages épinglés, quelques ruisseaux franchis, quelques monts traversés, tout à ses pensées, il se cogna à un troupeau de mots en bannières balancées par des vociférants. Les uns hurlaient « liberté d’expression » ; d’autres criaient « liberté de paroles » ; ou encore « liberté du culte » ; où même « liberté politique » ; et encore, et encore « liberté surveillée » ; « liberté d’entreprendre » ; « liberté individuelle » ; « liberté syndicale » ; « liberté, liberté, chérie »….

Effondrés sur le bas-côté du chemin, deux malheureux sanglotaient sur cette « liberté de mouvement » promise par un improbable Schengen et qu’ils ne parvenaient pas à trouver. Tandis qu’un grand barbon barbu égrenait une espèce de rengaine « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » « Tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » Mais que voulait-il dire par là ? Cette liberté tant réclamée, tant espérée, tant désirée devait-elle n’être qu’une « liberté accompagnée » ? Une « liberté de droits », donc obligatoirement une « liberté de devoirs » ? L’un n’allant pas sans l’autre, évidemment.

Le vieux sage pensa que le mot « LIBERTE » ne se suffisait sans doute pas à lui-même, puisqu’on lui imposait des créations lexicales, des surabondances, des redondances.

Pourtant, qu’il est beau ce mot venu de très loin. D’un temps justement où sa pleine signification a inspiré tant de poètes, tant de révolutionnaires, tant de penseurs, tant d’artistes ; ce mot qui a fait couler tant de sang, tant d’encre, tant de larmes ; ce mot qui a porté tant d’espoirs, tant de sacrifices, tant d’abnégation ; ce mot qui a produit à la fois tant de héros et tant de dictateurs ; tant de lâches et tant d’audacieux ; tant de vénération et tant d’égoïsme.

Même si, oui même si, les grammairiens, les philosophes et autres savants ne s’entendent pas sur l’étymologie de celui-ci, puisque pour les uns il vient de l’indo-européen qui signifie « je suis libre de vivre à ma guise, de jouir de mes droits » ; pour d’autres il vient du latin et exprime « l’état de celui qui n’est pas soumis à une autorité arbitraire » ; donc disais-je, même si ses origines restent obscures, quand au XIIè siècle ce mot apparaît dans le langage, permet-il à l’esclave, au serf, au captif, au métèque, à l’honnête homme, au soumis, au dominé, à l’enchaîné, à l’humaniste, de rêver, d’espérer et de, parfois, s’émanciper.

     
                                
     

        Car c’est lorsqu’on se sent oppressé que ce mot « LIBERTE » trouve son véritable sens.

 

 

 

 

 

 

Contes et nouvelles du 26-02-2010                                      

Contes et nouvelles

Georgy...

 

on n'engraisse pas les cochons
à l'eau claire. Proverbe québécois

 

Georges leva les yeux de dessus son journal et les posa sur sa femme, assise en face de lui, occupée à sa tapisserie. Il resta un long moment le regard dans le vide, dubitatif, essayant de retrouver dans les traits épaissis de celle-ci, la frimousse mutine de la petite anglaise, rencontrée vingt ans auparavant sur le campus de la fac de lettres. Affolée, elle cherchait un laboratoire de langue et Georges, galamment, s’offrit à la guider.

Nouvel arrivant, l’étudiant en philo ne connaissait pas mieux qu’elle les différents bâtiments disséminés dans l’immense parc, mais il n’avait pu résister aux yeux implorants de la jeune fille. Curieux, ils explorèrent en riant les bâtisses éparpillées, inspectant tour à tour des amphi bondés, des couloirs interminables, des salles paumées, des sous-sol malodorants. Ils ne trouvèrent point le fameux laboratoire et terminèrent leur quête à la cafétéria, devant une tasse de thé.

Georges détestait ce breuvage, mais Margaret était tellement jolie avec son teint de porcelaine piqueté d’éclats dorés, son nez en trompette, qu’il en avala quatre tasses sans sourciller, suspendu à la charmante interrogation des lèvres pulpeuses qu’elle agitait sous son œil ébahi.

         
       

 Elle ressemblait à une liane, longue, élancée, souple comme un roseau, fragile comme un Saxe, avec des seins menus, des hanches d’éphèbe, des jambes de gazelle fines et élégantes et de délicates mains aux doigts fuselés qui papillonnaient avec grâce pour mieux expliquer les mots inconnus ou ponctuer les phrases difficiles. Drôlement recouverte d’oripeaux disparates, elle lui susurra, avec un accent inimitable, des Georgy si affectueux, si humides, si avides, qu’il en fut chaviré. Elle ressemblait à une liane, longue, élancée, souple comme un roseau, fragile comme un Saxe, avec des seins menus, des hanches d’éphèbe, des jambes de gazelle fines et élégantes et de délicates mains aux doigts fuselés qui papillonnaient avec grâce pour mieux expliquer les mots inconnus ou ponctuer les phrases difficiles. Drôlement recouverte d’oripeaux disparates, elle lui susurra, avec un accent inimitable, des Georgy si affectueux, si humides, si avides, qu’il en fut chaviré.

Ils ne se quittèrent plus. Georges progressa rapidement dans la langue de Shakespeare, tandis que la jeune fille, ravie, se familiarisait avec une sexualité débordante.

    
         

Ayant passé plus de temps au lit qu’en cours, ils ratèrent leur première année et furent contraints de se marier l’été venu, en catastrophe, Margaret étant enceinte. Georges ne sut jamais s’il était tombé sur la plus futée des britanniques, ou bien sur la plus innocente, mais à l’automne, il apprit que la nouvelle épousée souffrait seulement d’une forte anémie. Le bébé ? Une erreur médicale, probablement. Ils n’eurent pas d’enfant. Georges s’avéra être stérile. Margaret ne s’en affligea pas. Au contraire, son époux lui suffisait.

Ils ne reprirent pas leurs études. Le jeune homme trouva un poste dans un cabinet d’assurances, tandis que Margaret, dans le but de se requinquer, découvrit avec délice la cuisine française. Elle se lança scrupuleusement, dans l’apprentissage des mille et une recettes du terroir et s’initia, non moins scrupuleusement, aux diverses positions du Kâma-Sûtra, et aux conseils du Manuel de l’Oreiller.

Afin de mettre en pratique ses connaissances toutes neuves, elle le gavait de ragoûts mitonnés, de la bosse du chameau, de choucroutes trop garnies, de caresses brûlantes, de pork-pie dégoulinant de jelly, de la position de la brebis, de cassoulets riches, de baisers goulus, de pudding et d’ice-cream, ou de la vis d’Archimède. Jamais rassasiée, elle réclamait plusieurs fois par jour des étreintes passionnées et des repas pantagruéliques.

A ce régime, Georges s’épuisa. D’autant qu’il devait, en plus de ses prouesses diurnes et nocturnes, placer des contrats d’assurance-vie chez des retraités de fraîche date. Il en attrapa un ulcère à l’estomac qui lui donna le teint terreux, une allure cadavérique et l’esprit chagrin.

Au bout de quelques années de travail éreintant, il grimpa dans la hiérarchie et devint inspecteur principal. Il acquit une jolie maison à la périphérie de la ville, y installa Margaret. La petite anglaise s’était empâtée au fil des blanquettes et des tartes à la crème. Elle avait conservé son accent pétillant, mais en revanche il ne restait plus rien de la gracile adolescente, sauf peut-être sa façon baroque de se vêtir.

Plus Georges fondait, s’émaciait, rétrécissait, jaunissait, plus Margaret engraissait. A croire que l’abus d’amour la boursouflait. Massive, imposante, elle ressemblait à la Tour de Londres. Son petit nez mutin disparaissait dans sa face épanouie, sa bouche pulpeuse se perdait dans trois ou quatre mentons, ses mamelles éléphantesques s’étalaient sur une panse énorme, flasque. Où donc étaient passés les jambes de gazelle et les longs doigts fuselés ?

Georges s’effrayait le soir quand Margaret, pour le troubler, se lançait dans un strip-tease érotique. Souvent, il fermait les yeux pour ne pas vomir à la vue de toute cette chair déployée, et sa femme, le voyant si pâle, supposait l’enfiévrer par ses postures polissonnes. Elle tortillait du croupion, ballottait ses colossales protubérances, gémissait en ouvrant les lèvres. Puis, elle lui balançait, du bout des orteils, sa monstrueuse petite culotte, avant que de s’insinuer en miaulant contre lui. Il lui faisait l’amour en serrant les dents, et dès qu’elle s’endormait, se levait en hâte afin de se laver de son odeur et de l’image cauchemardesque.

     
           
     

Georges secoua la tête pour chasser ses souvenirs. Il croisa alors le regard concupiscent de sa femme. Elle le scrutait depuis un moment, croyant déceler dans l’œil évaporé de celui-ci des désirs licencieux. La mine gourmande, la lippe salivante, elle posa son ouvrage et se dressa voluptueusement en roucoulant des Georgy sensuels.

Terrorisé, le pauvre homme chercha une échappatoire. Mais Margaret ne lui en laissa pas le temps. Elle s’écroula sur ses genoux, langoureuse, épanouie. Il eut un hoquet et crut mourir étouffé.

Ahanant, elle s’activa, mettant tout son savoir pornographique au service de son petit mari. Ce dernier, pour la première fois de sa vie, ne réussit pas à donner le change. Il demeura, sans vie, sans ressort, au bord des larmes. Margaret, dépitée, essoufflée, partit se coucher sans poser de question.

Se retrouvant seul, Georges s’effondra en sanglots. Il n’en pouvait plus. Il lui fallait absolument se débarrasser de ce monstre avant que lui, Georges, n’y laisse sa peau, usé, dévoré par l’appétit insatiable de sa femme.

Il réfléchit longuement, échafauda divers plans. Il ne pouvait la pousser dans l’escalier, car il habitait une maison de plain-pied. Quant à la noyer, c’était exclu. Depuis longtemps ils ne canotaient plus sur le lac, aucune barque ne résistant aux kilos de Margaret. Il aurait pu, à la rigueur, le faire lors des ablutions de celle-ci, mais Georges se demandait souvent où pouvait bien être l’eau dans la baignoire tant le corps de sa femme occupait de place.

Il décida de l’empoisonner.

Elle engloutissait, chaque soir, une boîte complète de chocolats pralinés. Il suffirait d’introduire dans chaque gourmandise une dose de poison et le tour serait joué.

Le spectacle de sa femme, affalée sur le lit, en nuisette mauve, les cuisses éparpillées, la bouche ouverte sur un ronflement sonore, le fortifia dans sa décision.

Le lendemain, au petit déjeuner, ne voulant pas rester sur un échec, elle revint à la charge et, tandis qu’il avalait son café et ses biscottes, lui prodigua de savantes caresses. Mais, en dépit de toute la science acquise au fil de ses lectures obscènes, Margaret ne parvint pas à éveiller quoi que ce soit chez Georges, qui resta de marbre. Ce dernier en conçut tout de même quelque inquiétude. Il décida de précipiter les choses, plus vite Margaret disparaîtrait, plus vite il pourrait vérifier ailleurs ses capacités sexuelles. La pensée d’une liaison extraconjugale ne l’effleura même pas.

Se procurer le poison ne fut pas simple et lui prit plusieurs semaines, mais Georges y parvint. Il profita du sommeil de sa matrone pour fourrer les confiseries et emballer avec soin la boîte dans un papier de soie rose, ornée d’un chou de tulle jaune fluorescent.

         
       

 

Depuis le fameux soir, Margaret, perplexe et frustrée, avait mis elle aussi une stratégie au point afin de faire retrouver à son époux ses ardeurs passées. Conseillée par une amie, elle consulta un marabout gabonais qui lui vendit, à prix d’or, une poudre aphrodisiaque enfermée dans un sac en toile grise, en lui recommandant toutefois d’en user avec modération. A chaque repas, Margaret, saupoudra les aliments de Georges, attendant qu’elle fasse effet. Mais le résultat se fit attendre.

Profitant de l’anniversaire de son épouse, Georges offrit la fameuse boîte de douceurs. Devant tant de prévenance et de gentillesse, elle eut les larmes aux yeux et des frissons galopant le long de la colonne vertébrale. Les dérobades de ces dernières semaines l’inquiétaient, et lui laissaient à penser que si son Georgy ne l’aimait plus, c’est qu’il trouvait ailleurs satisfaction. S’il refusait de la touchait, sûrement qu’il en palpait une autre.

               
     

 

 

 

De bonheur et follement amoureuse, elle mit une double dose de potion magique dans le potage. Cette nuit serait la plus torride de leur existence.

Enveloppée d’une lingerie transparente, le cheveu frisotté, la paupière charbonneuse, le corps parfumé au jasmin, les ongles des doigts de pieds manucurés, elle se glissa au lit, dès après souper, certaine que Georges, empressé, les sens à l’envers grâce au remède miracle, viendrait l’y rejoindre.

Elle s’endormit sans s’en rendre compte. Au matin, surprise, elle découvrit que son Georgy ne s’était pas couché. Où pouvait-il être ?

Elle le trouva au salon, raide dans son fauteuil. Il avait succombé à une crise cardiaque. Le médecin de famille fut fort surpris, Georges jusqu’à présent ne souffrait d’aucune maladie cardio-vasculaire.

L’enterrement fut grandiose.

Les amis du couple étaient tous là. Les collègues de bureau de Georges disparaissaient derrière une couronne gigantesque, faite d’œillets et de roses jaunes. La chorale des écoles chanta avec force les cantiques préférés du défunt, et la messe dura deux heures, car le curé, souffrant d’un Parkinson, mélangeait ses feuillets. Les gens, debout dans la canicule, s’impatientaient.

Margaret, de noir vêtue, semblait moins grasse. Elle pleura beaucoup en songeant que son pauvre Georgy s’en était allé sans connaître une dernière fois les plaisirs de la chair. Après tout le mal qu’elle s’était donné, il aurait pu partir une fois son devoir accompli. Elle en concevait un infini regret. Si encore, ils étaient partis ensemble, ils auraient eu l’éternité pour batifoler.

Cette idée la rendit folle de désir. Elle sanglota plus fort dans son mouchoir.
Quand elle rentra chez elle, la cérémonie terminée, Georges au frais sous six pieds de terre, elle quitta ses vêtements de deuil qui lui tenaient chaud, et s’installa, nue sous sa chemise, dans le fauteuil préféré de ce dernier.

Emue, elle se souvint du dernier présent de son bien-aimé et ouvrit, avec dévotion, la grosse boîte de chocolat si joliment emballée. Comme il la chérissait ! Et c’est avec un serrement au cœur qu’elle entreprit d’ingurgiter, en souvenir de cet immense amour et des nuits de luxure qu’ils avaient connues ensemble, le délicat cadeau du pauvre Georgy.

 

                                                                                                                  

 

                                                  Gil et Olivier Melison extrait de contes d'auteurs (éditions Dominique Guéniot)

 

 

  

 

Contes et nouvelles du 01-02-2010                                      

Contes et nouvelles

Les sources de la Meuse

 

La lecture, charmant oubli de vous-même et de la vie.

Antoine de Rivarol 

 

 

C’était au temps lointain où la terre encore vierge de toute assujettissement vivait au jour le jour. Au temps de nulle mémoire et de nulle écriture. Au temps paradisiaque où seul le bruit du vent agitant la ramure troublait le gazouillis des oiseaux. Un temps où le temps ne comptait pas. Un temps où tout se transformait, la terre et le ciel, l’alpha et l’oméga. C’est dire si ce temps ne portait pas de nom, ni de date, ni aucune traçabilité. Un temps béni en quelque sorte.

 La Haute-Marne n’existait pas. Elle n’était que forêts et vallons se partageant l’espace au fil des mutations. Elle n’était que tranquillité, abondance, harmonie et rien ne perturbait cet équilibre. Cinq dryades, symbole de l’ordre et de la perfection, dont la mission était de métamorphoser l’immensité, s’occupaient d’un coup de pinceau jaune par ici, d’une touche de vert par là, d’un soupçon de bleu à l’horizon, à renouveler le paysage. Quelquefois cependant elles s’ennuyaient ; tant il est vrai que l’éternité si douce soit-elle, peut paraître à la longue monotone. Alors, quand le temps s’effilochait trop lentement à leur gré, farceuses, elles s’employaient à se jouer des tours. Oh ! de bien petits tours sans conséquence, comme de piqueter un boqueteau à un endroit saugrenu, ou de faire émerger un plateau, un mamelon, une excroissance là où la veille encore un goulet s’étranglait.

 C’est ainsi qu’un matin l’une d’entre elles fit jaillir d’un geste large une source cristalline qui se mit à bondir de taillis, en buissons. Les quatre autres sylphides s’amusèrent à en faire autant juste pour le plaisir des yeux, le bonheur des oreilles. Elles rivalisèrent d’adresse afin de posséder la plus chantante, la plus limpide, la plus argentine des ondes. Et tout le jour passa à ce jeu. Tant et si bien qu’au soir venu, elles ne surent comment se débarrasser de ces babioles encombrantes. Elles essayèrent de les mêler, de les nouer, de n’en faire qu’une et de l’envoyer couler ailleurs. Elles y parvinrent, les flots se mélangèrent et roulèrent vers le nord, mais restèrent ici et là, dispersées, les sources originelles, témoins d’une journée ludique.  
                                                   

Quelques millénaires plus tard, ces sources firent couler beaucoup d’encre. Car l’homme toujours désireux d’être le premier et le meilleur tenait absolument à posséder sur son territoire la source unique d’un fleuve européen long de 950 kilomètres, qu’entre temps on avait appelé Meuse, avec cinq lettres comme ses cinq fontaines disséminées. Des palabres interminables occupèrent les colonnes des journaux. Que ce soit à Récourt, à Pouilly-en-Bassigny, à Dammartin-sur-Meuse, à Parnot, ou même à Meuse – dixit l’ouvrage d’Emile Jolibois de 1861 – chacune de ces communes revendiquaient la naissance de cette avenue liquide qui se termine pourtant en mêlant les branches de son delta à celles du Rhin.

Et la Meuse, l’endormeuse si bien nommée, riant de ces chicanes, musarde non seulement dans ces cinq villages, mais également à Malroy dont la fontaine Saint-Sébastien, est si discrète, ou même – pourquoi pas – à Andilly où sont des bains romains, ou encore à Harréville-les-Chanteurs, ou encore…. mais qu’importe après tout, si le touriste prend le temps de flâner, de chercher, de pister, il découvrira le Bassigny caché aux creux des vallons, aux encoignures des bosquets. Il découvrira une région délicieuse, si agréable à l’œil qu’il en oubliera les ergotages que des dryades farceuses ont engendrés au temps où le temps ne comptait pas.

 

Contes et nouvelles du 29-12-2009                                      

Contes et Nouvelles

 Cochonou

tout homme a dans le coeur un cochon qui s'ignore

A la mort des parents Mangeclous, Sylvère se retrouva seul à la ferme familiale. Coincée entre bois et taillis, l’exploitation  permettait juste de vivre , mais les vieux avaient laissé à leur fils unique un joli magot qui l’autorisait à ne pas se faire de souci pour l’avenir. On était en juillet et l’ouvrage ne manquait point. Il s’activa tout l’été dans les champs, le potager, le verger, la basse-cour et l’étable. Ce ne fut qu’à l’automne, le foin rentré, le bois remisé, les pommes étalées sur les claies de la cave, les carottes enfouies  sous le sable, les fruits transformés en alcool, qu’il se souvint de son chagrin et qu’il se rendit compte de sa solitude.

Le père n’était pas bavard et la mère ne disait rien, mais la cuisine semblait plus chaleureuse le soir, les meubles fleuraient bon la cire d’abeille, d’agréables fumets embaumaient le logis et son linge, propre et repassé, l’attendait plié dans l’armoire. C’est que Sylvère, tâcheron dur à la peine, levé tôt, couché tard, ne renâclant devant aucune besogne, n’était guère adroit dans les travaux domestiques et, peu à peu, la maison prit des allures de porcherie. Il s’alla donc traîner au village, un dimanche après vêpres, afin d’y trouver une femme de ménage. Mais la plupart des jeunes filles s’employaient à la manufacture, les plus âgées refusèrent poliment, soit parce qu’elles avaient charge de famille, soit que travailler chez un célibataire les effrayait, soit encore qu’elles étaient dotées d’un mari jaloux acceptant mal de partager les dons ménagers de leur moitié. Il ne restait plus que les vieilles, les  courbées, les bancales, celles dont  la vertu ne craint plus les commérages, celles qui n’ont plus que des souvenirs pour leur tenir chaud la nuit.

Résigné, Sylvère accepta que Baptistine, une veuve de presque soixante ans, grande , toute en os et le menton barbu, vienne deux fois la semaine mettre de l’ordre dans son intérieur. Le mardi suivant, dès le lever du soleil, elle arriva, armée d’un arsenal de produits divers rassemblés dans un seau, des balais, brosses et serpillières, comme si elle devait débarrasser Versailles de plusieurs siècles de crasse.

Elle fut effrayé de l’état de la demeure et gourmanda Sylvère qu’elle connaissait depuis sa naissance, pour avoir aidé la mère Mangeclous à accoucher :

- c’est-y  pas malheureux, t’as pas honte d’avoir fait un tel souk ? Si ta pauv’ maman voit ça, elle doit se retourner dans sa tombe.

Sylvère ne souhaitait pas gaspiller son héritage pour se faire catéchiser. Il était près de ses sous et, à quarante-deux ans, estimait n’avoir de semonce à recevoir de personne, surtout pas de cette sorcière pisse-vinaigre qui avait fait mourir trois époux par sa méchanceté. Aussi décida-t’il qu’il se passerait des services de Baptistine.

Il s’échina toute la matinée  à la préparation de la nourriture des bêtes, nettoya à grande eau la soue, qui au demeurant était plus propre que sa cuisine, remit de la paille à l’étable, tandis que la commère astiquait, rangeait, balayait, curait, aérait en bougonnant. Elle mit même en route une soupe au lard et une tarte à la citrouille, après avoir consciencieusement  inspecté bonnetières, commodes et vaisselier, afin de compter les draps, les nappes, les caleçons et voir si nul secret ne s’y trouvait caché.

A midi, Sylvère la remercia en lui indiquant  qu’à la réflexion, il n’avait besoin de personne. Il paya les gages exorbitants sans sourciller et la chipie rentra chez elle, furieuse, en racontant à qui voulut l’entendre que le fils Mangeclous devenait un véritable pourceau, radin, vivant dans une malpropreté inimaginable.

A partir de ce jour lui, qui passait déjà pour un simplet fut surnommé « cochonou », ce qui eut pour effet de le faire se replier un peu plus sur lui-Même. Il ne descendit plus au village que pour les emplettes de première nécessité. On ne le vit plus à la pétanque du dimanche matin, ni pour les fêtes votives. Il se calfeutra chez lui, ne recevant aucune personne et ne se rendant chez personne.

L’automne cette année là fut pluvieux et le soir enrobait la plaine d’une écharpe brumeuse dès dix-sept heures. Il montait des étangs une nostalgie humide et la forêt s’entristait sous son feuillage doré

Sylvère consumait de longues soirées moroses à feuilleter au coin du feu le catalogue des Trois Suisses, mais cette lecture monotone ne lui apportait aucune satisfaction. Les seuls moments agréables de ces journées, il les vivait avec ses bêtes. Il leur parlait, leur chantait des comptines rejaillies de son enfance. Il les flattait de la main, surtout Rose-Marie, une jeune truie, qui semblait lui portait de l’affection. C’était une jolie porcinette à la peau tendre et rose, à la croupe charpentée, agrémentée d’une coquine queue en tire-bouchon et au museau pourvu de deux mignonnes oreilles finement ourlées. Lorsqu’il s’approchait de la porcherie, elle se précipitait  à sa rencontre en poussant de menus grognements et dans ses yeux porcins, Sylvère lisait comme une espèce d’amour.

      

 

Il veillait sur elle avec un soin jaloux, la brossant, la bichonnant plus que ses autres animaux, lui prodiguant mille caresses, lui racontant ses peines et ses joies. Elle frottait son grouin contre les cuisses de son porcher et celui-ci, chaviré, fondait de bonheur. Brave type, lourdaud et sauvage, il manquait de tendresse et cette affection porcine le troublait.

Un matin de novembre, tandis qu’il décapait l’abri et que les cochons vaquaient dans l’enclos, Rose-Marie lui faussa compagnie. Sylvère la chercha partout, dans l’étable, dans la grange, au potager, dans les champs et les bois d’alentour. Dans l’eau jusqu’à la taille, il sonda même la mare et le marécage voisins. Il l’appelait, lui donnant de ces petits noms stupides que les demoiselles aiment entendre les soirs d’été.

En fin d’après-midi, transi, désespéré, il se résolut à rentrer à la maison. La truie était là, installée, tranquille près de la cuisinière . Elle lui fit fête et lui, pleurant de joie, la serra contre son cœur en  lui couvrant le museau de baisers. Il la réprimenda tendrement car il avait craint de la perdre. Il n’eut pas le courage de la reconduire à la porcherie et passa la soirée à lui commenter le catalogue des Trois Suisses.

A partir de ce jour, la cochonne prit ses aises. Elle suivait Sylvère partout, dormant au pied de son lit, l’attendant à la barrière lorsqu’il se rendait au village, lui marquant à toute heure la plus grande attention.

Une nuit de février où le vent d’est raidissait le bocage de stupeur et fleurissait les carreaux de givre, Sylvère se réveilla en sursaut, pris d’un étrange malaise. Il lui semblait que son nez épaississait et que l’extrémité de ses membres lui  faisait mal.

Grelottant, il se leva en hâte, s’examina dans la glace de l’armoire. Avec son visage aux traits irréguliers, sa barbe rousse, ses cheveux hirsutes, il n’était pas beau, mais cela il le savait depuis longtemps. Il scruta mieux et ne vit rien de plus laid que d’habitude. Il s’assit au bord du lit, frotta ses pieds, ses mains afin d’y activer la circulation sanguine et se recoucha. Rose-Marie, intriguée, souleva la tête, les oreilles dressées en signe d’interrogation. Il lui tapota machinalement la croupe et se rendormit.

Quelques jours plus tard, il fut surpris de s’entendre grommeler d’une voix rauque au facteur qui lui apportait son catalogue des Trois Suisses d’été et le relevé de son compte bancaire. A vivre avec sa truie, il en prenait les façons.

Ce fut dès après cet incident que Rose-Marie s’appropria une partie du lit. Elle y grimpa une nuit particulièrement froide et Sylvère fut bien aise de cette bonne chaleur soudaine.

Il souffrait de plus en plus aux extrémités mais n’osait pas consulter, car ses pieds peu à peu prenaient des allures de pieds de porc et il ne savait comment expliquer le phénomène. 

Puis tout se précipita. Un lundi de mars, alors qu’un maigre soleil  réchauffait la campagne fumante et que l’air prenait des allures de printemps, Sylvère qui se trouvait à la droguerie pour acheter des clous et diverses fournitures, sentit son visage bouger, sa peau se peau se tendre, ses traits se transformer.

Il poussa un cri, mais entendit un grognement et lut une stupéfaction horrifiée dans les yeux de Norbert le droguiste. Celui-ci, bouche-bée, émit un gargouillis bizarre, comme s’il venait d’avaler son crayon. Il se précipita dans l’arrière boutique en agitant les bras de façon comique. Il reparut quelques secondes plus tard, suivi de sa femme qui couina et tomba, raide, au milieu du magasin, lâchant du même coup la potiche qu’elle tenait en main. Cette dernière se fracassa dans un bruit effroyable. A ce vacarme, deux des enfants du couple sortirent de la cuisine  en pyjama. Le plus petit fondit en larmes, tandis que l’aîné demeurait saisi de panique. Le chien se mit à hurler à la mort.

Interloqué, Sylvère se sauva à toutes jambes, certain que l’irréparable venait de se produire. En chemin, il s’aperçut qu’il courait mieux sur ses quatre membres.

Dès son retour, il se précipita devant le miroir de la chambre. Le reflet renvoyé le terrorisa. Il avait face à lui, un verrat de belle taille aux poils roux, vêtu de son pantalon et de sa veste en velours marron. Effrayé, il se mit à gueuler en galopant dans la maison. Il se cognait aux meubles, culbutait les chaises, renversait les bibelots. Il piétinait tout complètement déboussolé. Déconcertée par ce manège, Rose-Marie se tenait dans l’embrasure de la porte et n’osait intervenir..

Sylvère se claquemura dans la chambre. On l’entendit durant une bonne partie de la journée pousser des cris de douleur, sangloter, se lamenter. Il resta ensuite accablé, prêt à se laisser mourir.

La truie essaya bien de le rejoindre, mais il s’était enfermé à double tour, l’empêchant ainsi d’entrer. Elle s’allongea derrière la porte, pleurant et gémissant. De temps en temps, elle émettait de faibles plaintes, comme de doux soupirs et, lentement, Sylvère y prêta une oreille complaisante. Son chagrin se calma, son angoisse s’apaisa.

Que lui a-t-elle raconté durant cette longue nuit ? Quels serments ont-ils échangés ? Nul ne saura jamais, mais au matin Sylvère entrebâilla l’huis et Rose-Marie se glissa tendrement près de lui.

Gil Melison-Lepage - Olivier Melison (extrait de Contes d'Auteurs - éditions Dominique-Guéniot)

 

 

 

 

Contes et nouvelles du 30-11-2009                                      

Contes et nouvelles

une nuit à Blanchefontaine
                                   
C’était en un temps que les chroniqueurs n’ont pas noté dans leurs tablettes, tout simplement parce que cette histoire étrange s’est transmise de bouche à oreille au fil des siècles et les chroniqueurs ont horreur de ne pouvoir vérifier leurs sources à des documents officiels. Il faut donc la prendre telle quelle, sans chercher plus loin. 

Une nuit de décembre, très proche du solstice d’hiver, deux Fées de Noël, Chauchevieille et Trottepaille, s’en retournaient chez elles, afin d’être au rendez-vous de leurs obligations. Ayant  pour mission essentielle d’apporter aux enfants sages des étrennes, ainsi qu’aux paresseux et aux désobéissants des punitions, elles étaient allées récolter présents et verges, châtiments et menus cadeaux. 

Parties depuis de nombreux mois, ayant parcouru mille et une régions, s’étant parfois égarées dans des chemins de traverse, elles avaient hâte de retrouver leur antre douillette. Mais la route des retours est longue, même pour des fées. Leur char, chargé d’immenses sacs et d’un harnachement digne d’un conte des mille et une nuits, peinait. Alors qu’il survolait le plateau de Langres perché dans sa splendeur, une panne incompréhensible les obligeât à se poser en catastrophe. Elles atterrirent brutalement, en un coin bucolique que l’on peut situer – à vue de nez – à l’extrémité de la promenade de Blanchefontaine qui, à cette époque, ne portait pas de nom. On l’appelait simplement La promenade. Les amoureux s’y retrouvaient les soirs d’été, les galopins s’y donnaient rendez-vous parfois pour y conspirer quelques farces. 

Calamistrophe, calamistrophe, le véhicule magique ne voulut pas repartir, en dépit des admonestations, des cajoleries, des formules cabalistiques et des jurons que les deux Dames Blanches lancèrent aux astres. De guerre lasse, devant la mauvaise foi de leur attelage, elles décidèrent d’attendre en cet endroit, au demeurant fort agréable sous la lune argentée. Bosquets sauvages couverts de neige, arbres aux rameaux centenaires, ornaient le paysage fantomatique ; quelques sapins débonnaires aux décorations de glace dispensaient à l’ensemble une paisible harmonie. Le glouglou sympathique d’une fontaine à proximité berça les deux fées sorcières qui s’endormirent sans demander leur reste. 

Comment les fées se vengèrent-elles

Un groupe de marmots avait justement choisi cette nuit là pour se mettre en cavale. S’étant tout d’abord réunis juste pour jouer de l’obscurité, de l’eau chantante des cascades, et de l’isolement du lieu, ils cherchaient à ce moment précis, quelle sottise ils pourraient bien instrumenter. Ce char, tombé dont ne sait où, tout plein de surprises colorées, presque abandonné, leur apportait sur un plateau d’argent de quoi satisfaire leur insatiabilité ludique. Ils s’en approchèrent à pas de loup afin de ne pas éveiller les sibylles ensommeillées. Cependant comme Chauchevieille et Trottepaille dormaient à poings fermés, ils s’enhardirent et se mirent, consciencieusement à déballer quelques paquets.  

Très vite, prenant de l’assurance, entraînés sans doute l’un par l’autre, ils déchirèrent, déchiquetèrent, laminèrent, tous les colis et jetèrent leur dévolu sur un ensemble d’animaux qu’ils prirent comme compagnons de jeux. Que de cavalcades avec une gigantesque grenouille verte qui coassait jovialement, contente d’être libérée d’une entrave ; que de rodéo avec le superbe lion à la crinière ébouriffée ; que de rires, que d’amusements, que de rondes et de chansons. La promenade résonnait d’acclamations joyeuses qui, toutefois, ne perturbaient en rien le profond sommeil des deux gorgones. 

Mais tout a une fin, même – et surtout – les contes. Nos deux Dames Blanches cornues, repues de repos, ouvrirent les yeux quand leurs oreilles se mirent enfin à tinter suite aux débordements des garnements. Incroyable vision de cauchemar, le spectacle qui s’offrit alors à leur regard les médusa, ce n’était qu’amoncellement de papiers froissés et déchirés, qu’éparpillement de baguettes brisées, de rubans arrachés, que piétinement de présents disloqués, que dispersion de punitions dévoyées aux branches vénérables. Elles entrèrent dans une grosse, dans une colossale colère comme seules les fées sorcières ont le droit d’avoir. Qui avait pu, bafouant les règles mythiques des croyances enfantines, se livrer à un tel carnage ? 

Elles eurent rapidement la réponse. Guidées par les exclamations, elles trouvèrent les chérubins dansant sur des musiques endiablées autour des fontaines de La promenade. La grenouille, en verve et battant de la palme, se donnait en spectacle dans un déluge d’improvisations aquatiques, le lion rugissait en décibels nautiques, et même les étoiles, descendues de la voûte céleste, s’accrochaient par myriades en gouttelettes cristallines. Sans se consulter mais fort déterminées à se venger, Chauchevieille et Trottepaille balancèrent sur le groupe, dans un même geste, cette poudre mystérieuse que possède toutes les fées et qui, instantanément, fige pour toujours.
                  

Depuis cette nuit mémorable, chacun peut voir, à l’extrémité de La promenade qui, depuis, a pris le nom de Blanchefontaine – peut-être en raison de cet événement, allez savoir – une succession de bassins dans lesquels jaillissent, rebondissent et se perpétuent des gouttelettes cristallines ressemblant à des étoiles de Noël. Ils sont tous là, la grenouille artiste aux doigts palmés, le lion rugissant sous sa crinière de feu et les chérubins folâtrant pour l’éternité. Il paraît que, certain soir de décembre, ils retrouvent pour une heure ou deux leur aspect d’origine. Mais chutt…. il ne faut le dire à personne.

 
          Tout comme Tante Arie en Franche-Comté, Frau Holle et Berchta en Allemagne, dans les régions du Doubs, du Jura et de la Haute-Saône, Chaucheveille (ou Chauchepaille) et Trotte-Vieille sont des fées sorcières, toujours déguisées, cornues, distributrices de cadeaux aux enfants sages, mais aussi capables d’enlever les vilains et de les déposer dans la rivière. Toutes ces fées de Noël, appelées aussi Dames Blanches, sont redoutées et adulées à la fois.       

 

 

 

Contes et nouvelles du 01-11-2009                                      

Contes et nouvelles

Mea Culpa
                                               

Dieu arpentait, furieux, les allées du Paradis. Il n'avait pas mis le nez dehors depuis des lustres, préférant rester cloîtrer dans son duplex au quarante-deuxième étage d'un luxueux gratte-nuages et le spectacle qui s'offrait à ses yeux consternés le remplissait de colère. Autour de lui ce n'étaient que chaos, files d'attente, mines renfrognées, mécontentement et il sentait poindre une sourde révolte. Que se passait-il au Royaume des Cieux ?         

Il se hâta de regagner son confortable appartement et, dès qu'il fut installé à son bureau, appela par l'interphone céleste sa secrétaire. Celle-ci arriva dans la minute qui suivit, déchevelée comme d'habitude et l'aube de travers. Dieu se demandait souvent quels travaux pouvaient la faire toujours ressembler à une maritorne essoufflée.           

Il ignorait bien sûr que la brave Sainte si dévouée à son service, passait des heures dans le trente sixième sous-sol de l'immeuble à classer des archives remontant à la création. Elle s'était attelée à ce travail gigantesque avec l'espoir de pouvoir enfin rassembler les documents nécessaires à l'élaboration de l'arbre généalogique de son immortel patron.

  

 

Aussi quand l'auguste voix lui parvenait dans le fin fond de sa cave, elle se précipitait sans prendre la peine de vérifier l'état de son allure et se présentait assez dépenaillée face au Saint des Saints. L'âge l'ayant rendu tyrannique, Dieu n'aimait pas attendre. Et aujourd'hui justement l'ordre transmis semblait ne vouloir souffrir aucun retard. La malheureuse en fut bafouillante d'émotion, ce qui eut le don d'agacer encore plus son Chef Suprême. Il la rabroua vertement et lui dicta un courrier.           

Il voulait très rapidement réunir le Conseil d'Administration du Paradis et les lettres recommandées devaient partir immédiatement afin que chacun des Saints convoqués pût prendre ses dispositions. Dans une expiration étouffée, sa collaboratrice hasarda qu'on pourrait peut-être envoyer un e-mail pour gagner du temps.

 Le coup d'oeil que le Tout-Puissant lui décocha la fit presque disparaître dans la superbe moquette écrue du bureau. Puis l'oeil se radoucit car l'Eternel venait soudain de penser que l'idée n'était peut-être pas aussi saugrenue que cela. Il oubliait souvent qu'il possédait un matériel sophistiqué, le dernier cri de la technique, et que depuis l'informatisation de ses services, tout baignait dans la sérénité. De ce fait, il n'avait plus grand chose à faire. On enverrait donc les convocations, via le Net, et le briefing se tiendrait le lendemain à quinze heures.

 

     

Cette corvée expédiée, Dieu essaya de se distraire en écoutant de la musique. On lui avait installé une platine laser à six lectures simultanées et plages programmables qui distillait aux quatre coins de l'appartement ses morceaux préférés. Il possédait les enregistrements les plus rares : un Rameau inédit, des Doors inconnus, quelques Mozart originaux. Il suffisait d'appuyer sur une touche et le délicieux enchantement flattait ses divines oreilles. Mais ce soir le coeur n'y était pas.

Il décida de ressortir. Il enfila sa houppelande couleur de muraille afin de passer inaperçu, saucissonna autour de son cou son écharpe à l'Aristide Bruant, enfonça sur son vénérable crâne son feutre noir légèrement cabossé et reprit l'ascenseur en sens inverse.           

Cela faisait longtemps qu'il ne s'était évadé nuitamment et l'air vif de l'infini le surprit. Il remonta son col en frissonnant, serra un peu plus son cache-nez et partit d'un pas alerte.           

Le laisser-aller qu'il avait constat‚ l'après-midi n'était rien en comparaison du désordre régnant la nuit sur ses Champs-Elysées. On se serait cru dans un lieu de débauche ou pire encore, en Enfer ! Des sons diaboliques éclataient à chaque carrefour, des ectoplasmes à la mine patibulaire hantaient des trottoirs sombres et gluants, des relents de pourriture s'exhalaient des jardins en décomposition, des fumerolles, des explosions envahissaient le lointain. Une faune bigarrée et hétéroclite avait envahi les Cieux.

 

Fulminant, il retourna à sa tanière fort tard et eut beaucoup de mal à trouver le sommeil. Il pensa téléphoner à Saint-Pierre pour lui faire part de sa contrariété mais il ne savait pas se servir du central téléphonique et tous ces boutons, ces clignotements le crispèrent encore plus. Il rumina, se tournant, se retournant sur sa couche et exaspéré, se leva bien avant le soleil avec un mal de tête effroyable.           

Cela faisait au moins trois siècles qu'il n'avait eu une telle migraine. Il se touilla un comprimé d'aspirine qu'il avala en grimaçant et une demi-heure après il souffrait de l'estomac. Ce qui fit, qu'à l'arrivée de sa secrétaire, il trépignait de courroux, empêtré dans une mauvaise humeur qui probablement se prolongerait plusieurs semaines, voire quelques années.           

Ils expédièrent les affaires courantes et ne déjeunèrent pas, Dieu n'ayant pas faim. A l'heure prévue, il entra comme une tempête en salle de réunion. Onze des douze sages étaient installés et péroraient, inquiets de ces assises impromptues. En effet, on ne rassemblait le Conseil qu'au moment des grandes  catastrophes ou des événements exceptionnels. Ils se demandaient tous, si on était à la veille d'une période de calamité ou de prospérité.

 

Dieu ne reconnaissait plus son Eden !

Saint-Pierre bien sûr, toujours en retard, surgit époumoné, l'auréole de guingois, le trousseau de clés ballottant à la ceinture dans un bruit de crécelle. Cette séance de travail, le privant de sa sieste journalière, l'irritait car sans ce petit somme réparateur, des aigreurs le taquinaient jusqu'au soir. Cependant le regard réprobateur du Seigneur assis en bout de table lui coupa toute velléité de protestation.           

N'y allant pas par quatre chemins, Dieu posa immédiatement la question qui le tourmentait :- que se passe-t-il dans Notre Royaume ?            

Les Saints se regardèrent tour à tour, déconcertés, ébahis, désorientés. Que voulait dire le Grand Architecte de l’Univers ? Etait-ce une plaisanterie ? Vu l'apparence du Très-Haut et son peu de goût pour les clowneries, il y avait peu de chance pour que ce fût une farce.  Ainsi, il se produisait quelque chose au Paradis et ils ignoraient quoi. Ils parlèrent en même temps, s'interrogeant les uns les autres et un ineffable brouhaha s'éleva. Dieu hurla : - taisez-vous bande d'emplâtres !           

Le charivari cessa d'un coup et un silence épais comme une tranche de tête de veau s'installa. C'est que le Très-Saint n'utilisait ce genre de vocabulaire qu'aux moments cruciaux. L'instant devait être historique. Seuls le ronronnement de la climatisation et la respiration saccadée de Saint-Pierre qui s'était légèrement assoupi, osèrent troubler l'accalmie de l'instant.           

Les mains sur les hanches, les yeux rageurs, Dieu se leva et déambula autour de la table. Les saints se recroquevillèrent sur leur chaise, sauf le premier des apôtres qui, pour être plus à l'aise, s'était glissé sur son siège, la panse étale, son fatras de rossignols pendant au côté, la tête inclinée sur le buste. Dieu s'arrêta derrière lui et tonitrua dans ses oreilles. Saint-Pierre bondit et les clés, affolées, cliquetèrent. Ses collègues eurent un mince sourire rentré. On n'était pas là pour rigoler.           

Puisque aucun de ces beaux esprits n'était au courant, le Tout-Puissant expliqua aussi posément qu'il put : - vous savez tous que depuis un certain temps, je vis en solitaire, enfermé ici, ermite réfléchissant au devenir de l'Humanité. Il n'osait pas leur dire qu'il trouvait l'éternité un peu longuette et que, fatigué de porter le monde sur ses épaules depuis si longtemps, il privilégiait une certaine relaxation.  - qu’elle n'a pas été ma surprise, je dirai même mon  indignation, de constater hier, lors d'une sortie inopinée, l'état de mon Oasis.  C'est la chienlit !           

Les Saints furent de nouveau médusés. Eux-mêmes ne mettaient guère le nez dehors, préférant se retrouver entre eux, soit aux bars réservés à leur unique usage, soit sur les parcours de golf édifiés à leur intention, ou bien encore ils aimaient rester tranquillement installés face à l'écran géant qui leur transmettait par satellite les nouveautés de la planète entière. Ils n'avaient pas vraiment remarqué l'agitation du Paradis.           

Le Très-Haut se tourna plus spécialement vers Saint-Pierre occupé à remettre un peu d'ordre dans sa tenue : - je t'ai délégué mes pouvoirs, c'est toi le responsable. A toi de m'éclairer.           

L'autre marmonna dans sa barbe, rattrapant par la même occasion quelques spaghetti qui y étaient restés accrochés. Il en a de bonnes le Saint-Père, pensait-il, il délègue, il délègue, facile, mais c'est toujours sur le même que ça retombe ! Pierre s'emberlificota dans des explications oiseuses : - je ne vois pas tout....... beaucoup de boulot ces derniers siècles…. génocides…  catastrophes naturelles ou provoquées… barbaries, attentats. Les p'tits capos, les grands tyrans, les innocents. Tous les cinglés… bons sentiments… idéaux…. généraux….Ouais, ouais…  Et puis, je n'aime pas l'informatique, alors faut voir le problème avec Jacques au service technique, ou Philippe aux archives, ou bien encore Paul à la surveillance. Moi j’ai déjà assez à faire avec la tenue du livre des entrées.           

Il ne pouvait avouer que depuis déjà fort longtemps, il passait plus de temps à manger et dormir qu'à rassembler le troupeau. Il avait donc, lui aussi transféré ses obligations à ses chefs de cabinets, à ses secrétaires d'Etat, à des sous-fifres compétents et n'avait pas mis les pieds au bureau des entrées depuis....... D'ailleurs, il ne souvenait pas à quand remontait sa dernière journée de travail.

     
On interrogea Jacques On sonda Philippe On ausculta Paul

Mais aucun n'avait la réponse. Il faut dire que l'un était placé cinquième au classement A.T.P. et qu'il occupait son éternité à s'entraîner ferme afin de parvenir à la première place ; que le second, beau comme un saint, avait un faible pour les nymphettes et soignait tant qu'il pouvait son impeccable silhouette ; et qu'enfin, le troisième  préférait les cartes et les courses de chevaux plutôt qu’à recenser les bonnes âmes du Paradis. Ils comptaient tous trois sur leur personnel pour faire tourner la machine. Dieu soupira, pensant à juste titre être bien mal secondé.            

On institua une commission d'enquête, avec, à sa tête, un certain François qui parlait aux oiseaux, un petit jeune farfelu, plein d'avenir, écologiste et incorruptible. Ce dernier, ambitieux malgré ses aimables tendances, lorgnait depuis quelques décennies sur le poste occupé par Pierre. Il vit là le meilleur moyen de se faire valoir et peut-être de se placer utilement.           

Il agit donc avec célérité, une conscience professionnelle imperturbable, et en un mois l'enquête fut bouclée. Ayant carte blanche, il entendit ses confrères, de l'important au subalterne, du minuscule au gigantesque, de l'intouchable au corvéable. Aucun n'y échappa.           

Observant, inspectant, prospectant, ne renâclant devant aucun effort, il pondit un rapport accablant de six cent soixante six pages, qu'il porta lui-même au Sauveur. Le Très-Haut en prit connaissance, tard, un soir, alors que les bureaux vides de tout occupant sombraient dans une torpeur nocturne et que seule une lumière brillait au quarante-deuxième étage.           

Le pertinent compte-rendu mit Dieu dans une profonde colère. Au fur et à mesure de la lecture, il gémissait, rougeoyait, fulminait, bondissait dans son fauteuil. De la fumée sortait par ses oreilles et le ciel, à l'extérieur, se zébrait de violents éclairs. Il n'avait pas connu une telle fureur depuis le déluge.           

Au fil des pages, une chose incroyable, impensable, invraisemblable, apparut. De délégation en mandatement, de procuration en représentation, de commissions en missions, de pouvoirs transmis du haut en bas de la hiérarchie, le Royaume des Cieux était administré par la femme de ménage du service treize, une matrone illettrée, grippe-sous et alcoolique qui avait peu à peu transformé l'Olympe en un monde ubuesque et grand-guignolesque.

                                                           
Extrait de Contes d'Auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Guéniot)

 

Contes et nouvelles du 29-05-2009                                      

Contes et nouvelles

Le bifteck

Quand j'ai eu treize ans, j'ai traversé la cour. Et le grand immeuble de la rue de la Salle n'en est pas revenu.

De ma chambre, les jours d'ennuis, je contemplais ce vide, la maison en prolongement avec ses trois étages raides. Au delà, je devinais le jardin de lierre, de chèvrefeuille et de roses trémières. L'été quand le soleil éclabousait le porche et qu'il fallait cligner des yeux pour reprérer son chemin, je la voyais surgir dans la lumière, filer jusqu'à son chez elle, éblouie, chancelante, avec au bout des bras de multiples paquets. Je l'imaginais ensuite, grimpant l'escalier étroit, soufflant, transpirant, s'arrêtant pour retrouver sa respiration. Parvenue en haut, tout en haut, elle ouvrait la fenêtre, remplissait d'eau une bassine en zinc. Puis elle retirait sa robe, la jetait sur le lit derrière elle.

       

Nue, elle s'asseyait, jambes écartées sur une chaise de bistrot. Elle plongeait ses pieds dans la fraîcheur, en fermant les paupières de plaisir, tête renversée, bouche ouverte. J'apercevais la pointe de ses seins durcir d'excitation, son ventre un peu rond se tendre, et je rêvais d'exotisme à bon marché, les yeux perdus dans la moiteur de son entrecuisse. Elle s'accroupissait ensuite, la corolle de sa croupe blanche débordait délicieusement. A gestes délicats, elle s'aspergeait sans retenue. Souvent même, j'observais qu'elle s'offrait des jouissances en promenant ses mains sur son minou enflammé. Et moi, si petit que j'étais, je sentais monter en moi un désir d'homme difficile à contenir. Alors je m'écroulais sur mon lit à mordre mon oreiller en sanglotant. Je voulais grandir vite.

A treize ans, j'ai traversé la cour, tandis que la neige la recouvrait, et que les volets fermés tout autour protégeait mon secret. Le vent a rapidement effacé la trace de mes pas. sans reprendre haleine j'ai gravi les étages. Elle ne m'attendait pas. je suis resté longtemps à grelotter sur le palier. Je n'osais pas. Elle a ouvert la porte, m'a toisé. De son chignon s'échappaient des mèches mal entretenues, son Ricil coulait un peu au coin de l'oeil et sa bouche démaquillée s'affadissait. Le vernis de ses ongles de pieds s'écaillaient. Mais je la trouvais magnifique, superbe, avec cette vaste poitrine que mes deux mains fébriles ne suffissaient pas à satisfaire
- que veux-tu ? a-t-elle demandé

Cette voix rauque, que je ne connaissait pas m'a surpris. Comprenant avant même que je réponde, elle a souri avec lassitude, et m'a fait entrer. Je me suis assis lourdement sur la chaise de bistrot. les yeux baissés, ignorant les coutumes, haletnant, le coeur cognant trop fort, j'attendais. Sa jupe a glissé à ses pieds, et tendis qu'elle levait les bras pour enlever son pull-over, je me suis jetée sur elle. Impatiente, maladroite, inexpérimentée ma bouche, ouverte dans son nombril, aspirait son parfum, mordait, embrassait. Elle sentait la violette. Cette odeur écoeurante me saoulait.

   

Quand elle m'a raccompagné, sur le pas de la porte, elle a dit, en ébouriffant mes cheveux
- un bifteck, c'est le prix. Tu l'sauras pour la prochaine fois.

extrait de "Tous des salauds" d'Even Gil - Editions manuscrit.com

                                                             

 

Contes et nouvelles du 29-03-2009                                      

Contes et Nouvelles

Il existe une convention peu tacite entre l'auteur et le lecteur, par laquelle le premier s'intitule malade, et accepte le second comme garde-malade.
                                                                                                         Comte DE LAUTREAMONT

Ex libris
   

L'appartement lui parut trop vaste lorsqu'il le visita avec le petit monsieur de l'Agence Immobilière. Cette enfilade de pièces baignées de lumière bleue, posée en équilibre sur le bord du ciel, paraissait interminable. Mais José le prit quand même car il était  à deux pas de son travail.

Dès le quinze juin, il y installa son étroit divan, la vieille table délavée qu'il traînait avec lui depuis l'enfance et qui lui servait aussi bien pour écrire, étudier, que pour manger ou bricoler. Il poussa sous la fenêtre de la pièce du fond, les deux malles de voyage bourrées de ses effets, si lourdes à porter qu'il dut s'y prendre à plusieurs fois pour les grimper jusque-là.  Il camoufla sous le lit la boîte en carton tenue par un élastique qui contenait ses papiers personnels.

Le fauteuil Voltaire en velours grenat légué par tante Jany atterrit dans une encoignure et le pouf en cuir marocain, goguenard, lui fit face. Il posa au sol la lampe en cuivre et émail jaune dont il avait oubli‚ la provenance, étala sur le rebord d'une fenêtre la douzaine d'ouvrages qui composait sa bibliothèque, casa ses ustensiles de cuisine dans le placard au-dessus de l'évier.

Il n'eut pas loisir de planter dans l'entrée le gros vase de Sèvre, cadeau de sa mère, car celui-ci lui échappa au troisième étage et dévala l'escalier pour s'aller fracasser contre le mur du hall, avant que José, qui cavalait derrière, ait pu l'arrêter.

      

Puis, satisfait de ses aménagements, il se prépara une tasse de thé qu'il sirota doucement, en regardant de très haut le soir descendre sur Paris. Il demeura longtemps à observer les toits disparaître dans l'ardoise de l'infini, et la nuit envahissait son domaine d'ombres étranges lorsqu'il se coucha. Il s'endormit, un peu perdu dans cet immense logement, et fit d'étranges songes peuplés de sorcières et de farfadets, de musique céleste et de carrousel démoniaque.

Petit à petit, il s'habitua à l'espace et trouva même plaisir à avoir ses aises. De plus, cette ville tentaculaire étalée à ses pieds lui procurait une certaine ivresse. Il aimait contempler les maisons alentour, les terrasses, les jardins suspendus de la capitale. Il imaginait des gens, des intrigues au carré de chaque fenêtre. Il inventait des drames ou bien des comédies, selon son humeur ou la couleur du firmament. Il s'amusait des fourmis qui s'asphyxiaient en bas, tout en bas, alors que dans son antre, là-haut, l'air semblait plus vif, plus léger, plus délirant.

Il ne prenait plus le métro pour se rendre à son travail. A pied, il flânait le long des quais, et en un quart d'heure, était à son bureau. Le soir, moins pressé que le matin, il s'attardait, admirant les bateaux-mouches, s'étonnant du va-et-vient de la rue, se grisant du parfum de l'été. Il badaudait le nez en l'air, lorgnait les jeunes filles, furetait dans les étals des bouquinistes.

Il y en avait un, justement, qu'il préférait aux autres. Un très vieil homme aux cheveux blancs flottant sur les épaules. Un antique vieillard à l'allure magistrale, à l'accent rocailleux, au regard de source. Un patriarche majestueux qui lui indiquait les livres à lire, les ouvrages importants, les affaires à faire. Il connaissait une multitude d'histoires d'hier et d'aujourd'hui et les lui racontait comme s'il en avait lui même vécu les péripéties. Il devait bien avoir mille ans.

Ainsi chaque jour, José rentrait chez lui, les bras encombrés de bouquins achetés à vil prix, ou même offerts par amitié. Il passait ses soirées à dévorer des grimoires de toute sorte, allongé sur un tapis en laine outremer qu'il avait acquis lors des soldes aux Galeries Lafayette et, souvent, s'endormait là, le visage écrasé dans le Livre des Merveilles, les Ames Mortes de Nicolas Gogol, ou les douze Contes Vagabonds de Gabriel Garcia Marques.

Au début, il entassa ses emplettes avec ses autres trésors livresques sur le rebord de la fenêtre, puis il en empila près du fauteuil, à côté de la lampe en cuivre qui en clignota de satisfaction, à l'arrière de la table écritoire, sur le pouf vexé de ce peu de considération. Un beau matin, décidé à classer ses livres par genres, il acheta, dans une boutique spécialisée, un meuble en kit qu'il eut bien du mal à monter car il n'était guère adroit et pas très outillé. Cependant, le travail terminé, il fut assez fier de son oeuvre qui avait, ma foi, belle allure. Il installa l'objet entre le Voltaire et le pouf et put ainsi ranger un certain nombre d'ouvrages.

Très vite, hélas, le casier fut bourré et il dut en confectionner un autre, qu'il disposa cette fois au pied du lit, dans l'azur de la lumière qui entrait à flots à cet endroit. Le meuble se garnit aussi rapidement que le premier, si bien qu'à la fin de l'été, des bibliothèques regorgeant de publications françaises et étrangères tapissaient chaque mur de l'appartement, et qu'il fallait une échelle pour atteindre celles du sommet.

                                                                                                    

Il avait beaucoup maigri mais se sentait bien, gracile, a‚rien, empli seulement des milliers d'histoires ingurgitées durant ces nuits de lecture. N'ayant plus jamais faim de nourritures ordinaires, il se gavait d'aventures, de descriptions, de mots, de verbes et son habitation, si vaste auparavant, paraissait avoir rétréci.

Pour les fêtes de Noël, devenu transparent, il flottait dans ses vêtements et l'appartement avait pris des allures de caverne d'Ali Baba. Des empilements de livres grimpaient de bric et de broc jusqu'au plafond. La table bureau, le fauteuil, le pouf et même le lit croulaient sous les ouvrages les plus disparates. Il n'avait plus de cesse et passait la plupart de son temps à lire, à lire, à lire. Son corps n'existait plus et son esprit, à grandes enjambées vaporeuses, se baladait dans un éther bleu.

Aux alentours de Pâques, le petit monsieur de l'Agence Immobilière, furieux de ne pas avoir reçu les deux derniers termes de l'appartement, se rendit lui-même sur place. Sa colère lui fit grimper quatre à quatre les étages, sans reprendre haleine, mais il eut bien des difficultés à ouvrir la porte et dut allumer son briquet pour se frayer un chemin dans l'obscurité.

Une muraille de livres aveuglait les baies vitrées.

Il escalada avec surprise des amoncellements d'encyclopédies, piétina en jurant des amas de recueils po‚tiques, fit dégringoler des piles d'atlas, des fatras de brochures, des multitudes d'albums et de fascicules. Il y en avait partout. Il réussit, tant bien que mal, à dégager une fenêtre et une lumière saphir se précipita sur ce bazar, sauta de meuble en meuble, rebondit contre les bouquins entassés,  libérant de grandes rayures chatoyantes chargées de poussières argentées.

Le petit monsieur de l'Agence Immobilière n'en crut pas ses yeux et resta, bouche bée, à contempler ce capharnaüm. Soudain son regard s'accrocha à une espèce de momie en pardessus, pelotonnée sur un divan et qui, bienheureuse, souriait à la mort.

 

Gil et Olivier Melison - extrait de contes d'auteurs

 

Contes et nouvelles du 04-07-2008                                      

Contes et Nouvelles

Le Chien
                              

Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien 

                                     

Vous ne connaissez pas la dernière ? Ma femme a acheté un chien. Oui, bien sûr, un petit chien. Mais un chien quand même. Un chien, à qui elle met des rubans dans les cheveux, enfin dans les poils et qu'elle a prénommé Socrate. Quelle idée ! Un si grand nom pour une si minuscule chose.     

Nous avons déjà trois enfants, deux nounous pour les garder, un petit appartement au quatorzième étage. Je ne sais pas si vous saisissez bien toutes les données du problème.  

Oui ? Vraiment ? Je me demande.     

Evidemment, on ne m'a pas consulté pour cette acquisition. Je suis rentré, un soir, après mon travail, fatigué par une dure journée de labeur et IL était là, installé dans un panier rond garni de fanfreluches et de coussins.     

IL ne m'a évidemment pas reconnu, puisque nous n'avions pas été présentés et IL s'est mis à aboyer avec fureur, j'ai bien cru qu'il allait me boulotter. Ma femme est sortie de la cuisine, les enfants sur les talons et elle m'a engueulé parce que je faisais peur au Toutou. Ça commençait bien.     

On a calmé l'adorable monstre, pauvre petite bête, elle avait le coeur battant. Quelle frayeur ! On ne s'est pas occupé de mon coeur à moi. Car moi, c’est bien connu, je n’en ai pas. On m'a regardé de travers. Je sentais dans leur regard une réprobation certaine - Bourreau, nazi, tortionnaire. Peut-être même d'autres noms d'oiseaux plus terribles.     

Lorsque j'ai demandé ce que cette bestiole faisait dans mon salon, le panier sur mon fauteuil, on m'a dit que de toute façon je n'avais rien à dire, vu que je n'étais jamais à la maison. J'ai pris un tabouret pour regarder une rediffusion de l'émission "Nos amis les bêtes"     

Mais le pire, c'est la nuit !!!     

Nous étions tranquilles, notre petit dernier a six ans. Plus de biberon, plus de couche, il dort de vingt heures trente à six heures quarante-huit et le dimanche jusqu'à dix heures, quelquefois même plus tard. Pas le chien. Il gémit, il pousse de petits grognements, il ne supporte pas de coucher seul dans l'entrée. Alors, ma femme met le panier de Socrate au pied de notre lit, sur la courtepointe. Ainsi le mignon chéri sent notre présence.     

Je ne dois plus bouger, ne pas tousser, ne pas me gratter, ne pas éternuer, ça fait peur au chien. Pas de câlins à ma femme, Socrate est jaloux !! J'ai l'impression que d'ici peu, c'est moi qui coucherai dans l'entrée sur le sofa.     

Et puis, l'adorable bêbête a envie de faire pipi toutes les trois heures. Imaginez, à quatre heures du matin Papa doit enfiler mon manteau sur son pyjama et descendre faire pisser Socrate. J'ai bonne mine. Surtout que ce sale cabot ne peut pas me flairer, alors il fait des difficultés, il ne veut pas uriner n'importe où, j'erre dans le parc durant plus d'une heure.     

Je ne vous raconte pas comme je suis énervé en remontant. J'ai du mal à retrouver le sommeil. Ma femme, pendant ce temps, ronfle.  Ensuite c'est le clebs qui ronfle. Moi, je compte les cerbères qui sautent la barrière, ou bien je fais des cauchemars. Je suis poursuivi par des caniches géants qui veulent me bouffer, ils ont des crocs énormes et finissent toujours par me rattraper. Je me réveille en sursaut et je perturbe le sommeil de la brute sanguinaire.     

Je cherche un moyen de faire discrètement disparaître le clébard. Ecrasé par la benne à ordures lorsque nous descendons satisfaire ses besoins ? Ma femme aurait des doutes. En brochettes ? Elle se demanderait où il est passé. Perdu dans le parc ? Elle ne me le pardonnerait pas et serait capable d'aller m'y perdre aussi. J'ai le sentiment, parfois, que c'est moi qui vais m'éclipser un beau matin sans crier gare.     

La journée, nous avons été obligés de trouver un promeneur de toutous. Evidemment avec ses demandes fréquentes, on ne pouvait pas le laisser à la maison, seul. Le soir ma femme va rechercher les enfants. Papa va chercher le chien. Et je dois traverser toute la ville, à pied, pour promener Socrate. Socrate et ses noeuds rouges dans les poils. Socrate qui me mord. Socrate qui me déteste.     

- Pauvre petite chose, elle a dû être traumatisée par un vieux type moustachu     

J'ai beau répéter que je n'ai jamais demandé de cabot, ma femme me rétorque que nous devons nous partager les tâches. Que de toute façon, j'ai du bide et que la marche m'obligera à le perdre.     

En outre, le soir, comme elle n'a plus le temps de cuisiner,  pensez donc il faut préparer la pitance à Socrate  qui est au régime : pas de gras, des légumes verts, des vitamines. Moi j'ai droit au jambon-salade à longueur de semaine. Les enfants trouvent ça très bien. Ils avalent leur sandwich devant la télé. C’est tout bénéfice. Je crois que je vais manger dans la gamelle du chien... S'IL veut bien.     

Et les sorties, finies les sorties. Ma femme n'accepte les invitations que si on invite aussi Socrate. Il fait partie de la famille et qui n'aime pas les bêtes, n'aime pas les gens. Et gnagnagna, et gnagnagna. On ne va tout de même pas laisser ce gentil toutou seul une longue soirée, alors qu'il ne voit déjà pas sa Maman et son Papa la journée, n'est-ce pas ?  Sa Maman peut-être, ça la regarde. Son Papa sûrement pas. Le papa il lui dit... bien des choses au toutou. Mais oui, mais oui, je sais je suis un vieux type moustachu et sans coeur qui n'aime pas les bêtes, donc je n'aime pas les gens. Mais si, mais si, j'aime les gens, les chiens aussi. Les vrais, les gros, dans une maison, à la campagne, pas les nabots avec des noeuds dans les cheveux qui dorment sur mon lit, qui investissent mon fauteuil, déchiquettent mes pantoufles, absorbent mon temps, me pompent l'air.     

Et voyez-vous, depuis quelques jours, j'angoisse.     

C'est bientôt les vacances et nous avons l'habitude de partir dans les Alpes, en randonnée. Nous faisons de longues balades, à travers la montagne, couchant dans des refuges ou à la belle étoile, histoire de s'oxygéner. 

                                 

      Qui va porter le chien dans son sac à dos ?

 

 

Contes et nouvelles du 14-05-2008                                      

Contes et nouvelles

L'ANNIVERSAIRE DE MAMAN
   

- Dis donc maman, c'est bientôt ton anniversaire, qu'est ce que tu vas nous faire de bon ?

 

Ça y est la question à trois euros est posée. Dire que cette année, vous comptiez y couper. Vous vous étiez dit, naïvement :   - ça tombe un lundi, ils ne s'en apercevront pas. Et vous pensiez pouvoir, peinardement, vous offrir en douce le si joli petit pull en angora rouge que vous avez admiré cent fois dans la vitrine à Benetton. Patatras, c'est foutu. Il va vous falloir vous décarcasser pour régaler toute la famille au déjeuner dominical. Dix-huit personnes, quel problème, avant, pendant, après.

           

Crédule, chaque année vous espérez qu'ils auront l'idée de vous inviter, et les dix huit avec, à de joyeuses agapes dans un petit resto sympa. Mais non bien sûr, c'est tellement mieux chez soi, là au moins on sait ce qu'on mange..... et vous donc. Car vous, vous constatez que le casse-tête a déjà commencé.  

 
Pour beaucoup de femmes, le plus court chemin vers la perfection, c'est la tendresse.  François MAURIAC   

Sur les dix-huit, il y en a toujours trois qui n'aiment pas le mouton, ça sent mauvais. Si vous faites du rosbif, vous allez, comme à l'accoutumée, diviser la famille en deux : le clan des saignants et le clan des bien cuits. Evidemment la polémique engagée depuis des lustres va encore rebondir et ça va saigner. Il y a ceux qui pensent que le veau ça reste dans les dents, même ceux qui souvent n'ont plus de dent, ceux qui ne digèrent pas le lapin, ceux qui détestent le poulet parce que vous savez aujourd'hui, avec les hormones...

           

Il y a aussi, ceux  à qui le poisson donne des boutons, d’autres qui sont allergiques aux fruits de mer, que la glace refroidit, que le soufflet fait gonfler, que la cuisine exotique affole, j'en passe et sûrement des pires.

           

Alors dès que la question est lancée, votre ordinateur ménager se met en marche, il clignote des jours et des nuits. Des nuits surtout. Vous épluchez fiévreusement vos fiches de cuisine, avant d'éplucher vos légumes. Vous achetez les derniers magazines extraordinaires, aux menus non moins extraordinaires. Vous examinez les solutions, vous cherchez des avis :    - ben non, pas ça, tu l'as déjà fait à Noël, au 14 juillet, à Pâques ou à la Trinité. Fais quelque chose qui sorte de l'ordinaire.

           

Et si vous, justement, vous préférez L’ORDINAIRE. Une petite salade et un oeuf par exemple. Oui mais on ne vous demande rien, c'est VOTRE anniversaire, on ne fête pas son anniversaire avec une salade et un œuf ! Pourquoi pas un jambon-purée ?  Il faut s'amuser que diable !!!

           

Là, vous devinez que vous allez vous amuser, rigoler, vous dilater, vous éclater. A vous les folles bousculades dans les grands magasins, les queues interminables aux étals du marché. Vous vous en tordez d'avance.

           

Le jour J enfin arrivé, debout à cinq heures pour pâtisser, mixer, touiller, mélanger, récurer, malaxer, cuisiner, monter, monder, trancher - sauf les doigts – dorer, dresser, ficeler, cuire, enfourner, surveiller, présenter, décorer, assaisonner, retourner, tripoter, vous brûler, rouspéter, s'énerver. Ouf !!!

           

Et quand, sur le coup de midi, midi un quart, vos dix-huit estomacs se trouvent rassemblés et vous offrent des fleurs, des fleurs, des fleurs et encore des fleurs, effarée, échevelée, l'oeil éteint, le tablier de travers, car évidemment ils sont arrivés en avance et ne vous ont pas laissé le temps de vous mettre en beauté, vous avez le sentiment, tout à coup, d'avoir au moins dix ans de plus.

 

Extrait de Contes d'Auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Dominique Guéniot)

 

Contes et nouvelles du 07-04-2008                                      

Contes et nouvelles

Marianne
                     

... Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer, même trop, même mal...

Jacques Brel

 

    

- Albert !  

- Allllbererere... ! 

- mais ce n'est pas possible, il ne répond pas. Il ne répond jamais d'ailleurs. 

- Albert... ! Albert... ! Albert... ! 

- c'est toujours pareil, il fait la sourde oreille. J'ai beau appeler, me casser la voix, m'égosiller, il ne m'entend pas. Monsieur est dans sa collection de timbres, alors Monsieur est sourd. Monsieur découpe. Monsieur trie. Monsieur colle. Monsieur lèche. Monsieur examine. Monsieur n'écoute point. Le canon pourrait tonner, la guerre se déclarer, Monsieur s'en fout. 

- Et moi pendant ce temps là, moi, qu'est-ce que je fais ? J'attends, je trime, je turbine, je m'escrime… je huuuuuuuurle... 

- Albert ?... Albert !... la soupe refroidit... Albert... la soupe va être froide... Albert... tu me fatigues... Albert... 

- Ah ! C'est un beau Monsieur que ce Monsieur. Ah ! oui fichtre. Il n'a jamais été fichu de devenir quelqu'un. Pensez donc, terminer sous-brigadier, après trente-deux ans de service. Quelle carrière ! Pas de quoi se pavaner. Mais Monsieur n'a jamais voulu se donner de mal. Les autres, ils avaient des promotions, les autres ! Mais, pas Albert. Lui, pépère, tranquille, il se tapait la salle besogne, et les copains ramassaient les lauriers. Qui prenait les gardes pour Noël ? Pour Nouvel An ? A Pâques, au quatorze juillet, et tout, et tout ? Albert, évidemment. Il me disait « ... on n'a pas d'enfant, alors tu comprends... » Ouais, je comprends. Ouais, je comprends.. 

- Pas de vagues qu'il murmurait encore, pas de réclamations. Surtout se faire oublier. Pour ça il a gagné. Oublié, il l'a été 

- Albert... je ne le répéterai plus... la soupe refroidit... Albert... tu m'entends ?... 

- j'aurais dû écouter maman. Elle me l'avait bien dit que c'était un bon à rien, un traîne-misère, un trouduc. C'est qu'elle avait l'oeil maman. Pensez donc, dans le commerce faut tout de suite savoir qui vient vous solliciter. On ne vend pas n'importe quoi à n'importe qui. Faut être psychologue, et maman, elle l'était, psychologue. La première fois qu'Albert est venu à la maison, elle a tout de suite vu qu'il était nul. Elle a déclaré péremptoire : « ... c't'Albert, il ne me plaît pas du tout. Il est du genre ramollo et pantoufle. Tu vas t'ennuyer avec ce type. Il ne te rendra pas heureuse  ... » Elle était ainsi, maman. Dure, mais lucide. 

- J'aurais mieux fait de lui obéir. Mais on ne se plie jamais aux conseils de ses parents. On se croit plus malin. On joue la brave, l'affranchie, la drôlesse, et on se retrouve mariée à un Albert qui passe sa vie avec des timbres. 

- Maman affirmait aussi « épouse donc le petit Mounier. Il n'est pas beau, mais lui, il réussira. Il n'a pas d'épaule, mais il a de l'avenir ce garçon ... » C'est vrai qu'il était laid, et bancal de partout. Pensez : il avait eu la polio. Et son visage, Mon Dieu, Hiroshima ; des cratères en irruption, des trous, des bosses, rien de lisse, sauf les yeux : d'énormes billes brillantes lui sortant de la tête. Mais il a terminé Secrétaire Général à la Mairie. J'aurais eu une autre vie si j'avais épousé le petit Mounier. D'autant que la laideur, on s'habitue, mais la nullité, jamais.... 

- Albert... Bon sang... la soupe est froide... 

    
     - Si j'étais Madame Mounier, je ne serais pas aujourd'hui dans cette baraque minable à brailler après un sourdingue qui s'envoie en l'air avec des timbres. J'aurais été l'objet de considération, d'attention. Sûrement que nous aurions fréquenté le gratin de la cité.  Je serais allée au spectacle, gratuitement évidemment. Vernissages, cocktails, voyages d’étude. Peut-être même soirées intimes avec la haute société. Vous pensez, quand on est Secrétaire Général à la mairie, ça donne des avantages. Nous aurions eu une voiture de fonction, une grosse. Peut-être même un chauffeur.... Ah ! Ah ! Ah !    

- Chaque semaine Micheline, la coiffeuse la plus en vue du quartier, m'aurait coiffée. Et cette fiérote d'Adélaïde qui me snobe, parce que son mari est passé inspecteur principal, n'en serait pas revenue. Elle ne se voit pas cette poufiasse. Elle a beau s'habiller en Prada, elle a un cul si large qu'il dépasse de partout. Ah ! Elle peut faire la thalasso tous les ans... Moi aussi remarquez, je pourrais y aller à la thalasso si l'autre abruti ne se perdait pas dans ses albums de timbres... 

- Albert... arrive... à quoi çà sert que je te prépare un potage au chorizo brûlant, si c'est pour le manger froid... Albert... 

- Ah ! Te voilà enfin. C'est pas trop tôt. Je me demande ce que tu leur trouves à tes timbres ? 

- Parlons en de tes timbres. Belle collection en vérité. Vraiment, tu m'esquintes...   

   

- Albert, cesse de faire du bruit en mangeant. Tu bâfres... tu me dégoûtes, tu ne manges pas, tu aspires, tu pompes, tu goinfres. Crois-tu que ce soit un spectacle pour moi : un vieux, avachi sur sa chaise, le nez dans son assiette, qui lape sa soupe. Si j'avais désiré quelque chose qui lape, j'aurais pris un chien, un chat, un cochon à la rigueur, pas un mari.  

- Ah ! Si tu étais mon fils, je te talocherais... oui, je crois que tu prendrais deux claques... Enfin, je parle de fils, je me demande bien pourquoi, puisque tu n'as même pas été capable de m'en faire un, d'enfant. Raté et impuissant, j'ai vraiment tiré le bon numéro. Et collectionneur de timbres par dessus le marché ! 

       

- Quoique, collectionneur, collectionneur, c'est vite dit, remarque.... Sais-tu ce qu'elle pense cette pauvre madame Durand, depuis qu'elle sait que tu entasses des timbres ? Je m'en vais te le dire. Tu te souviens, quand elle nous a rendu visite, le mois dernier, et que pour faire ton intéressant tu as sorti tes albums. Quand elle a découvert, à chaque page, à TOUTES les pages, le même timbre répété à l'infini. La même image, lancinante, la tête tournée vers la gauche, en rouge, en rose, en rouge, en sépia, en rouge, en vert, toujours, encore, encore, encore, Marianne ! Marianne ! Marianne ! 

- Elle a estimé que tu étais fou, Albert le minus, fou à lier, dingo, à enfermer, complètement timbré. 

- Oh ! Tu as beau me raconter qu'elles sont dissemblables toutes ces Marianne de Gandon. Qu'elles n'ont rien de commun ; qu'elles sont crantées, pas crantées ; légèrement différentes, pas tout à fait analogues ; qu'un certain nombre de variétés existe ; qu'elle ont des défauts d'impression ; qu'il y a trente valeurs sur le marché ; que même les couleurs ne sont pas uniformes, que les rouges ne sont pas rouges, et que les roses se déclinent dans plusieurs tonalités ; qu'il y en a des verts, des bleus, des mauves...  Tu peux dire ce que tu veux ; ça ne prend pas Albert, ça ne prend pas. 

- Depuis, madame Durand ne m'adresse plus la parole. Tu penses la veuve d'un général de division. Elle change de trottoir lorsque je la croise. Toute la ville est au courant de ton obsession. L'épicière me regarde avec humanité, comme si j'avais à la maison un enfant malade. Le buraliste rigole, d'ailleurs je ne vais plus au bureau de tabac prendre le journal. Quant au boulanger, j'aime mieux oublier. Il me tapote la main avec douceur, en hochant la tête d'un air entendu. Le boucher me surnomme Marianne, et le curé m'attend en confession. J'ai bonne mine. 

- Jusque la, j'étais la femme d'un pitoyable raté, mou et transparent, désormais, je suis l'épouse d'un malade mental. Je ne sais pas ce que je préfère. 

- Tu ne pouvais pas collectionner des timbres comme tout le monde, non ? Des fleurs, des paysages, il y en a de très beaux.  Des hommes célèbres, des timbres étrangers, je ne sais pas moi, des événements, enfin quelque chose de normal, d'ordinaire quoi. Une collection qu'on peut montrer sans risque. Mais non, monsieur est nul, impuissant, et cinglé. 

- Albert ?... Bein, qu'est-ce que tu fais ?... Albert ? Pose ce couteau ... Non Albert... Non, pas ça... Al... Al... be... rt... Albert.  
                                   
Marianne... me voici, ma Chérie. Elle ne nous embêtera plus.

 Extrait de Contes d'auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Dominique Gueniot)

 

Contes et nouvelles du 10-03-2008                                      

Contes et nouvelles

Anti Conte
                   
Il n'y a pas de laides amours, ni de belles prisons.  Pierre GRINGOIRE 

Il était une fois un Bredin niaiseux qui usait ses jours laborieux comme cantonnier d'un  village paumé aux confins de la Champagne pouilleuse et occupait ses moments licencieux à courir les bois, les plaines et les vallons à la recherche d'une manne que la nature vous offre en abondance à chaque saison, pour peu qu'on sache explorer.     

Un jour de juin, s'étant aventuré bien au-delà des frontières de son secteur habituel d'investigations, il fut soudain surpris par des cris perçants envahissant le bocage. De saisissement il lâcha son panier empli aux trois-quarts de jaunottes odorantes et, n'écoutant que son courage, se précipita sur les lieux du vacarme. C'est qu'en ces temps troublés, les hardis voyageurs qui traversaient la forêt du Val au soir descendant, risquaient mille dangers. Souvent ils regagnaient la ville, dépouillés de leurs biens et en piteux attelage, heureux cependant de conserver la vie.     

Il ne s'agissait nullement de globe-trotters égarés et Bredin découvrit, au hasard d'un taillis, une forme informe qui semblait prise dans un piège à renard. La chose se débattait en poussant des hurlements stridents et, à sa grande surprise, notre benêt devina dans ce fatras bancroche, une femme fort laide, minuscule, avec des cheveux violets dressés au dessus d'un visage bubonneux. La créature essayait de se tirer de ce mauvais pas en s'agitant en tous sens. Quand elle aperçut notre nigaud, elle se vit sauvée et coassa dans sa direction : - sortez-moi de là, Cré Bon Dieu !     

Bredin s'arrêta net, songeant que peut-être le bipède coincé dans les grosses mâchoires métalliques étant d'une espèce dangereuse, il valait mieux le laisser dans cet état. Et, tandis que ces pensées branlaient son cerveau ramolli, l'affreux bidule se remit à s'égosiller : - Mais Bon Dieu de Bon Dieu, m’laissez pas comme ça. Délivrez-moi, je suis  la fée Nergant.     

 

Notre dadais écarquilla des calots perplexes. Une fée ? Comment une fée pouvait-elle être aussi vilaine ? Il l'examina de plus près, à distance convenable toutefois.     

Elle n'avait rien de féerique, pas de teint de rose, pas de chevelure vaporeuse, pas de doux regard azur‚ elle ressemblait plutôt à un trumeau, avec de ridicules jambes courtes et torves, un énorme postérieur moulé dans un chiffon à fleurs, des mamelles géantes débordant d'un caraco déchiré. Bredin ne se sentait aucune envie de la libérer. Illuminé, il lui suggéra : - ben, si vous z'êtes une fée, z'avez pas besoin de moi. Sortez d'là vous-même, avec un d'vos tours.     

Assez fier de cette répartie, Bredin fit mine de s'éloigner, mais l'objet fondit en larmes, ce qui la rendit encore plus disgracieuse, son nez doubla de volume, ses yeux devinrent rouges et saillants. Elle hoquetait lamentablement : - j’suis une fée stagiaire. J'ai pas encore passé mon diplôme de fin d'études. J’venais juste cueillir de la salsepareille pour préparer la soupe magique de la page vingt huit de notre manuel d'apprentissage. Si vous m'laissez là, j’vais mourir. Beuh, beuh, heu..     

Ayant du coeur et se faisant violence, notre crétin s'approcha de quelques pas. Voyant cela, l'hideuse tourte ajouta : - si vous m'embrassez, je sortirai sans dommage de ce collet - Epouvanté, Bredin recula d'un bond : - ah non, jamais je ne vous embrasserai.      

        

Devant la mine dégoûtée de son futur sauveur, l'autre se mit à brailler plus fort : - personne ne m'aime, personne ne m'aime. - gémissait-elle, le pif chuintant. Notre ballot plein de remords, car il était gentil garçon, mentit avec aplomb : - j'peux pas vous embrasser, j'aime pas les jeunes filles, j'préfère les garçons et j'suis fidèle à mon copain Tantine.     

Son chagrin tari d'un coup, l'apprenti-magicienne resta muette. Elle renifla à grands bruits, essuya son blaire dégoulinant sur la manche de son chaperon et, déçue, lui décocha : - bon, puisque c'est par fidélité que vous ne voulez pas, j'peux pas vous obliger. Desserrez seulement ce collier qui abîme mes jolies chevilles. Une fois libre, j'exaucerai vos voeux.     

Intéressé par le marché, Bredin pesa longuement le pour et le contre et décida de donner satisfaction à la diablesse. Il se pencha sur elle en fermant les paupières pour éviter le spectacle de ce tas déguenillé. Il peina beaucoup, transpirant d'attention pour ne pas la blesser. Il égratigna cependant ses ulcères variqueux en lui arrachant quelques plaintes, ce qui lui parut étonnant, car il croyait les fées imperméables à la douleur : - bah, sûrement qu'elle verra cette partie du programme plus tard - pensa-t-il     

Quand elle fut libérée, elle sauta sur ses pieds avec exubérance, frotta ses jambes engourdies, se lamenta sur l'état de ses bas percés à maints endroits, tapota furieusement sa jupe, épousseta sa capeline des feuilles qui s'y trouvaient accrochées, passa une main dans sa tignasse pour y remettre de l'ordre et se tourna, avec un grand sourire, vers Bredin qui attendait stupidement planté à deux pas - bon, à toi. Dis-moi ce que tu veux.      

Le rictus qui lui sabrait le visage la rendait encore plus moche et notre simplet dut prendre sur lui pour répondre à cette gorgone sans défaillir. Il lança d'un trait : - j’voudrais être beau, riche et célèbre.      

La sybille-stagiaire eut un balancement navré de la tête : - non pas tout ça. J’peux pas accomplir trois voeux, j’suis pas assez puissante. Un seul s'il te plaît.      

Bredin réfléchit un moment, car il ne savait pas ce qu'il désirait le plus. Beau ? Quelle tentation, la beauté vous donne des avantages incontestables. Il séduirait Bûchette, la servante de l'auberge qui se refusait à lui depuis des lustres. Elle ne résisterait plus à un sex-symbol. Oui mais, la beauté est éphémère. Puis une fois Bûchette dans son lit, que ferait-il, hein ?     

Riche ? Ah la richesse ! Que de joies, que de plaisirs en perspective. Il s'offrirait la lune, des costumes à cent vingt euros, une voiture à réaction. Il mangerait tous les jours à la cafétéria du super-marché, des fraises au jour de l'an et des Saint-Honoré crémeux même la semaine. Oui mais, après ?     

Célèbre ? Obscur et sans grade, il deviendrait un phénix, on parlerait de lui dans les magazines, son portrait passerait à la télé. Michel Pocker l'inviterait dans son émission du dimanche. Et puis la célébrité rend forcément beau et riche : - oui, oui, célèbre. Je veux être célèbre - décréta-t-il en hochant du chef.     

Nergant lui ordonna de ne plus bouger, car elle se concentrait. Elle resta un instant immobile, les lèvres serrées, l'oeil évaporé, l'esprit polarisé sur toutes les leçons apprises. Puis elle se mit à tourner autour de lui en psalmodiant des mots sans suite et en gigotant les bras comme les ailes d'un moulin fou. Sa cape virevoltait à vous en donner le tournis. Bredin n'en menait pas large et regrettait d'avoir demandé quelque chose.     

Brutalement il y eut une fulgurance, la forêt s'enflamma toute entière et notre cornichon s'écroula assommé.

Quand il reprit ses esprits, il entendit une voix dans le lointain : - demandez le Petit Républicain Illustré. La vie de Bredin  en trois épisodes. Avec des photos en couleur. Demandez le Petit Républicain Illustré !     

   

Pas de doute, il était célèbre ! Il ouvrit les yeux, puis les referma avec stupeur, puis les rouvrit vivement. Le décor qui l'entourait le désorientait. Allongé sur une méchante paillasse, il entrevoyait le ciel à travers les barreaux d'une lucarne perçant un mur gris. Comme un mur de prison. 

Une prison ! Bredin se leva d'un coup.

Ce devait être un mauvais rêve, car il se trouvait effectivement dans une cellule. Haletant, il se jeta sur l'autre grabat et secoua la forme qui y sommeillait. L'homme se souleva sur un coude, manifestement mécontent qu'on interrompe son repos : - quoi ? Qu'est ce que tu veux sale pédale ?      

Le sang mâle de Bredin ne fit qu'un tour dans ses veines artérioscléreuses et il agrippa le lascar avec colère. Celui-ci eut un grand mouvement : - tu m'fais pas peur, gros pédé.     

 

 

Notre idiot tomba à la renverse : - mais qu'est ce que j’fais là ? - sanglotait-il anéanti. Assis au bord du matelas, son compagnon le regardait avec mépris en grattant ses pectoraux velus et toute cette masse musculeuse en mouvement dégageait une forte odeur acide: - comme si tu l'savais pas, espèce de tante. Y'en a marre de ta fiole, vivement demain qu'on coupe ta sale binette et qu'on entende plus parler d'toi.      

    Abasourdi, Bredin mendia des explications. 

- pauv'chochotte, t'as oublié qu't'as zigouillé ton p'tit  ami, parce qu'il voulait t'quitter. Une vraie femelle délaissée. Et puis après, espèce de sagouine, tu l'as découpé en morceaux. T'as bouffé la cuisse en pot-au-feu, foutu dégueulasse et t'as brûlé le restant dans la chaudière de ton chauffage central. Mais t'as commis une grave erreur en gardant la tête enveloppée dans du papier. Tu la trimbalais partout avec toi, lopette romantique et c'petit truc t'a perdu. C'te putain d'caboche, on la vu à la télé, rondasse, blondasse, avec des yeux grands ouverts. J'ai cauchemardé durant une semaine. Saligaud. D'ailleurs, ras-le-bol de voir ta bobine. Et entendre parler de toi depuis six mois, m'fait vomir. J'suis un délicat, moi. Heureusement que demain matin, on te tranche le carafon. Une folle de moins - et dédaigneux, avant de se recoucher, il cracha sur Bredin. Au fur et à mesure du récit, celui-ci se tassait, s'écroulait, s'avachissait en un amas d'affliction. Il rêvait de célébrité, mais pas de celle là  !     

Il se mit à brailler son innocence avec force, tant et tant que son compagnon demanda au gardien à changer de cellule, il préférait mille fois partager un cachot surpeuplé, que rester avec ce cinglé qui lui donnait la chair de poule. Bredin demeura  seul avec son désespoir.     

Englouti dans un délire déchirant, il se roulait au sol en s'arrachant les cheveux, se cognait aux murs en se frappant la poitrine. Des larmes, des regrets jaillissaient en cascade. Il suppliait, se lamentait, passant par des phases d'exaltation intense et d'abattement paroxysmique. Il maudissait la fée Nergant qu'il aurait dû laisser croupir dans son piège à renard. Aujourd'hui c'était lui qui se trouvait pris dans un effrayant guêpier.   

      

Sa supplique traversa l'immensité jusqu'au pays des contes, et, brusquement, surgit sans la sombre geôle, une fort jolie femme qui consola son déchirement en frôlant son épaule d'une main rassurante : - bonjour Bredin. Je suis la fée No Ménalle, directrice de  la Fondation des Sirènes, l'école de formation professionnelle des futures fées. J'ai entendu tes plaintes. Il semble qu'une de mes élèves ait commis une faute.  Explique-moi, veux-tu ?   

Le miel de ses paroles flattait agréablement l'oreille et elle se posa délicatement sur le bord du lit, en arrangeant avec grâce les plis de sa robe pourprée. Celle-là au moins ressemblait à une fée et sa présence illuminait le cachot que la nuit envahissait doucement. Et Bredin raconta, en s'embrouillant un peu, sa bizarre rencontre avec Nergant, le pacte passé et l'incroyable célébrité : - il faut faire vite, demain on me coupe la tête. J’veux pas mourir, j’veux retourner dans ma petite maison. Faites moi retrouver mon chez-moi, madame la fée, s'il vous plaît. - gémissait-il en reniflant bruyamment, le regard suspendu au moindre geste de la Circé.     

 Celle-ci dit qu'elle ne pouvait rien faire seule. Elle appela donc à la rescousse l'apprentie-fée. Des minutes longues comme un jour sans dessert s'écoulèrent avant que Nergant n'arrive et la commandante-chef dut déployer tout son savoir pour la déplacer. Au fil des heures qui s'égrenaient, le rapprochant inexorablement de l'instant fatidique, notre pauvret sentait monter en lui des désirs assassins.  

  
 L'ex-future-magicienne avait pris son temps pour se pomponner. Elle surgit essoufflée, revêtue de ses habits du dimanche et parée comme un calendrier de l'avent. Ses joues rouges brillaient telles des casseroles en cuivre et ses cheveux pommadés dégoulinaient de laque. Penaude, tête basse, elle reçut la semonce de sa patronne. Ayant passé outre aux recommandations qu'on leur imposait en début de scolarité, elle s'était octroyé des facultés indues. Ne possédant pas son C.A.P., elle ne pouvait exaucer de voeux. D'ailleurs, elle avait lamentablement échoué à ses examens et redoublait pour la troisième fois sa dernière année.     

No Ménalle se tourna vers Bredin : - malheureusement, je ne peux défaire ce que cette gourde a fait. Cependant sois confiant, je l'aiderai dans ses manipulations afin que tu retrouves ton état primitif.      

Nergant fit un petit signe à la fée en chef, tout en envoyant du bout de ses lèvres trop fardées des baisers à notre cruchon. Les deux Armide s'isolèrent dans un coin de la cellule et Bredin eut beau tendre l'oreille, il n'entendit qu'un chuchotement. Il appréhendait le pire. Ses mains devenaient moites, ses genoux s'entrechoquaient en un concerto pour castagnettes et grelots. Quand elles se retournèrent, l'abominable satrape gloussait triomphalement et la charmante fée-directrice semblait désolée. Elle s'éclaircit légèrement la voix avant de déclarer : - voilà, mon élève n'avait pas l'autorisation de vous accorder un souhait. Cependant le mal étant fait, c'est à elle de vous désenchanter. Avec mon aide évidemment, mais... - Bredin trouvait qu'elle tournait fort autour du pot. Cette histoire sombrait dans l'hallucinatoire. Baluche  peut-être, mais pas complètement.     

- donc Nergant propose ceci. - elle se racla à nouveau la gorge. Pas de doute, elle allait lui asséner un choc : - vous l'épousez et vous sortez de prison.     

Notre bécasseau se tétanisa de surprise. La sueur à son front s'arrêta de couler, sa salive demeura coincée entre glotte et pharynx et le concerto pour castagnettes et grelots s'éternisa sur un do majeur. Les respirations se suspendirent à cette incroyable déclaration. Le regard de Nergant s'embuait de passion. Celui de No Ménalle se chargeait de compassion et celui de Bredin s'envahissait de répulsion. Même les secondes se bloquèrent un instant.  

Puis, notre imbécile bondit, furieux, prêt à étrangler la sorcière. Au moins on le guillotinerait pour quelque chose. La directrice en chef s'interposa et paisiblement, pour ne pas le brusquer, pour calmer son courroux, pour l'amener peu à peu à cette idée,  elle entreprit de parlementer. Ils déambulèrent dans la pièce exigu, No Ménalle argumentant posément, Bredin s'amollissant chagrinement et, dans son coin, Nergant flottant passionnément sur un nuage rose. Elle avait bien monté son coup et se voyait déjà dans sa robe immaculée, émue, poudrée, apprêtée telle une dinde de Noël. Elle mettrait une traîne longue de dix mètres et le diadème en verroterie qu'elle avait repéré dans le catalogue Pronuptale.     

La bonne fée parla, parla, parla, mais Bredin comme un automate secouait négativement la tête. Il ne voulait rien entendre, la guillotine ou le mariage, quelle alternative ! 

C'est à l'aube, alors que l'infini blanchissait l'Est et que les pas du bourreau retentissaient déjà au bout du couloir, qu'il céda, le coeur brisé, la raison chavirée. Nergant lui sauta au cou avec fougue. Ils se marièrent par un sombre après-midi de novembre, alors que le ciel sanglotait à gros bouillons. L'église n'étant pas chauffée, Bredin y attrapa une bronchite carabinée. Nergant le soigna avec tendresse. Il fermait les yeux en avalant les mixtures qu'elle préparait, autant pour l'odeur étrange qui s'en dégageait, que pour ne pas voir ce monstrueux sourire amoureux ouvert au-dessus de lui.     

Ils vécurent très longtemps, entourés d'une ribambelle de petits bredins et de petites bredines, aussi laids que leur mère et aussi niaiseux que leur père.

                       
Extrait de Contes d'auteurs - Gil et Olivier Melison - Editions Dominique Gueniot

 

 

 

Contes et nouvelles du 13-01-2008                                      

Contes et nouvelles

Gorgone
            Connaissez-vous ce genre de femmes très laides, desquelles émane un charme extraordinaire ? Un charme sulfureux, un charme dangereux. Moi oui.

J’ai rencontré une de ces créatures diaboliques, il y a bien longtemps. Dix ans. Peut-être d’avantage, je ne sais plus. Le temps passe si vite. Ma hiérarchie m’avait détaché pour un remplacement de plusieurs mois dans une petite ville de province. Une de ces villes sans âme, où l’ennui transpire par toutes les pierres de ses mornes façades. Une rue commerçante, deux ou trois artères animées, des estaminets glauques, des boutiques sans surprise, des nuits interminables.
    

Je trouvais rapidement à me loger dans un immeuble banal. L’appartement s’étalait au-dessus d’un square public dans lequel, à longueur de dimanche, des enfants piaillaient en se poursuivant. Je m’y installai de manière précaire, n’ayant nullement l’intention de m’attarder plus que nécessaire. Du balcon, j’apercevais au loin un rang de peupliers frissonnants et, plus près, des potagers aux rayons de choux alignés. Nous étions en juin…. Non, peut-être en août… 

Peu importe, un calme mortel régnait dans la résidence. Les locataires semblaient enfuis vers des destinations paradisiaques. Les soirées traînassaient, tièdes et désoeuvrées. Je baguenaudais en sortant de mon travail, flânant sans but pour retarder le plus possible le pénible tête à tête avec moi-même.

   

Dès mon arrivée, je pris l’habitude de dîner dans une pizzeria du centre ville. C’est là que je la vis pour la première fois. J’étais seul. Elle aussi. Lorsque je levai le nez du journal local dans lequel je m’abîmais pour tuer les heures, son regard m’incendia. Depuis combien de minutes m’observait-elle ? Je l’ignore, mais ses yeux ne me quittèrent pas une seconde et, dès que je dressai les miens, je rencontrai deux aigues-marines magnétiques fixées sur moi. C’étaient les deux seules choses admirables de ce visage effrayant, deux lacs profonds dans lesquels on se noyait avec une délicieuse angoisse.

Furtivement, je fis le tour de la dame. Elle était hideuse, massive, affalée, pieuvre blafarde, sur la moleskine marron. Une bouche charnue, tordue en un rictus amer, un buste large, de blancs bras boudinés dépassant d’une robe rouge sans élégance, et un lourd chignon d’encre dégoulinant dans un cou râblé, compétaient le tableau. Cependant une aura sensuelle, une luminosité maléfique, un éclat tentateur irradiaient de cette monstrueuse image. Nous sortîmes ensemble du restaurant. Je m’écartais afin de la laisser passer. Lorsqu’elle me frôla, les fragrances de ce corps difforme me troublèrent. J’entamai la conversation, avec une phrase insignifiante, du genre : il fait doux ce soir.  

       

 Elle sourit. La grimace de cette béance me fit frissonner. Aujourd’hui, je me demande encore si ce n’est pas cette terrifiante disgrâce qui m’attira. Nous fîmes quelques pas en bavardant. Sa voix musicale m’ensorcelait  et, comme si nous nous connaissions depuis des lustres, elle se pendit à mon bras. Son flanc, collé au mien, me glaça jusqu’à la brûlure. Je m’éloignai d’elle brutalement. Honteux de ce mouvement impulsif, je l’invitai à boire un verre dans l’un des rares bistrots encore ouvert, mais elle insista pour que nous allions chez elle. Nous découvrîmes alors que nous habitions le même immeuble et sur le même palier ! Devant mon étonnement, elle rit. D’un rire de gorge, profond, qui découvrait de petites dents roussâtres et mal plantées, acérées ainsi que des poignards. 

Son appartement ne ressemblait en rien au mien. 

Les pièces paraissaient plus intimes. J’eus l’impression de pénétrer dans un immense aquarium. Les murs ultramarins chatoyaient dans une lumière cristalline et des plantes inconnues, en long filaments, ondoyaient dans un souffle venu de nulle part qui se répercutaient en notes célestes. Une bizarre odeur flottait. Un parfum que je n’ai jamais réussi à définir. Mélange d’encens, de musc et d’algues. Des meubles nacrés, en forme de coquillages, ainsi qu’une collection de pierres précieuses, s’exposaient délicatement, mis en valeur par cet éclairage éthéré. Elle disparut un instant. Un profond canapé engloutit mon attente. J’entends encore quelque fois, quand je ferme les yeux, le tendre soupir qu’il émit sous mon poids. J’eus la sensation d’être emprisonné dans une main géante caressante et soyeuse.

 Elle revint aussitôt, portant un plateau nacarat sur lequel deux coupes bleu-barbeau emplies d’un breuvage rosé, pétillaient en un brouillard vaporeux. Elle avait changé de vêtements et lâché ses cheveux qui cascadaient en long serpentins jusqu’à la taille, auréolant son front d’une couronne de brandons. Une large tunique de soie noire dissimulait ses formes opulentes. Un énorme collier, représentant Méduse tentacules déployées, oscillait sur sa poitrine à m’en donner le tournis.  Nous bûmes un étrange cocktail au goût subtil de pêche et de framboise et nous passâmes le reste de la soirée à pérorer. Enfin, je parlais beaucoup et, mine de rien, elle m’interrogeait. Au matin, lorsque nous nous quittâmes, elle savait tout de moi, j’ignorais tout d’elle et nous nous tutoyions. 

   

Nous nous vîmes souvent au long de cet été qui ne finissait pas de s’amollir. Je crois que mon côté anecdotique l’amusait. Elle préparait des mets exotiques, aux saveurs baroques, que nous grignotions tandis que je lui narrais par le menu, avec force caricatures, les travers de mes collègues, inspecteurs des impôts. Elle possédait un don d’écoute fabuleux. Elle restait, des heures entières, immobile, les yeux ancrés aux miens, fascinée, fascinante. Je m’immergeais dans ce regard avec ravissement. 

Un soir, elle me présenta Gabriel.

De prime abord, je le trouvai antipathique. Son allure efféminée, les gloussements ponctuant la moindre parole, les mouvements comiques de ses mains qui s’agitaient sans raison, m’agacèrent. Il était trop blond, trop rose, trop bavard, trop sûr de lui. Il venait d’acquérir la librairie la plus importante de la place. Il débarquait et ne connaissait personne. Elle l’avait pêché à la pizzeria où nous nous étions croisés. Au fil des jours, sa gentillesse, sa générosité, son besoin de fêtes et d’affection, son petit pas sautillant m’apprivoisèrent. Il adorait improviser des réunions rigolotes. 

 

Contrairement à moi, Gabriel fut mené allegro. Une semaine plus tard, il campait chez elle. Je me fis plus rare afin de ne pas troubler leurs ébats volcaniques. Cependant les murs trop minces de nos appartements me permirent de suivre sans le vouloir – mais désirais-je vraiment rester candide ? – leurs joutes amoureuses, leurs jeux nocturnes, leurs câlineries diurnes. Le jeune homme passait chaque matin chez moi avant d’ouvrir sa boutique. Il me saoulait de confidences tout en buvant à lampées de chat un café serré. J’avoue que me sustentais des détails de leur passion tout en maudissant ma solitude. C’était sa première romance féminine. Jusque là, il n’avait connu que des amours éphémères avec de gentils camarades, que j’imaginais aussi roses et blonds que lui. Il me contait dans le détail les instants incandescents dont elle le gratifiait. 

Ardente, imaginative, éblouissante, infatigable, elle le baladait au bord du gouffre, le projetait au firmament, l’adoubait de plaisir. Je remballais la jalousie née de leur liaison et me repaissait sans remords de leurs performances érotiques. Je devenais voyeur languissant, explorateur licencieux. Je me goinfrais de leur jouissance. Une question, toutefois, me tourmentait, mais jamais je n’ai osé la poser : éteignait-il la lampe avant la luxure afin de ne pas voir l’horrible visage ? 

Lorsqu’ils me conviaient à dîner, j’admirais, spectateur attentif, l’influence qu’elle prenait sur lui. Très vite, elle se mit à diriger sa vie, choisissant la couleur de ses cravates, son régime alimentaire, ses relations ; puis bientôt, ses fournisseurs, son banquier. Je ne sais comment elle s’y prit, mais rapidement, ce fut elle qui managea les affaires de Gabriel. Infantilisait, ce dernier dépérissait. L’angelot charmant, ambitieux, enthousiaste des débuts avait cédé la place à un vieux bambin tremblotant, au teint cireux, aux cheveux clairsemés, au pas hésitant. Finies la fête, l’insouciance. Il ne vivait que pour elle, que par elle, dans la palpitante attente du prochain couchant.

 Un matin, il pénétra chez moi, affolé. J’eus bien du mal à lui extorquer l’objet de sa terreur. Ce ne fut qu’après la seconde tasse da café, qu’il réussit, par bribes, à m’expliquer. Les mots se bousculaient, s’enchevêtraient. Il bégayait, frémissant encore du cauchemar. La veille au soir, repu d’amour, les sens apaisés par les retrouvailles époustouflantes de son adorée, il s’était assoupi. Soudain, il eut la sensation d’un fourmillement galant parcourant son corps. Ce fut tout d’abord délectable et il se laissa emporter par cette phénoménale déferlante. Des mains expertes l’effleuraient à peine. En dix endroits à la fois, voluptueusement, elles glissaient, titillaient, palpaient, pétrissaient,  s’introduisaient. Puis, peu à peu, elles devinrent plus pressantes. Elles se mirent à fouiller, à déchiqueter, à écarteler, à s’enfoncer si profond en lui qu’une déchirure s’ouvrit dans ses entrailles. Une sensation d’étouffement le cloua sur place. Les mains l’emprisonnaient, le garrottaient, l’étranglaient.   

                                                                 

Les yeux écarquillés, il se dressa sur son séant. Au-dessus de lui, penchée, une figure d’apocalypse, une gigantesque méduse, à la chair transparente et bleutée, dotée de bras multiples, se lovait contre lui, prenait possession de sa personne. S’échappant d’une large bouche béante, des langues en grouillement s’infiltraient entre ses lèvres, dans ses narines, le long de son cou. Pris de panique, il se mit à hurler. Ce bruit strident le jeta en bas de sa couche, haletant, ruisselant, épouvanté. Les cheveux épars sur l’oreiller, elle dormait, éployée dans sa repoussante splendeur. Il demeura le restant de la nuit, recroquevillé, claquant des dents, terrorisé à l’idée que le sommeil puisse ramener l’atroce vision. 

A partir de cet instant, les événements se précipitèrent.

 J’ignore à quel moment, elle obtint la signature sur les comptes bancaires, ni comment elle manoeuvra pour devenir sa légataire universelle. Je n’ai pas assisté à ces conversations, mais promptement Gabriel se démit de ses biens. Ce fut sa perte. Désormais, je croisais un zombi, une sorte d’halluciné attendant tout le jour que les ténèbres ramènent la béatitude délivrée par le cauchemar aux mains industrieuses. Il s’abandonnait corps et âme à leur fouaillement. 

Et puis, un jour, il ne sonna point à ma porte.  

Devant mon étonnement, elle m’indiqua, la mine inquiète,  qu’il était souffrant. Une légère indisposition, ajouta-t-elle en refermant l’huis, rien de grave. Le lendemain, elle m’autorisa à rester quelques minutes à son chevet. Ce fut la dernière fois que le vis. Je ne le reconnus pas. Il s’était liquéfié. Son enveloppe charnelle flottait, vide de substance, dans un immense lit marin. De faibles clapotis résonnaient au loin. Son regard se perdait serein sur un ailleurs enchanteur.  Le soir, rentrant tard de mon travail, je croisai un étrange cortège. Des hommes au visage squaloïde, vêtus de redingotes sombres, descendaient silencieusement l’escalier, portant sur leurs épaules, une caisse incrustée d’escarboucles, de lapis-lazuli et d’améthystes. Un affreux pressentiment m’étreignit. Le temps que je réalise et me précipite à leur suite, ils disparurent au coin de la rue dans une longue limousine aux vitres foncées.

Je carillonnais comme un fou à sa porte. Dans un souffle, elle m’annonça la mort de Gabriel. Elle me pria de la laisser seule avec son chagrin. Deux grosses larmes gluantes creusaient son ignominieuse face. Une fois encore, son charme abominable me floua. Toute la nuit, je tourna en rond, décidé à prévenir les autorités, dès l’aurore. Hélas, au matin, il ne restait plus rien de la Créature. L’appartement, vide de tout meuble, avait repris l’allure quelconque du mien. La librairie avait changé de propriétaire depuis une semaine et le personnel ignorait la destination de son ancien patron. 

Ce jour-là, je reçus ma nouvelle affectation. Je fus si accaparé par le déménagement de mes maigres affaires et la passation de pouvoir à mon successeur que j’en oubliai cette extraordinaire histoire qui, plus tard, me sembla être seulement le fruit de mon imagination.

Je m’ennuyais tellement dans cette petite ville de province !

                  
Extrait de "Tous des salauds" - édition Manuscrit.com
  

 

 

Contes et nouvelles du 14-11-2007                                      

Contes et Nouvelles

Les dames de Morteseaux
                  

Valentine posa le livre sur ses genoux et les yeux sur la vénérable demoiselle à laquelle elle faisait la lecture
- Mademoiselle Prudence, pourquoi Monsieur Victor est-il toujours si triste ?
- Ah ! Mon enfant, c'est une longue histoire.
- Mademoiselle Prudence... si j'osais... je vous demanderais bien de me la raconter...

Le regard mort de Prudence parut balayer la pièce, le jardin à peine perceptible au soir descendant, Valentine si charmante dans sa robe bleue à col blanc. Pourtant sa cécité ne lui permettait que d'entrevoir des ombres dans sa nuit. Elle pencha légèrement le cou en avant, soupira, puis elle croisa les mains sur sa poitrine en se rejetant en arrière.
-  C'est un récit si pénible que je vous chagrinerais. Et vous êtes si jeune, si innocente...
-  Oh ! Mademoiselle Prudence, je ne suis plus une petite fille, j'aurai vingt ans au Nouvel An, et je suis fiancée. D'autre part vous savez bien que papa nous a donné une éducation fort libérale. Je peux tout entendre... et puis, depuis le temps que je lis pour vous... vous pourriez peut-être... à votre tour... s'il vous plaît...
La mâtine, gentille et sucrée, savait bien supplier de la voix et de l’œil, et Prudence se laissa convaincre par la rouée.
-  Vous avez raison, mon enfant. Asseyez-vous confortablement et sortez votre mouchoir, car l'aventure survenue à mon frère il y a bien longtemps risque de vous émouvoir.
-  Victor, mon frère bien aimé, était dans sa jeunesse un garçon plein de vie et de projets. Vous le voyez aujourd'hui marqué par les ans et l'adversité, mais vous l'auriez connu lorsque nous nous sommes installés au village, vous seriez sûrement tombée amoureuse de ce magnifique célibataire ... Elles étaient toutes amoureuses de lui et elles tournaient autour comme abeilles au printemps...
-  C'était un solide gaillard de six pieds de haut, fort, sportif, remuant, toujours prêt à rire, à s'amuser, à rendre service. Ses études de médecine terminées, il avait acheté au vieux docteur Grosjacques une clientèle clairsemée, ainsi qu'une maison quelque peu malmenée par les ans. Nous prîmes possession de l'endroit le premier octobre. Je m'en souviens comme si c'était hier. Victor, mon Victor à la taille bien prise dans sa redingote noire, mon heureux Victor se pavanant dans son cabinet, alors que les caisses de livres et de vaisselle n'étaient point déballées, et que l'odeur de la peinture à peine sèche nous tournait la tête. Dieu qu’il était beau ! Il me fit même danser une polka endiablée, c'est dire son caractère jovial...

- Très rapidement, son sérieux et sa bonne humeur perpétuelle lui valurent la reconnaissance de plus d'un villageois. Il faut dire, qu'il ne ménageait pas sa peine et parcourait la campagne tôt le matin et tard le soir. Je lui servais de gouvernante, d'assistante, de confidente aussi. Il me racontait comment les filles de ferme l'attendaient le jupon relevé pour se faire ausculter. Et les demoiselles de bonne famille qui s'inventaient des maladies... mais il n'était pas dupe. Le soir au repas, lorsqu'il me contait ses péripéties, nous riions tous deux de ces grossières ruses.
Prudence remua le bras, comme si une gêne l'indisposait. Valentine se précipita pour lui remonter un coussin.
- Merci ma petite Valentine, merci.
-  Nous étions emménagés depuis deux ans, lorsque la fille du pharmacien revint au pays. Jusque là, elle façonnait son éducation dans une école réputée. Blanche était vraiment fort jolie, un véritable bouton de rose, gracieuse, aimable, si simple et si chaleureuse que mon frère, dès qu'il l'entrevit, en devint follement amoureux. Et se fut réciproque... Ils formaient un couple merveilleux. Lui, brun aux yeux de braise, au tempérament vif, à l'allure conquérante ; elle, blonde, éthérée, douce, calme. Chacun dans le village se prêtait à dire qu'on n'avait pas vu pareille harmonie depuis des siècles.
        

- Les fiançailles eurent lieu au mois d'août, dans la propriété des parents de Blanche. La famille se déplaça de loin, et la fête dura plusieurs jours. Monsieur Dubuis, natif du bordelais, avait tenu à inviter jusqu'aux moindres cousins. Blanche était son unique enfant, alors vous pensez. Ce furent de belles réjouissances. Victor et Blanche semblaient tellement amoureux, tellement impatients d'être l'un à l'autre qu'on fixa les noces pour la Noël...
- C'était bien court, pour préparer le nécessaire, mais tant pis. On ne pouvait faire languir ces deux enfants plus longtemps.
-  Un samedi matin de Novembre, Victor décida de rejoindre un groupe d'amis pour fêter la Saint-Hubert à Troisfontaines-l'Abbaye. Bien sûr Blanche l'accompagna, car jamais ils ne sortaient l'un sans l'autre.
-  Le soleil inondait la campagne lorsqu'ils prirent la route. Cependant je les vis partir avec une certaine appréhension. Je ne sais pourquoi une angoisse inexplicable m'avait saisie au cours de la nuit précédente et ne m'avait plus quittée. Victor se moqua de moi, il ne croyait pas à ces fariboles. Blanche m'embrassa tendrement en me prodiguant des paroles d'affection "... nous serons vite de retour... ne vous inquiétez pas... "
- Dans son long manteau de voyage, Blanche, la tête prise dans une toque en fourrure claire, paraissait lumineuse. Le froid agrémentait ses joues de rose et ses yeux pétillaient de bonheur. Ils me firent un signe de la main en disparaissant au coin de la dernière maison.

   

- Ils déjeunèrent à Maurupt, dans une auberge de campagne. La patronne en prit un soin jaloux. Pensez donc un couple d'amoureux si mignon, si gentil. Elle en fut émue et les dorlota avec tendresse. Et puis, en cette saison, les voyageurs ne se bousculaient guère. Blanche se servit deux fois de la tarte aux pommes. La crème fouettée lui mettait une fine moustache au-dessus de la lèvre supérieure, et Victor s'en égaya une minute. L'auréole de cheveux autour de son visage de madone à la Boticelli, émouvait toujours Victor. Souvent l'envie de la serrer très fort contre lui le prenait, et il devait fermer les yeux un instant, respirer profondément pour résister à ce pressant désir qu'il avait d'elle... "... plus qu'un mois ..." pensait-il "... plus qu'un mois, et elle sera ma femme..."
- Choyés par la brave aubergiste, ils s'étaient attardés plus que de raison en ce lieu hospitalier, et le soleil déjà descendait à l'horizon lorsqu'ils se remirent en route. Mais ils avaient grandement le temps d'arriver avant la nuit : il ne leur restait plus que trois lieues à peine.
- C'est peu après Cheminon que le cheval de Victor se mit à boiter de l'antérieur droit. Mon frère, tout aussi respectueux des bêtes que des hommes, posa pied à terre afin d'examiner sa monture. Comme l'animal semblait souffrir, Victor décida de le conduire par le licol et de marcher à son côté.
-  Imperceptiblement le froid, le brouillard, les enveloppèrent, et la nuit les saisit alors qu'ils cheminaient dans un endroit de landes et de marécages. L'humidité du bocage vous transperce promptement dans ce pays de sources et de forêts. Bientôt, ils ne virent plus à quatre pas devant eux, tant la brume s'était épaissie.
-  Victor s'engagea, sûrement par mégarde, dans un chemin de traverse. Au bout de plusieurs heures ils eurent le sentiment d'être perdus. Ils tournèrent en rond, probablement. Désespérés, grelottant, claquant des dents, ils aperçurent enfin une faible lueur trouant l’obscurité. C'était une espèce de gargote, tenant plus de la maison forestière que d'un hôtel, mais qu'importe, ils furent bien aise de s'y précipiter. 
- Lorsqu'ils poussèrent la porte, après avoir attaché leurs chevaux, les regards convergèrent vers eux. Vous savez ce qu'il en est de la curiosité méfiante de nos campagnes. L'endroit était sinistre et les quelques personnes attablées, patibulaires en diable. Il est certain que nos tourtereaux devaient avoir triste mine après cette errance dans la froidure. Victor commanda du vin gommé pour se réchauffer. Il sortit sa bourse pour montrer qu'il pouvait payer, et s'adressa au patron, un type au regard fuyant, à l'allure pas franche, une grande brute large et rougeaude.
-  Mon frère demanda seulement une soupe chaude et un lit pour la nuit. Mais l'aubergiste lui rétorqua qu'il venait de donner son unique chambre aux deux voyageurs qui se trouvaient là. Par ailleurs, il refusa de les laisser dormir dans la grange, sous le prétexte que la maison de sa belle-sœur venait de brûler la semaine passée, à cause justement de passagers imprudents qui avaient renversé une lampe à pétrole dans le foin. Victor eut beau le prier, lui proposer une fortune pour un coin de silo, rien ne put le convaincre. Il leur donna une écuelle de bouillon fumant, mais Blanche épuisée, ne put en avaler la moindre goutte. Un des hommes présents leur indiqua, en douce, qu'à deux pas de là, en prenant à gauche, ils trouveraient le Domaine de Morteseaux et que, peut-être, les femmes qui y habitaient les hébergeraient pour cette nuit, il ajouta même "... c'est misère de laisser dehors une si jolie demoiselle..."
Ils se remirent en route avec précaution. Le sentier étroit, bordé de marécages et de végétation tourmentée ne s'ouvrait que sur le passage d'un seul homme. Enfin, après quelques pas, ils distinguèrent l'ombre d'une imposante bâtisse dans la lueur des torches figées autour. Une silhouette aux voiles flottants les allumait justement. Victor la héla, mais elle n'entendit point et disparut à l'angle du château. Ils pressèrent l'allure, convaincus qu'on ne pourrait leur refuser l'hospitalité...
 - Avec ses hauts murs en pierre noire, ses tours crénelées, la demeure possédait une tournure de légende médiévale. Victor n'eut pas souvenir de jamais l'avoir croisée sur sa route lors de ses tournées dans la région, mais il ne s'arrêta point à ce détail, Blanche semblait harassée.
-  Il frappa contre le vantail avec tant de force et d'énergie qu'au bout d'un temps qui leur parut interminable, la porte s'ouvrit. La jeune-fille entrevue quelques minutes auparavant se tenait devant eux, délicate, filiforme, dans sa vaporeuse robe rouge-orangé. A peine âgée de seize ans, le teint pâle, l’œil mauve, le visage juvénile enchâssé de cheveux d'encre cascadant jusqu'à sa taille en vagues ondulantes, elle levait au-dessus de sa tête un fanal à la flamme tremblotante. Toute sa personne se contraria à la vue du couple...
   

-  Victor la persuada de les abriter pour la nuit. Blanche vacillait de fatigue. Elle avait perdu sa coiffe, ses vêtements mouillés et sa chevelure pendaient lamentablement, ses yeux remplis de larmes mendiaient un peu de chaleur et d'attention. Son fiancé lui prit la main dans un geste affectueux. La belle hôtesse s'effaça pour les laisser passer, tout en maintenant sa lanterne au-dessus d'eux. Ils attachèrent leurs montures à la poterne de l'entrée.
-  Au bruit de l'huis se refermant, Blanche frissonna. Victor la serra contre lui. La robe rouge courait au long de la galerie, et nos amoureux durent presser le pas pour la suivre. Les murs de la vaste salle dans laquelle ils s'introduisirent disparaissaient sous un amoncellement de tentures écarlates tombant en larges plis jusqu'au sol. Une multitude de miroirs muets accrochés de part et d'autre ne renvoyait aucune lumière. Le peu de meubles dispersés, austères et lourds, donnaient un sentiment de vide sépulcral. Seule, dans cette pièce lugubre, la cheminée s'avérait vivante. Cette gigantesque cheminée dispensait une chaleur bienveillante, haute comme un homme de belle stature, large comme l'avaloire d'un ogre, elle offrait sa rougeoyance.

Prudence se tut un instant, perdue dans son rêve. Valentine toussota. La vieille demoiselle retrouva ses esprits, secoua lentement la tête et reprit son récit, des larmes dans la voix
- Pardon mon enfant, mais je ne puis évoquer ces souvenirs sans déchirement. Blanche se précipita au devant du foyer. Elle étendit ses mains avec délice. Une jeune fille, enveloppée elle aussi d'une flottante robe rouge sang, s'approcha du couple. Aussi blonde que sa compagne était brune, mais pareillement jolie, gracile, et courtoise. Elle sourit à Blanche. Elle se prénommait Diane, sa sœur Daphné. Elle leur présenta également Yvanne qui se tenait dans l'ombre, assise sans bouger, couverte de la tête aux pieds de voiles carmin. On ne distinguait qu'une silhouette massive posée dans un fauteuil à haut dossier.
- Diane proposa à Blanche d'aller quérir pour elle une cruche de lait chaud, et la chère enfant, devant tant de sollicitude, eut un regard reconnaissant envers cette maîtresse de maison si empressée. Daphné offrit à Victor de l'accompagner à l'écurie pour y installer les chevaux. Notre petite Blanche demeura seule. Lasse, elle s'abandonna un instant, cassée, écrasée de fatigue. Elle se laissa aller à un profond accablement. La forme carmin, sans bruit, glissa près d'elle. Murmurant à son oreille des recommandations "... regarde-toi, mignonne. Regarde-toi. Tu ressembles, hélas, à une chiffe molle. Relève un peu la tête. Redresse les épaules. L'amour ne se conquiert pas dans la prostration. Que va penser ton fiancé s'il te découvre indolente, sans force, abattue à la première contrariété ? Les hommes aiment que leur conquête soit altière. Et Victor, plus que tout autre, à besoin d'une épouse courageuse. Regarde-toi, quelle allure ... "  et, insidieusement, Yvanne entraînait Blanche vers un miroir à droite de la cheminée. Un étrange miroir dans lequel déjà des ombres dansaient. La voix tantôt suave, tantôt rude, incitait Blanche à retrouver son allant "... reprends des couleurs. Relève tes cheveux. Arrange ta mise. Sois coquette que diable. Un garçon n'a que faire d'un boulet à son pied..." et Blanche, lentement, leva son visage vers le miroir. Elle se pencha un peu car toutes ces jeunes filles qui s'agitaient à l'intérieur l'empêchaient d'entrevoir son reflet... Et comme elle se tenait contre la glace, plusieurs mains en sortirent, l'invitant à y pénétrer. Un murmure de chants cristallins lui flattait l'ouïe. Une campagne riante la conviait à se reposer. Blanche ne résista point et s'en fut, elle aussi, dans la ronde joyeuse des fraîches succubes du miroir...

A ces mots, Prudence eut un spasme de chagrin. Elle porta sa main à ses lèvres, comme pour leur interdire de crier. Valentine se leva, honteuse de cette peine qu'elle provoquait
-  Ce sera tout pour ce soir, Mademoiselle Prudence. Vous me raconterez la suite un autre jour...
-  Non, mon enfant, non. Un autre jour j'en serai sans doute incapable tant cette évocation réveille d'émotion en mon cœur. Et mon récit est presque terminé. Lorsque Victor revint, à peine quelques minutes plus tard, L'écharpe de Blanche toute imprégnée de son parfum demeurait sur le banc devant l'âtre, mais de Blanche aucune trace. Il pensa tout d'abord qu'ayant suivi Diane, elle se désaltérait en cuisine. Puis il dut se rendre à l'évidence, sa fiancée s'était volatilisée. Il eu beau appeler, hurler, secouer une Yvanne ricanante, il ne put tirer d'elle que des paroles sans suite "... la jeunesse éternelle est dans le miroir... Cherche la... Cherche la... ". Soulevant les voiles qui lui recouvraient la face, il eut devant les yeux un horrible visage parcheminé, recroquevillé, une figure effrayante, tordue dans un rictus de méchanceté. Avec effroi, il lâcha l'ancienne qui s'enfuit en s'esclaffant. 
-  Victor tourna en rond, rugissant. Toute la nuit et le jour qui suivirent, il parcourut, écumant, les pièces de la demeure, les dépendances, les écuries, le parc alentour, la forêt proche. Il sonda même l'étang. Il ne trouva aucune trace de sa fiancée. Désolées, Daphné et Diane tentèrent de lui expliquer la sinistre situation, mais il ne voulut rien entendre. Le surlendemain, affaibli, hagard, au bord de la folie, il les écouta enfin. Elles étaient succubes, gardiennes du Domaine de Morteseaux, et ne devaient à aucun prix se pencher au-dessus du miroir, sous peine de voir s'envoler leur belle jeunesse. Yvanne, la coquette, avait transgressé l'ordre et s'était retrouvée vieille, vieille, tout à coup. Alors, pour se venger, elle jetait en pâture au temps des jeunes filles égarées. Mon pauvre Victor, hébété, se mira dans la glace. Il devina, dans le lointain, un groupe de charmantes demoiselles qui dansait en fredonnant. Mais il ne retrouva pas Blanche. Elle s'était évaporée...  Il entendit des appels venant du fond des âges, mais si faibles, si imperceptibles.
                                                           

En catimini, la nuit s'était installée autour des deux femmes. Emue, Valentine n'osait plus bouger. Elle hasarda tout de même
-  Mais comment a-t-on récupéré Monsieur Victor ?
-   Au village, au bout de plusieurs jours d'absence des fiancés, des hommes battirent la campagne. On découvrit Victor, halluciné, brûlant de fièvre, bredouillant des invraisemblances, mourant dans les marais. Ils le ramenèrent à la maison. Durant plusieurs semaines, mon frère se cantonna à délirer. Je restais à son chevet des jours et des nuits. Je crus bien le perdre et priais tant et tant, qu'enfin Dieu me le rendit. Il resta cependant prostré de nombreux mois. Je le voyais s'étioler, et n'y pouvais rien.
-  Et le temps passa. Ce temps qui transforme la passion en tendresse, convertit peu à peu sa douleur en chagrin, puis en mélancolie. Il reprit son travail, mais ne reconquit jamais sa jovialité.
-  Mais Mademoiselle Prudence, comment avez-vous appris cette histoire ? Vous n'y étiez point.
-  Le temps vous dis-je mon enfant, le temps. Il adoucit le malheur. Il atténue la souffrance. Un jour - très longtemps après les événements - Victor éprouva le besoin de se confier. Vers qui croyez-vous qu'il se tourna ?
-  Mais, n'a-t-il pas tenté de retrouver Blanche ?
-  Oh ! Bien sûr, ma petite Valentine. Il a parcouru un millier de fois le chemin de cette nuit-là. Il a galopé des journées entières, essayant de découvrir le Domaine de Morteseaux. Il a interrogé des dizaines de paysans qui secouaient la tête en le prenant pour un fou. Il n'a jamais trouvé trace de ce domaine. Comme s'il n'avait jamais existé...

-  Mais il se fait tard, mon enfant, il faut rejoindre votre logis.

 

 

Contes et nouvelles du 15-10-2007                                      

Contes et nouvelles

L'Atelier

« salut. »
Karl ne lève pas la tête et grogne un vague bonjour.

Il est dans la phase difficile, celle qui n’admet aucune distraction, aussi la présence surprise de Marie l’ennuie-t-elle plutôt qu’elle ne lui plaît. Il regrette d’avoir laissé la porte de l’atelier ouverte. Quand il peint, du mouvement autour de lui, une présence amicale, une sympathique intrusion ne le gênent pas, mieux même, parfois le brouhaha l’inspire ; mais lorsqu’il vernit l’œuvre achevée, la vitesse à laquelle il pose les produits ne lui permet pas la moindre inattention.

                    Accroupi devant l’immense fresque étalée au sol, il s’active d’une brosse rapide.             


La prise de la laque est instantanée et, afin de nuancer la gouache et l’huile qu’il a audacieusement mêlées en couleurs éclatantes, il compose des épaisseurs qui renverront la lumière ou l’absorberont.

Marie danse d’un pied sur l’autre, hésitant entre deux désirs : pénétrer dans l’antre de l’artiste ou s’enfuir face à cette humeur grognonne ?
« j'te dérange pas ? » la question est presque une affirmation.
Marie a choisi, elle se faufile à l’intérieur.
Et elle reste plantée derrière Karl « j’peux m’asseoir ? »
Encore une fois, elle n’attend pas la réponse, qui, de toute façon ne viendra pas, elle dépose son cabas, grimpe sur le tabouret de bar, seul siège disponible du lieu et s’installe posément. D’un regard dominateur, elle examine le moindre recoin.

Depuis sa dernière visite, qui remonte à…
A quand remonte-t-elle ? Elle cherche et ne trouve pas. Qu’importe. L’espace a changé. Moins de toiles, moins de désordre. La fresque a envahi l’endroit. Debout, elle doit occuper une place fabuleuse.
« c’est ton dernier travail ? »
Toujours le vide insondable du rien.
Mais elle s’en moque comme d’une guigne.

 "j’ai un service à te demander. »
Un grondement inaudible émerge du sol. Karl entend à peine. Il a bien d’autres chats à fouetter. Le vernis durcit vite et les minutes rétrécissent avec la même célérité. Il ne peut pas écouter Marie. Il ne veut pas ! Il ne doit pas remettre à plus tard l’achèvement de son ouvrage, sous peine d’échec garanti.
« s’il te plaît, baise-moi ! »

      


La brosse de Karl s’immobilise, poils en l’air et le jeune homme lève enfin la tête. A-t-il bien entendu ? Cette phrase surprenante est-elle bien sortie de la bouche innocente de Marie ?

« oui, s’il te plaît, baise-moi »

Aucune erreur, pas de mirage auditif. De stupéfaction, la brosse tombe et s’écrase au milieu de l’œuvre. Regard en bais. Etonné. Interrogatif ?

Le visage penché de côté, les yeux baissés, les lèvres à peine entrouvertes, la jeune femme l’étudie. Balancement des jambes dans le vide, corolle en lin pastel autour du corps gracile. Les socquettes et les tennis blancs paraissent incongrus dans le décor. Rose et blanche, douce et fleur, elle ressemble à une gamine de quinze ans.

  

Mais elle n’a plus quinze ans.

Et ils se connaissent depuis les bancs du collège. Et même s’ils se sont perdus de vue un temps, si les aléas de la vie les a séparés, un ou deux mariages plus tard, un ou deux divorces après, ils n’ont plus à se découvrir. Marie écrit des livres pour enfant que Karl illustre. Ils ont usé des soirées, des journées, des heures à se chamailler sur un dessin, sur une phrase, sur la chute d’une histoire ou l’accroche d’un conte. Ils ont bâfré ensemble, se sont enivrés ensemble, se sont confiés leurs moindres secrets. Ils ont aussi couché dans le même lit, alors que trop fatigué pour rentrer, l’un restait dormir chez l’autre.

Jamais, jamais, le sexe ne les a réunis.
Ils n’y ont d’ailleurs jamais songé.
Karl reste bouche bée.
Marie saute de son perchoir.
Elle s’avance vers lui. 
 « A qui veux-tu que je demande ça ? »
Oui, évidemment, à qui ?
Elle est là juste contre lui.
La prunelle de ses yeux occupe tout le turquoise qui d’habitude hante son regard.
Et Karl ne bouge pas. Ne sourcille pas.
Pétrifié, il l’observe sans vraiment la voir.
Elle est là, si près, si près…

Les hanches en gros plan dansent sous la mince étoffe, les framboises de ses seins saillent à travers le t-shirt prêtes à s’offrir aux papilles avides. Une veine à son cou bat la chamade et la liane de ses bras dorés paraît décidé à s’enrouler de force autour de n’importe quel bastion. Elle est désirable Marie, toute en souplesse et en rondeurs.

Karl, étourdi, le remarque à l’instant.

Il est vrai que l’ami a pris le pas sur l’amant potentiel. Et les amis n’ont pas conscience du séduisant si proche.
Marie l’empoigne aux cheveux. Elle fourrage à pleines mains. Et elle parle Marie :
« tu comprends, ça fait quatre mois qu’aucun homme ne m’a touchée. C’est long quatre mois. Alors j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Tu es la seule personne que je connaisse assez pour lui demander ce genre de service. Voilà, qu’est-ce que t’en dis ? »

Karl n’en dit rien. C’est la première fois qu’on lui adresse une pareille demande.

« j’te plais pas ? » Prestement Marie déboutonne sa robe qui tombe à ses pieds dans un pschitt voluptueux.

Elle est si près, Marie, si près, que les narines de Karl palpitent au parfum de vanille qui envoie l’odeur prenante du vernis se faire renifler ailleurs. Il saisit entre ses bras les longues jambes offertes et Marie glisse dans ce cerceau. Et sa bouche se plante dans la bouche de Karl. Et ses mains prennent d’assaut la chemise qui s’envole avec le même pschitt.

Et le peu de lagon restant plonge dans l’océan troublé des yeux de Karl.
Ils bavardent les yeux de Marie.
Ils disent le désir contenu.
Ils crient leur appétit inassouvi.
Ils réclament, ils réclament.

Et Karl n’a plus assez de mains, assez de lèvres, assez de salive pour parcourir ce corps tendu vers lui. Tout en frissons et en ardeur il rassasie les creux, choie les rotondités, s’attarde dans les vallons, s’enivre de délice, se laisse envelopper dans la suave senteur de Marie.

Et Marie, pas en reste, caresse, doucement, lentement. Ses paumes virevoltent, sa langue flâne, ses dents mordillent, sa respiration grimpe d’une intonation, ses doigts s’insinuent, s’impriment sur les épaules de Karl, sur les flancs de Karl, autour de la verge de Karl. Comme il a la peau douce. Et comme il est doux de se laisser emporter par la vague. La relative candeur de la jeune femme éclate sous la poussée inexorable de son désir. Elle n’est plus qu’une incandescence, une brûlure vivante, dévorante, dévastatrice.

Et Karl religieusement l’allonge et la pénètre avec toute la tendresse d’un véritable copain.
Marie s’envole, explose. En rouge, en orangé, et quelques taches de jaune pour éclairer le tout.

Extrait de "Tous des salauds" - Editions Manuscrit.com

 

L'amour ? Un ensemble complexe de phénomènes cérébraux

Emile Littré - Dictionnaire médical

 

 

Contes et nouvelles du 24-09-2007                                      

Contes et nouvelles

Le Cadeau qui tue

 Monsieur, vous aimez votre épouse, votre maîtresse, votre copine, enfin bref la femme de vos désirs ? Alors soyez sympa ne la confondez pas avec votre maman. Et, ce jour-là, n’arrivez pas le bec enfariné avec un présent et cette formule idiote « bonne fête maman ». Une passion, même immense, se fige à jamais dans ce genre de relation qui devient alors un amour pépère. Douillet, soit mais profondément ennuyeux. Faites lui des enfants qui se chargeront de cette coutume à laquelle vous participerez, discrètement.                                            

Et surtout, surtout, si vous ne pouvez vous retenir, si le carnet de chèques vous démange particulièrement ce jour là, par pitié, pas de blouse à rayures grises, de CD de Frédéric François, de séances de brushing chez le coiffeur.

 Votre femme préférée n’a pas l’âge de votre mère. Et si elle a l’âge de votre mère, ce n’est pas délicat de le lui rappeler. De grâce restez attentif à sa féminité. Une escapade longuement mijotée, un dîner en tête à tête, une soirée différente. Surprenez-la. Epatez-la. Elle vous sera reconnaissante de lui forger des souvenirs magiques. De ceux qui vous tiennent chaud, la nuit, quand l’hiver s’est installé dans votre vie .

                                        

Le trop grand

Chic, votre aimé vous a offert le super pull, la géniale robe d’intérieur, l’extraordinaire jupe dont vous rêviez. Vous le remerciez avec transports, vous le chouchoutez avec soin. Quel être adorable ! Il vous devine, vous connaît mieux que personne. Vous foncez illico dans votre chambre afin de vous parer, sans perdre une seconde, de ce merveilleux présent. Mais….

O rage, ô désespoir, le super pull vous descend aux genoux, vous marchez sur les pans de la géniale robe de chambre, quant à l’extraordinaire jupe, c’est bien simple même à deux dedans, il reste de la place. Vous vous regardez de face, de profil, et également de dos, mais rien à faire votre tendresse du soir s’est gouré d’au moins deux tailles.

Vous vous inquiétez, n’est-ce pas ? Normal. Vous vous demandez s’il vous voit vraiment ? Vous n’avez pas complètement tort, mais dites-vous qu’il vous aime tellement qu’il a gommé vos défauts, amplifié vos qualités. Et puis pardonnez lui, les vendeuses refilent n’importe quoi aux amoureux naïfs !

Le pyjama une pièce

D’accord votre libido s’est endormie depuis belle lurette. O.K. vous aimez le confort, le doux, le à l’aise. Ce n’est pas une raison pour offrir à votre fille un pyjama une pièce en pilou, certes rigolo avec ses pantoufles incorporées à pompon, sa queue de lapin à l’arrière, et sa couleur framboise. Mais comme tue amour, on ne fait pas mieux.

Demandez à votre gendre s’il apprécie de devoir se bagarrer avec deux douzaines de boutons récalcitrants au moment décisif ? S’il se sent d’attaque pour prendre d’assaut un lapin framboise ? Imaginez le temps passé à chercher l’entrée ? Que diable, il vous reste bien quelques souvenirs de vos nuits d’antan ?

Ou bien alors c’est par vice que vous balancez ce cadeau empoisonné ? Pour punir votre gendre de se moquer de vos varices ? Ou encore parce que vous trouvez que quatre mômes à garder le dimanche, ça suffit ? Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde et offrez de la soie, du frou-frou, de l’érotique, votre gendre deviendra, soyez en assurée, votre plus aimable complice. 

Dessous de toute sorte

Sophie Marceau vous a fait fantasmer lorsque vos quinze ans vous boutonnaient le visage, à l’époque où votre mère découvrait, cachées sous votre matelas, des photos dénudées aux doudounes éclatantes et aux cuisses fuselées. Aujourd’hui encore les fortes poitrines vous font saliver. Les petits culs vous donnent des démangeaisons. Mettez un bémol à vos désirs car vous êtes accouplé à une planche à pain ou à une débordante du Jean. Elle a d’autres qualités que vous appréciez. C’est d’ailleurs pour ses qualités que vous l’aimez. Oubliez donc les défauts.

Et par pitié, ne soyez pas mufle, évitez de lui offrir pour fêter ses trente ans, un Wonderbra, un Panty, ou une gaine de maintien. Même emballés dans  du papier de soie, même présentés dans une boîte signée, ces cadeaux là sont mortels et risquent de vous atterrir en pleine tronche. Par contre, une guêpière coquine, des bas fantaisis, peuvent, parfois, donner de bons résultats. Mais rien n’est moins sûr. Le cadeau lingerie est délicat à manier.

 

 

Contes et nouvelles du 11-07-2007                                      

Contes et nouvelles

        

Un ciel rose de confusion envahissait mes nuits en repassant à la brune les joies et les bonheurs de la cochonne au subtil parfum de bauge tranquille. Depuis les temps anciens où les hommes, les hum!, les homes transfusaient les idées à coup de paroxistiques palindromes délirants, il fut le jour, unique, de délier sous des terres soleils les mains prisons des êtres.

Je tendis la main et, devant mes yeux étonnés, je ne vis rien. A l'infini... des riens, tout un troupeau aveugle et sauvage de riens inapprochables. In-do-mes-ti-cables, semblaient-ils. Irréprochables, semblaient-ils...

Que faire des ôtres zet des zins quand moultes riens flottent entre deux O dans les regards.

Je fermai les paupières un instant, mis le nez dans la soupière et retournai dans les limbes aujourd'hui disparus, rêvant de jours demains meilleurs où sous les accents chauds de l'amitié, le vent pousserait les doigts à crocheter d'amitié et de tendresse les doigts perdus de riens, les doigts demain, les doigts toujours et silence, brodant des mots simples dans le creux de ma main.

Pour le plaisir oh! cochonne d'un jour...

Songy salue la Haute-Marne.

 

    

Ourse  cherchait la nuit.

Oh ! ce n'était pas la vraie nuit, la nuit du toujours, celle qui décide du jamais plus.

Non, Ourse cherchait des instants soufflés comme la voile pousse l'esquif vers l'infini, vers le petit, le tout petit, le disparaître à la lisière du visible.

Fermer le ciel et la lumière, voir seulement par le regard intérieur et reposer ses pensées sur les portées du présent.

Attendre que l'instant procure aux yeux bercés l'éclat qui lui fera entendre le possible. Revisiter les torrents de pensées où les âmes saumons s'offraient à ses griffes éclairs; réentendre le bourdonnement des mielleuses ouvrières chargeant d'effluves et de gourmandises à venir ses naseaux frémissants; battre encore les flancs des grands érables naisseurs de sucs essentiels.

Mais était-ce bien le jour et l'heure de la nuit ?

Le vivre dansait en elle à nouveau, ce n'était ni le lieu, ni le maintenant !

Ourse grogna une fois, bailla, s'étira et trotta sa vie d'ourse vers l'infini, vers le petit, le tout petit, le disparaître à la lisière du visible.

     
Merci Yannick

 

 

Contes et nouvelles du 11-06-2007                                      

Contes et nouvelles

                                     

Moi et toi, cochon, nous ne serons estimés qu'après notre mort.
Jules Renard  

                                                         

 

Les cochons

Il était un petit cochon
Tout blanc, tout rose
Il était un petit cochon
Qui avait la queue
En tire-bouchon….

 Où ai-je entendu ce refrain ? Je suis incapable de m’en souvenir.

Un petit cochon ! Pauvre bête sur laquelle on semble toujours jeter le discrédit, au sujet de laquelle on s’exprime péjorativement ! S’il n’y avait plus de cochons sur terre, la vie de l’homme perdrait bien de ses charmes. Ô les jambons, les grillades et les andouilles ! L’eau ne vous vient-elle pas à la bouche rien qu’en y pensant ?

Mais le cochon en tant qu’individu, qui a sa manière de vivre et sa psychologie, qu’on traite toujours avec indifférence, avec le seul songe terre-à-terre qu’un jour on lui plantera le couteau dans la gorge ou que, contre un vil argent, on le livrera au boucher… Le cochon ! Gneuf, gneuf… Evidemment sa voix n’est pas harmonieuse, elle n’a pas les vibrations frémissantes d’un hennissement de cheval, pas la nostalgie d’un beuglement, pas la douceur angoissé du bêlement d’un mouton. Mais est-ce la faute au cochon, s’il fut de la sorte créé ? Sa voix est telle : elle est conforme à sa nature et à ses besoins. Elle peut comme une autre dire la tendresse, à preuve les doux grognements de la truie caressant sa portée.

Extrait de la 6ème gerbe
                                      
Dessin de Jean Morette

Mais un cochon peut être joli : un joli cochon aux yeux de porcelaine. Avez-vous déjà remarqué cette limpidité, cet éclat de l’œil du cochon ? Observez-le bien, vous en serez frappé, peut-être attendri… Et n’est-il pas touchant ce spectacle d’une mère allaitant ses petits ? Elle est là, le corps et la tête allongés, les pattes écartées, offrant ses mamelles ; elle est toute lascivité et tendresse, elle a de tout petits sursauts, et comme de léger borborygmes qui rassurent et calment son armée de gloutons. Et quel merveilleux alignement que ces huit ou dix, ou douze petiots ! Qui ne sourirait de plaisir à les contempler ? Repus, ils s’égarent dans la paille fraîche, ne laissant dépasser que le bout de leur groin, et quelquefois rien du tout. On dirait qu’ils jouent.

Je sais une jeune truie – soixante-dix kilos peut-être – que son propriétaire, un gars qui n’a pas vingt ans et qui par conséquent est plein d’enthousiasme, destine à la reproduction et qu’il entoure de soins particulièrement attentifs. Il l’a établie derrière sa maison, dans un petit carré de prairie, et comme logement, il lui a offert une vieille conduite intérieure dont les périples sur les chemins sont à jamais terminés. Et il faut voir si la bête s’accommode du logis ! Elle gravit le marchepied, très souple, et s’allonge, prélassée, dans la litière. Lorsqu’on la regarde par la vitre, elle salue d’un grognement doux et s’asseoit  sur son derrière, vous regardant. Puis elle grogne plus fort en vous témoignant, c’est sûr, de très honnêtes sentiments et elle a l’air si entendu que vous ne pouvez vous empêcher de lui sourire. Elle est aimable, gracieuse, très propre, et si vous la caressez, son consentement est évident. Elle vous l’exprime d’ailleurs : gneuf… gneuf… Aux heures des repas, agile, elle saute de voiture et court à sa pâtée.

Elle a un beau regard de porcelaine, et nous lui souhaitons, lorsque le temps sera venu :

Beaucoup de petits cochons
Tout blancs, tout roses,
Beaucoup de petits cochons
Avec la queue
En tire-bouchon….

Jean Robinet - Ecrivain paysan 

 

 

Contes et nouvelles du 13-05-2007                                      

Contes et nouvelles

                                     

comprendre, c'est presque l'inverse d'exister.
Georges Poulet  

                                                         

 

Vous n'existez pas

Fermée sans crier gare. Soudainement. Le vendredi soir on leur a dit

-         lundi, plus de travail. Ne vous dérangez pas. Restez chez vous.

Et le lundi, plus rien.

A l’aube de ce lundi pourtant, elle s’est levée comme à l’accoutumé, alors que la nuit accrochée aux vitres de la cuisine n’en finissait pas de se vautrer dans la langueur. Elle s’est vêtue en hâte, sans prendre le temps d’un café chaud. Comme d’habitude elle a couru jusqu’à la gare en ajustant son manteau, couru jusqu’à l’atelier en trébuchant sur ses talons trop hauts, couru sans reprendre haleine et, c’est face au bâtiment vidé de toute humanité, abandonné, qu’elle a compris.  Alors, après avoir rôdé, espéré l’impossible devant la porte close, elle est rentrée chez elle.

                                               

 

Dans sa tête les pensées bousculent l’espace, remontent le courant de ce dernier trimestre. Elle aurait dû se douter, bien sûr. Apercevoir l’orage grondant sur sa tête. Plusieurs mois sans salaire. Le silence s’installant. Les tâches se raréfiant. Les allers et venues de personnages inconnus passant en catimini devant son bureau en la saluant d’un bref mouvement de sourcil gêné. Oui, elle aurait dû se douter.

 

Mais pourquoi se méfier quand trente-quatre années de votre vie ont servi à forger l’image patronale sans le moindre soupir ? Comment imaginer qu’une aurore sans soleil peut stratifier votre futur du jour au lendemain ?

 

Au début, chaque matin, elle a fait le trajet. Pour se leurrer sans doute ? Par routine ? Dans l’espoir d’une hypothétique reprise ? Puis elle s’est rendu à l’évidence et a pris les mesures qui s’imposaient.

 

Au bureau du reclassement, elle a échangé une carte à puce arrachée à un distributeur, contre un dossier numéroté dégringolant tout seul dans une longue buse transparente. Dans ce dossier, plusieurs pages à remplir au calme, elle a inscrit en minuscules, case après case, nom, prénom, date de naissance, mais également un nombre impressionnant de détails sur sa vie d’avant. Elle a dû retrouver les datations précises, les endroits, les personnes ; disséquer soigneusement les activités, les pourquoi, les comment ; s’enfoncer dans les souvenirs ; creuser les particularités ; déblayer les bons et mauvais moments et construire consciencieusement une liste parfaite, toujours en respectant le nombre de cellules. Cette tâche lui a pris plusieurs jours et, surtout, de nombreuses nuits. Infidélité de la mémoire, fuite des vétilles et des accessoires.

 

Au bout du compte il lui manque un document indispensable, son C.B.C. – certificat de bonne conduite. Le sésame ouvre-toi pour continuer à vivre chichement. Elle n’est pas exigeante, vivre de peu, elle connaît.

 

Mais où se procurer cette clé de survivance ?

 

L’usine est déjà en démolition. Des engins avides, insatiables, dévorent à grands coups de dents furieuses. D’ici à quelques temps, il ne restera plus rien. Un jardin, un parc d’attractions, des arbres peut-être succéderont aux remparts laborieux. Mais l’activité antérieure a bien été entassée quelque part ? Les registres remisés ? La mémoire mémorisée dans quelque endroit ?  Où ? Et qui interroger ? Elle a cherché dans ses souvenirs, soir après soir. Mais ceux-ci ont tendance à foutre le camp depuis le jour où, sans la remercier, on l’a spoliée de son ministère.

 

Le Rectumus !  Cela lui revient d’un coup une nuit où, à la croisée de sa chambre, une lune  tête de citrouille grimace afin de l’effrayer.

 

Oui, il y avait un Rectumus. Parfois elle expédiait des informations au Rectumus, elle s’en souvient parfaitement. Mieux même, elle avait visité ce site extraordinaire. Privilège de début de carrière, quand tout est encore éblouissant pour les nouveaux disciples. Explication de la hiérarchie, mise en conformité d’une autorité verticale. Verticale ? Oui c’est le mot utilisé par le gros bonhomme qui l’accompagnait. Comment s’appelait-il déjà ? Travaille-il toujours au Rectumus ? Ou bien lui aussi, tente-t-il de trouver la clé de survivance ?

 

Se rendre au Rectumus, priorité absolue. Difficile à trouver, mais elle y arrive. Difficile à expliquer. Que veut-elle au juste ? Une clé ? Dérange-t-on la hiérarchie pour une clé ? Elle insiste cependant. Alors on l’envoie au trente sixième dessous, au fin fond du Rectumus, tout au bout de couloirs interminables dans lesquels elle se perd cent fois. Dans la salle du bout du fond du Rectumus, se tient le placard aux clés, tenu et mis à jour par un énorme, imposant, mirifique ordinateur rutilant, doté d’une intelligence supérieure, d’une mémoire infaillible. Il suffit de se planter devant, de se cadrer convenablement dans le rectangle étincelant – comme dans les Photomatons d’autrefois – et d’attendre quelques secondes. Il reconnaît tout et crache le panégyrique officiel, fonctionnel, proportionnel et additionnel des membres du personnel.

 

La hiérarchie dans son entier est là, incrustée en dur sur le disque.

   

Seulement rien ne se produit, tandis qu’elle se tient immobile, raide, jambes serrées, souffle suspendu, yeux englués sur le point lumineux, pendant que l’engin cherche dans ses rayons bondés. Rien, pas le moindre frémissement de la machine qui reste muette, impavide, face aux mirettes implorantes. Elle recommence l’opération, plusieurs fois : cadrage au plus près, respiration pétrifiée, pression de l’index droit sur le bouton rouge. Attente.

 

Rien, encore rien, toujours rien. La machine obstinément demeure taciturne. Aurait-elle des humeurs ? Elle s’irrite, s’impatiente. Elle n’envisage pas de rester plantée devant ce stupide organe toute la journée. Après plusieurs coups de pieds discrets, quelques insultes bien envoyées,  plusieurs tentatives de cadrage, toutes plus infructueuses les unes que les autres, elle décide d’aller chercher ailleurs la précieuse clé, maîtresse de son destin.

 

Sans ce fichu C.B.C., elle est condamnée à vivre sous les ponts. Et encore, à condition de trouver un pont qui puisse l’accueillir en cette période troublée. Des listes d’attente s’affichent  partout. Et il n’est pas rare d’assister au long des berges de la rivière à des batailles rangées entre chercheurs de nuitées.

 

Sans code et sans cryptogramme, compliqué de trouver un être humain qui vous réponde dans le labyrinthe du Rectumus. En fin de semaine elle dégotte enfin, dans une zone quasi désaffectée, un gros, vieux monsieur, perdu derrière un amoncellement de cartonnages – elle se demande d’ailleurs s’il ne s’agit pas de son accompagnateur du premier instant de son premier emploi, mais elle n’ose pas poser la question. Elle n’est pas là pour ça. Elle lui explique son cas et ce besoin qu’elle a de se voir délivrer, en bonne et due forme, et en version authentique le certificat garant de sa survie. C.B.C. ou mourir, pas d’alternative. Il la jauge du coin de l’œil, grogne quelque chose d’inaudible. Elle hésite à lui faire répéter. Puis, s’extirpant de derrière le monceau de cartons, il l’invite à le suivre. Pachyderme néandertalien il déambule vers l’ordinateur papivore, avec dans son sillage une souris grise.

 

Il la place lui-même devant l’énorme, l’imposant, le mirifique placard aux clés. Puis très vite il pianote sur un clavier situé à l’arrière de la machine, ce qui a le don d’émerveiller la souris grise, une dextérité pareille alors qu’il parait si vieux, si maladroit. Peut-être n’a-t-il que l’apparence de la vieillesse ? Peut-être est-ce un jeune vieillard ? Aujourd’hui les apparences sont si trompeuses. Dans le charabia de grognements qu’il émet dans le même temps, elle comprend qu’il est le père spirituel du placard aux clés et qu’il en connaît par cœur le maniement. Cela la rassure. Elle repartira avec son C.B.C. puisqu’elle tient entre ses mains Dieu le Père lui-même. Seulement en dépit de toutes ces manœuvres, le C.B.C. ne sort pas et Dieu le Père se crispe. 

 

Machine coite, pas le moindre gargouillis. Pourquoi ? L’angoisse monte en elle, l’étreint, l’empêche de respirer. Dieu le Père chausse ses lunettes, le sourcil droit en accent circonflexe, le gauche abasourdi. C’est la première fois qu’une pareille chose arrive. D’où provient cette bizarrerie ? Alors il cherche. Il ne trouve pas. Il s’escrime, jure, grommelle. Peut-elle repasser un de ces jours  prochains ? Il sera mieux en mesure de lui fournir le document. Il lui faut vérifier des données.

 

Errant dans les couloirs du Rectumus, elle se demande justement si la solution ne se trouve pas là, rester ad vitam aeternam au siège de la société. Personne ne s’étonne de la voir passer ici, s’asseoir là, attendre à la machine à café ou grignoter dans telle ou telle salle de réunion. Elle est transparente, incorporée à une foule de travailleurs qui ne se connaissent pas, qui ne se voient pas et ne s’interrogent pas. Mais elle a envie de retourner chez elle. Avec son C.B.C. en poche, elle est tranquille jusqu’au jour du jugement dernier.

 

Elle retrouve le vieux, gros monsieur du trente sixième dessous. Il a réintégré sa pile de cartons. Il est occupé à trier des composants informatiques. Tâche grandement sérieuse qui nécessite toute son attention. Elle attend qu’il ait fini. Elle n’est pas pressée. Depuis le temps qu’elle se balade dans le Rectumus, elle n’est plus à une heure près.  Il lève les yeux sur elle. Elle lui sourit. Il la fait asseoir. Il paraît embarrassé. Elle se demande pourquoi.

- Je ne comprends pas. Je ne comprends vraiment pas - dit-il en soupirant.

Les yeux perdus dans le vide, il s’installe dans son incompréhension. Elle toussote. Que ne comprend-il pas ? Pourrait-il être plus explicite ? Il se racle la gorge – mauvais signe. En général, le raclement de gorge enclenche la nouvelle désagréable. De quelle catastrophe est-il porteur ?

 - J’ai cherché vous savez. Plusieurs jours. Plusieurs nuits. J’ai tout passé en revue, fichier après fichier. Mais le fait est là : notre ordinateur a été piraté. 

A ces mots Dieu le Père s’effondre, anéanti. Elle ne voit pas très bien ce que le piratage de l’énorme, l’imposant, le mirifique ordinateur ôte à sa requête mais elle devine à la mine de son interlocuteur que rien de bon ne peut sortir d’un piratage d’ordinateur. Elle craint le pire. Le pire arrive.

- Je n’ai pas votre C.B.C. 

- Pourquoi ? Où est-il ? 

- Vous n’existez pas. -

Elle lui demande de répéter. Docile il répète en haussant un peu le ton.

- Vous n’existez pas. Vous n’êtes pas dans la machine. Ou du moins, vous n’y êtes plus. Ni entrée, ni sortie, ni médaillée, ni travaillant, ni en repos, ni en congés, rien. Vous n’existez pas.

Mais pourquoi ne serait-elle pas dans la mémoire de l’ordinateur, après trente-quatre ans de bons et loyaux services ? Pourquoi ?

Il secoue la tête. Il ignore pourquoi. Elle crie.

- Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. 

Soupçonneux il se lève et, de toute la masse de son imposante silhouette déployée, l’écrase

- Etes-vous certaine d’avoir travaillé chez nous ?

Elle reste sans voix. Il la toise, méprisant, suspicieux. Il aimerait qu’elle quitte les lieux et le laisse cataloguer ses composants informatiques en toute sérénité. Elle hasarde cependant encore une question

-         Mais si l’ordinateur a été piraté, il doit bien y avoir quelque part, ailleurs je veux dire, la trace de mon passage ? Je ne peux pas avoir disparu comme ça ? 

Elle va pleurer, elle le sent. Sa bouche tremble. Elle se retient. Il le voit et se radoucit.

- Non, non, non. La mémoire de l’entreprise est dans cet ordinateur et nulle part ailleurs. - Il lève les épaules en signe d’impuissance. Alors elle s’accroche à lui

- Vous ne vous souvenez pas ? C’est vous qui m’avez fait visiter le Rectumus, peu après mon  embauche. Rappelez-vous. Rappelez-vous. C’était en juin, il y avait du soleil. Rappelez-vous. Rappelez-vous. Tout en haut, au dernier étage, dans la cafétéria un rafraîchissement a été servi  aux nouveaux. J’avais une robe jaune à petites fleurs mauves et des chaussures trop étroites. Rappelez-vous. Rappelez-vous. -  Elle implore, elle gémit, elle s’effondre.

Et lui continue de hocher la tête. Non, il ne se souvient pas. Non, elle fait erreur.  Il n’était pas là, ce n’est pas lui. Non, il ne sait rien de plus. Non, il est désarmé face au piratage. Non, il ne peut rien récupérer. Non, il ignore qui s’est emparé des données. Qui a pu ?... Qui a pu ? Oui, il est désolé, vraiment, vraiment, mais le fait est là : elle n’existe pas.

 

Brève

 

Accident sur la voie de chemin de fer entre ici et là bas. Une femme s’est jetée sous un train, perturbant durant plusieurs heures le trafic qui a repris son cours normal en fin de soirée. On ignore l’identité de la victime.

 

 

Contes et nouvelles du 11-02-2007                                      

Contes et nouvelles

Le Fabuleux voyage d'Honoré Bridois

 

Rien de grand ne se fait sans chimère

Ernest Renan

A huit heures douze, chaque matin, Honoré Bridois franchissait la porte de son cabinet et, chaque matin, il était accueilli par un :  - bonjour Maître - respectueux.

Laborieuse l'étude s'activait déjà, les ordinateurs ronronnaient, le télex crépitait, les machines à écrire cliquetaient et Maître Bridois répondait par un : - bonjour mesdames - satisfait.

 

Il s'engouffrait ensuite dans son bureau, suivi de Lachaux, son clerc. Celui-ci restait debout, silencieux, les bras chargés de chemises cartonnées et de fiches comptables, tandis que son patron enlevait manteau, écharpe et chapeau pour les suspendre soigneusement dans la penderie.

En toute saison Honoré Bridois recouvrait sa grande carcasse affligée de vêtements épais et tristes. Ses yeux  lavés à grande eau, débarrassés de couleur, javellisés en quelque sorte, et son long visage terne ne reflétaient jamais ni joie, ni peine et, même assis derrière sa monumentale table Louis XIII, au lieu d'en imposer, il se confondait avec la tenture murale. Environné de meubles lourds et austères, de piles de dossiers brinquebalantes et de bibelots hétéroclites, il se perdait dans cette vaste pièce morne et sombre.

Après avoir chassé du plat de la main une poussière imaginaire, il invitait Lachaux à s'asseoir et, jusqu'à neuf heures douze, ils examinaient ensemble les affaires en cours. Enfin, les plus épineuses, les plus urgentes, celles qui attendaient depuis des mois le coup d’œil du Maître. Car Lachaux, en efficace collaborateur, faisait à lui seul tourner la boutique ; ayant débuté comme grouillot avec Maître Jean-Blaise Bridois, le père, il connaissait sa clientèle sur le bout du doigt.

   

C'est que chez les Bridois le notariat était vocation obligatoire et dans le bourg les anciens se souvenaient encore, par ouïe dire, du grand'père Hyacinthe, un sacré tempérament qui fréquentait assidûment le bar des Notaires en Goguette, parcourait la campagne à cheval et culbutait, dès que l'occasion s'en présentait, les filles de ferme et les servantes d'auberge. On ne pouvait en dire autant de son petit-fils. Homme strict et sévère, Honoré méprisait ce genre de divertissement. On ne le voyait dans aucun lieu de débauche, il n'assistait même pas aux réunions professionnelles, imaginant qu'elles se terminaient toujours en beuveries, ou pire encore. Il y envoyait Lachaux ravi de se faire valoir.

Célibataire, il vivait avec ses deux sœurs dans la maison familiale à quelques kilomètres du village et le trio ne prenait de plaisir qu'au sein de la chorale paroissiale, lors des chants grégoriens, dans lesquels la voix de basse de Maître Bridois donnait sa pleine mesure.

Quelquefois cependant les dimanches après-midi d'été, quand le soleil éclaboussait de taches colorées l'immense pelouse de la propriété, ils canotaient sur l'étang, et, le précautionneux Honoré, en manches de chemise, promenait en longeant les bords une Aglaé gloussante et une Bérengère pincée.  Les deux sœurs ne se ressemblaient pas du tout, l'une, si on l'y autorisait, se laissait aller à une certaine exubérance, alors que l'autre, confite en dévotion, ronchonnait à longueur de soirées, et Honoré devait sans cesse arbitrer leurs chamailleries. Heureusement que l'étude fonctionnait sans heurt !

Et chaque matin à neuf heures quinze, lorsque Lachaux se retirait, les bras encombrés de dossiers, la tête pleine de directives, la patience au bord de l'asphyxie, Maître Bridois s'enfermait à triple tour jusqu'à midi. On ne pouvait le déranger sous aucun prétexte. Pas de sonnerie de téléphone intempestive, pas de rendez-vous malvenu, pas de questions impromptues. Personne ne savait ce qu'il faisait et les secrétaires curieuses s'interrogeaient sur ce mystère.Chacune l'une après l'autre, venait en catimini écouter à la porte. On entendait des bruits étranges, des gémissements, des cris parfois, mais comme la clef restait dans la serrure, on ne voyait rien. On supputait sur les activités du patron et on en était arrivé à la conclusion, sûrement à cause de la réputation du grand'père Hyacinthe, que Maître Bridois recevait quelque maîtresse qu'il faisait discrètement entrer par la cour intérieure.

Il forçait ainsi l'admiration de son personnel, ébloui par ses exploits amoureux répétés si souventes fois. Même Lachaux en restait abasourdi et infiniment jaloux. C'est que lui, malheureusement, ne bénéficiait pas de ces dispositions fougueuses et avait, aux dires de mademoiselle Clothilde sa logeuse, bien des difficultés avec les jeunes filles. Marié à trois reprises à des épouses volages qu'il n'avait su retenir, il en concevait une certaine rancœur. Aussi tous les matins, Lachaux, envieux et acerbe, houspillait les secrétaires, critiquait ses correspondants, admonestait les clients et s'en prenait même au facteur, un fort beau garçon, lorsqu'il déposait le courrier.

A midi pile, l'énigmatique Sésame s'ouvrait sur un Maître Bridois chapeauté, ganté, le manteau impeccablement boutonné et les employées bouche bée, le voyaient traverser leur bureau pour s'en retourner déjeuner chez lui. Il leur adressait un : - bon appétit mesdames et à tantôt - en ne semblant nullement émotionné de ses frasques matinales.

Les premiers temps, dès la porte d'entrée claquée, elles s'étaient précipitées dans l'antre de leur maître, mais rien ne transpirait des exploits de celui-ci, la pièce demeurait aussi laide et froide que d'habitude, avec ses vieilles tapisseries fanées datant du père Jean-Blaise, avec son décorum suranné, son capharnaüm effrayant, ses sièges antiques et fatigués, ses tentures d'un vert passé. Ça n'avait rien d'un nid d'amour ! Même la méridienne râpée et dé frangée, croulant sous un monceau de documents divers, n'invitait pas à la volupté. Lasses de fureter, les secrétaires s'accoutumèrent aux "visites" de ces dames. L'une d'entre elles suggéra cependant  un jour qu'il s'agissait peut-être de rencontres contre nature, les autres la firent taire avec colère.  Elles préféraient leur romanesque histoire à celle-là, par trop dégoûtante. Lachaux en sourit insidieusement en haussant les épaules d'un air entendu. Il en connaissait un rayon sur les amours coupables, à cet égard son statut de cocu le privilégiait.

                               

Ah s'ils avaient pu deviner à quelles entreprises se livrait leur patron, le matin entre neuf heures quinze et midi, ils en auraient été bien surpris. C'est que durant ces quelques heures Maître Honoré Bridois, notaire, titulaire des Palmes Académiques et d'un diplôme de droit criminel délivré par la Faculté, Maître Honoré Bridois, soliste de la Chorale du Calvaire, Maître Honoré Bridois vivait l'aventure. Dès la clef tournée dans la serrure, il enlevait sa cravate qu'il posait sur une chaise, étendait sur le dossier le gilet en laine marron tricoté par Bérengère, quittait ses chaussures et ses chaussettes qu'il poussait sous son bureau. Il retirait précautionneusement dans la bibliothèque deux volumes du dictionnaire permanent de droit notarial qu'il transportait sur un fauteuil et, impatiemment, extrayait de derrière, un gros bouquin à couverture de cuir.

Il s'asseyait alors en tailleur sur le vieux tapis persan et se plongeait dans la lecture du Livre des Merveilles. Transporté par l'histoire, il partait pour l'Orient, devenant pour un temps explorateur, condottiere, marchand, marin au long cours, ambassadeur du Pape. Dépenaillé, il se moquait de l'attaque des bandits de grands chemins et sautait à l'abordage de navires ennemis. Il sabrait à droite, égorgeait à gauche. Roublard, il déjouait les ruses de chinois vicieux, il vendait, troquait, volait, amassant mille trésors, des rubis éclatants, des soieries aux reflets miroitants et changeants, de l'agate, des épices, du girofle. Téméraire, il menait ses compagnons vers des terres inconnues, leur offrant à partager des senteurs exotiques, des femmes à la peau ambrée, des destinées merveilleuses.

Il n'était plus Maître Bridois, notaire d'un bourg perdu, mais Marco Polo en personne. Beau, entreprenant, dynamique, il quittait son étude grise pour une Venise marchande, pour une Constantinople cosmopolite et animée.  Il voguait sur un trois mats dont les voiles claquaient dans les alizés. Il parcourait des étendues immenses au galop d'un cheval bai, poussé par le Vent Grec ou la Tramontane. Des filles aux yeux de braise l'attendaient, vêtues de robes chatoyantes, et lui proposaient, dans de vastes paniers en vannerie brune, des fruits étranges à la saveur poivrée. Elles avaient des attraits indéfinissables et leur charme envoûtait autant que les sublimes boissons qu'elles proposaient dans de délicates coupes ciselées.

           

 Il se baignait dans des lagons turquoise, traversait la Perse et le Tibet, l'Arménie et le Taklamatan, rencontrant moult dangers qu'il bravait en baroudeur sans peur. La fille de l'empereur Kubiläy Khan l'accueillait. Plus belle que tous les joyaux de l'Empire Chengzu, elle l'avait envoûté par le velours de son regard. Tant et tant, qu'à onze heures quarante cinq, il lui devenait difficile de la quitter pour rejoindre son bureau. Aimable sybarite, il aurait aimé rester pour toujours près de son adorée, mollement allongé sur des coussins de soie tandis qu'elle lui conterait dans un pépiement d'oiseau toutes les légendes de Chine. Ou bien encore, par des soirées embaumées de jasmin, en promenade dans les jardins du palais, il lui aurait chanté des romances, ou composé des vers enflammés.  

 Il revenait avec peine de ses voyages fantastiques, rangeait en soupirant le livre à couverture de cuir, replaçait les deux volumes du dictionnaire permanent de droit notarial, renfilait ses chaussettes, laçait ses chaussures, remettait de l'ordre dans ses vêtements, se cravatait, ré-endossait son gilet de laine marron, s'affublait de son manteau, son chapeau et son écharpe, glissait ses mains dans ses gants gris et, à midi sonnant à la grande horloge du hall, il sortait imperturbable de son bureau. Seuls ses yeux délavés restaient emplis de nostalgie et d'images délirantes.

 

Ce matin-là lorsqu'il arriva à Cambaluc, la citadelle de l'empereur bouillait d' effervescence car la princesse Cai Wenji avait disparu. Les servantes couraient à petits pas en tous sens, pleurant et s'arrachant les cheveux, l'empereur des Yuan, fou de chagrin, avait déjà fait couper la tête aux soldats qui s'étaient assoupis durant la garde, permettant ainsi aux brigands mandchous de s'introduire dans les appartements de la princesse. Les plus valeureux guerriers se tenaient prêts à partir en colonne armée à la poursuite des bandits. Ils avaient harnaché leurs chevaux, sorti leurs lances étincelantes, endossé leurs uniformes aux couleurs de la guerre. Les oriflammes flottaient fièrement dans le ciel. Déchiré et impatient, Honoré-Marco Polo prit leur commandement en promettant à l'empereur de lui ramener coûte que coûte sa fille unique

- même s'il me faut parcourir la Mandchourie durant cent ans, je reviendrai avec la princesse, Sire de tous les Tartares. -

 Kubiläy Khan jura à Honoré de lui donner en mariage dès leurs retour, son enfant adulée, la lumière de ses yeux, le rossignol de son hiver. La troupe s'ébranla dans une ardeur belliqueuse et un nuage de poussière rouge, qui fit sangloter la vieille nourrice de Cai Wenji laquelle était émotive et souffrait d'allergies. Honoré-Marco Polo le cœur plein d'espoir et de haine envers ces malandrins qui le privaient de son amour, se sentait assez fort et courageux pour aller au bout du monde affronter tous les vauriens de Mandchourie. Et, à leur retour, lorsqu'il aurait épousé son adorable princesse, il en faisait vœu, il demeurerait près d'elle et ne la quitterait plus jamais.

 A midi sept, les secrétaires inquiètes, ne voyant pas sortir leur patron prévinrent Lachaux. Celui-ci les fit d'abord taire car leur caquetage l'empêchait de réfléchir. Puis il frappa à la porte du bureau de Maître Bridois, d'abord doucement, puis avec force et, comme aucun bruit ne s'échappait du repaire du notaire, anxieux tout de même de ce silence, le clerc entreprit de démonter la serrure avec un coupe-papier.

A treize heures vingt deux, ayant cassé le coupe-papier, il fit appel à un serrurier. Aglaé, préoccupée par le retard de son frère, téléphona dans l'intervalle et l'une des employées lui laissa entendre qu'on craignait le pire. Les deux sœurs arrivèrent aussi vite que possible et, à genoux devant la porte, se mirent à prier pour le repos de l'âme d'Honoré.

A treize heures cinquante cinq, le serrurier fit son entrée avec sa caisse à outils et sa superbe. Au bout d'une heure il tomba la veste tant il transpirait, la serrure étant un vieux modèle récalcitrant en diable, il ne parvenait pas à la violenter malgré son savoir.

 Enfin à quinze heures quarante six elle céda. Tous se jetèrent dans le bureau, haletants, interrogateurs, inquisiteurs, mais la pièce était vide. Ils découvrirent sur une chaise la cravate de Maître Bridois et, soigneusement étendu sur le dossier, son gilet, sous la table, ses chaussures et ses chaussettes bien roulées, au sol, une espèce de vieux bouquin à couverture de cuir. Ils eurent beau appeler, crier, se démener, ameuter les voisins, chercher dans la cour intérieure, dans la penderie où le manteau, l'écharpe et le chapeau attendaient sagement leur fantôme, pendus à la patère, nul ne retrouva jamais Maître Honoré Bridois.

Epilogue
        S'ils avaient été un tant soit peu curieux et si au lieu de ranger le gros livre à couverture de cuir, ils l'avaient ouvert à la page six cent quarante deux, ils auraient aperçu en costume de cérémonie mongol rouge et or, donnant la main à une jolie princesse rose d'émotion, toute d'or vêtue, un Honoré-Marco-Polo-Bridois rayonnant, les yeux brillants de bonheur, passant sous des branches de cerisier blanc, acclamé par une foule bigarrée et joyeuse.

            Mais ils n'étaient pas curieux.

 

Extrait de Contes d'Auteurs - Gil et Olivier Melison

   

 

Contes et nouvelles du 07-01-2007                                      

Contes et nouvelles

                                     

 

celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion - Saint-Augustin  

                                                         
La dernière séance

Il se passe quelque chose. Depuis deux jours d’étranges voitures stationnent dans ma rue. Un va et vient s’est instauré et je suis sans cesse dérangée par une cacophonie indescriptible. Qu’est-ce que ces bonshommes fabriquent dans ce quartier perdu, où nulle âme vive ne demeure ?

 

Il n’y reste plus  que ma vieille maison  que je quitterai les pieds devant, et, collée à ma cabane, imbriquée l’une dans l’autre, la grande salle du Vox, abandonnée depuis longtemps. Autour, petit à petit, les pavillons se sont délabrés. Les habitants sont partis pour des périphéries plus modernes.  Je suis la seule occupante de la rue. Enfin, seule, avec mes quinze chats, mes deux chiens, mes oiseaux et quelques nichées de rats que je nourris avec largesse.

                                  
J’aime mieux les bêtes. Elles ne vous trahissent jamais, elles. Elles vous offrent leur amour pour la vie.

Elles ne sont pas comme les humains.

En fermant les volets - la nuit vient vite en cette saison - j’ai aperçu des lueurs se balader dans mon cinéma. Que peuvent-ils fabriquer dans cette bâtisse délaissée ? Il faut que je me renseigne. Mais auprès de qui ? Les commerçants ambulants ne fréquentent plus ma rue. Vous pensez, une vieille femme et des animaux, aucun intérêt. Je n’entre pas dans la catégorie consommateurs consommant. Alors je dois me coltiner une longue vadrouille vers le centre-ville pour  effectuer mes emplettes. Je m’en fiche, j’ai toujours bon pied, même si ma vue baisse et si mon ciboulot fuit par  moment.

 

Voilà qu’ils dressent une palissade alentour de  mon cinéma. Ils installent un chantier à ce qu’on dirait. Mais un chantier pour quoi faire ? Le Vox est mort. Ils ne le ressusciteront pas. Le cinéma n’est plus ce qu’il était. Je le sais. 

 

Le soir de la fermeture de mon Vox j’ai pleuré, debout  dans le fond de la salle, durant toute la projection. Je m’en souviens, on jouait Les parapluies de Cherbourg, j’ai sangloté pendant une heure en pressant un mouchoir sur mes lèvres. Oh ! Pas pour l’histoire, non,  je la connaissais par coeur, je l’avais vue au moins douze fois. Mais  c’était la dernière séance,  j’avais le blues. Une partie de ma vie disparaissait avec la salle. 

 

Puis j’ai  vendu ce qui pouvait se négocier. Les boiseries, les appliques en pâte de verre opaque, le rideau de scène se sont trouvés dispersés aux quatre vents. Les fauteuils rouges, arrachés, décarcassés, sont partis dans un  camion à plateau.

 

Tout comme Rocco, le projectionniste.

 

Et je suis restée orpheline, gardienne des vestiges, geôlier du silence, dépositaire des secrets. Au début mon Vox a conservé sa superbe. Sauf que les grandes lettres ne clignotaient plus le soir pour attirer les cinéphiles. Les affiches se délitaient petit à petit, la couleur passait, le papier se décomposait pour se fondre dans le néant. Puis  au bout de trois ou quatre ans, la peinture s’est dégradée en morceaux, s’en allant  par écailles, puis en lambeaux pendouillants, et enfin en grisaille éternelle.

 

La ville a repris le bail, mais je possède  encore la clef du grand porche. Elle ne sert pas à grand chose, puisque le mur arrière s’est écroulé l’année passée. Qu’importe, chaque jour, et même plusieurs fois par jour, j’y fais un tour, histoire de ne pas démissionner.

 

L’humidité, les rongeurs, le temps ont eu raison de ses planchers. L’escalier a perdu sa rampe. Ses marches se sont affaissées. Le balcon s’est écroulé, et la cabine  de projection envahie par l’herbe folle, les ronces, et le désespoir,  refuse de me recevoir. C’est comme ça les endroits, quand on ne les aime plus, ils se laissent mourir. C’est peut-être mieux ainsi, pourquoi réveiller les cadavres ?

 

Je sais  la cause du  remue-ménage : ils vont démolir mon Vox. A la place, ils construiront un building de vingt étages, avec des parkings souterrains. J’ai entendu la boulangère prétendre qu’il s’agit de réhabiliter le quartier. Elle a même ajouté :  c’est pas trop tôt, on crève dans cette ville, il est temps que la municipalité fasse quelque chose, je vous le dis madame Panisse, il n’est que temps. Et elle s’est lancé dans un monologue sur la misère du commerçant.

Moi, je ne veux pas.

Ils n’ont pas le droit.

C’est mon chez moi.

Je ne les laisserai pas.

 

Je suis allée faire un tour  sur le chantier, dès la nuit  venue  et les ouvriers partis. Ma torche électrique éclairait faiblement,  j’ai dû regarder où je posais les pieds. Ils vont vite en besogne : le porche n’est plus qu’un amas de cailloux. Plus rien du box de la caissière, où je trônais  souvent, fière de présenter aux clients le film de la soirée.

 

Plus rien du petit bar aménagé pour la convivialité  de l’entracte. Même les murs de la salle sont prêts à  dégringoler. Ils attendent pantelants le choc des titans. Demain, ou après-demain, ils découvriront. Sûrement.  La cabine de projection est encore intacte, mais je n’ai pu y pénétrer, comme d’habitude. Je suis restée un moment, assise sur un bloc en béton, près du sanctuaire.

 

L’été, c’était là que j’attendais Rocco. Après la séance, il rangeait soigneusement les bobines dans leur grosse boîte métallique,  il fermait la porte de son antre, mettait la clef dans la poche de son veston, puis nous partions tous les deux dans les collines qui bordent la ville. Calée sur le siège arrière de son scooter,  les bras enroulés autour de sa poitrine, la joue collée à son dos, je sentais battre son coeur. Le vent décoiffait mes cheveux. Je jouais Vacances romaines, la nuit n’en finissait pas de m’éblouir. Dans la fraîcheur des pins, nous faisions l’amour jusqu’au matin et le ciel s’embrasait en gerbes étoilées.

 

Aujourd’hui samedi, le chantier est vide. Encore un jour de répit.

 

Cette nuit, j’ai cru entendre un bruit de moteur, comme lorsque Rocco mettait en route  la grosse machinerie Pathé pour la première partie, puis pour les actualités. Je me suis précipitée hors du lit. J’ai ouvert les persiennes. Le chantier, noir, épais, paraissait mort sous la lune. Je me suis fait couler un verre d’eau au robinet de la cuisine. Pomponette, ma petite chatte préférée, a rembobiné sa queue autour de ma jambe.  C’était doux.

Doux comme sa main sur mon corps.

Doux comme ses lèvres sur ma bouche.

Doux comme ses yeux.

Comme dans un film de Marcel Carné, sur des dialogues de Jacques Prévert.
       

 

Oh ! Mon Dieu, pourquoi cette nostalgie ? J’ai visionné  trop de films, ils se mélangent tous en un kaléidoscope infernal. Je  ne veux plus de ces vieux souvenirs, qu’ils s’en aillent, qu’ils se volatilisent avec les gravats,  qu’ils me laissent en paix.

Ils avancent à une vitesse incroyable. D’énormes engins vont et viennent dans un bruit d’enfer.  Mes bêtes, apeurées, ne savent plus où se réfugier. Je tourne, je vire, effarouchée, craintive, troublée. Rocco se moquait de moi, lorsque je m’effrayais des images trop dures de certaines scènes. Il m’enfermait dans ses bras et  me berçait tel un enfant. Dans cette merveilleuse cage j’oubliais la laideur de l’existence,

je m’enivrais de bonheur,

je m’enfouissais dans la jouissance,

je devenais belle soudain.        

 

 

Peut-être ne découvriront-ils rien ? Peut-être l’herbe a-t-elle tout enrobé, tout voilé, tout dissimulé ? Peut-être que je rêve. Comme je rêve de toi au long des jours qui se prolongent et ne s’achèvent pas. Pas de chute à mes songes.

 

                                                                                                   

    

 

Le lit défait, les draps froissés après l’amour,

ma tignasse étale, la fumée de ta cigarette,

et cette vague de désir à nouveau qui déferle fulgurante

qui me soulève, m’entraîne, me roule jusqu’au Paradis,

Paradis perdu,

Paradis détruit.

 

Je passe mes nuits près de toi. Assise sur le bloc en béton, j’attends que l’aube arrive. Comme Gabin dans le jour se lève et avec le jour vient le châtiment. Pourtant elles étaient soyeuses nos soirées, si langoureuses que je croyais qu’elles se perpétueraient à l’infini. Tu murmurais des mots d’amour en italien que je ne comprenais pas, mais la musique de ces mots-là me consolait mieux que n’importe quelle ritournelle. Ils me reviennent encore. Quelquefois,

Quand le vent galope autour des vestiges,

quand le vent s’engouffre dans mon crâne,

quand les errances s’installent,

quand je caracole en vagabondage,

quand je somnambulise

Caro mio, picola, te volio, te volio

 

Pourquoi ? Pourquoi les as-tu murmurés à l’Autre ? Pourquoi m’as-tu quittée ? Les nuits sont longues, très longues, sans amour et le même film en permanent, se profile, défile, file. Tu mets en route la première bobine, et je te vois mon Rocco, tu ris. Tu occupes tout l’écran. Tu ressembles à Marlon Brando dans un Tramway nommé désir,  avec ton T-shirt moulant, un rayon de regard  au dessous de la mèche rebelle, ton appétit de la vie, et j’ai mal en moi de te découvrir si beau, si sensuel. Je brûle des pieds à la tête. Un long coup d’oeil  gourmand qui coule sur ma peau,  s’accroche à ma gorge, s’attarde sur mon ventre  et tes lèvres entrouvertes, sur mon cou, dans mes cheveux, partout

Et mes entrailles tressaillent,

martèlement au creux des reins,

océan de plaisir grondant,

je suis en haut de la vague et l’univers m’appartient,

et ce parfum d’éternité qui me saoule.

oh ! Pourquoi ?

 

Puis la seconde bobine démarre et ton regard n’est plus le même ; l’Autre est arrivée :  Marianne, avec sa jeunesse, sa blondeur, sa candeur bleutée, son rire de source  et moi qui ne vois rien ; moi qui ne comprends rien ; moi qui attends, passive,  tandis qu’elle est à ton côté. Je n’ai pas remarqué votre coup de foudre, je n’ai pas discerné. Elle a bu à tes lèvres, tu t’es noyé dans sa fraîcheur. Je suis aveugle et sourde. Je t’aime tant. Je crois être la Garance des enfants du Paradis, la magnifique, la belle, l’aimée, alors que je joue Nathalie, la malheureuse, l’amoureuse, celle qui souffre et je ne le sais pas. Je ne le sais pas encore. Mais...

 

L’aube ne vient pas aussi rapidement que je voudrais. Je languis depuis si longtemps. Mes images sont froides, glacées dans ma mémoire. Peut-être même qu’il  n’en subsiste  rien, ni poussière, ni bobines, ni corps, ni cri, ni souffrance. Nous sommes enchaînés, l’un à l’autre au delà de la vie, par delà la mort. Mon Vox, toi, moi, nous ne faisons qu’un. Ce sont les mêmes décombres qui nous enseveliront.

 

Ce matin les engins semblent  plus pressés que d’habitude, le chef - enfin, celui qui paraît être le chef -  lance des ordres impératifs, et les autres courent sur le chantier comme s’il fallait que tout soit mis à genoux pour midi. Il ne reste plus que la cabine de projection, ma crypte, l’ossuaire de mes souvenances.

 

C’est la dernière séance. Je pleure tant et tant, que je quitte la salle avant le mot fin. Je n’ai pas la force de parler aux quelques habitués aussi tristes que moi de cet assassinat. C’est près de toi que je veux trouver refuge. Tes grands bras merveilleux, tes grands bras chaleureux, ton amour, j’en ai tellement besoin. Je pousse la porte de ton domaine, et je comprends, d’un coup. Tu as préparé ton sac de voyage, ta valise marron, celle avec laquelle tu es arrivé  trois ans auparavant. Tout est entassé sur la droite et me saute au visage.

 

                                  

Tu parais mécontent de me voir, excédé par ma présence.

Tu pensais que je resterais dans la salle jusqu’au dernier spectateur.

Tu n’as pas imaginé que mon amour pour toi me jetterait à tes pieds.

Tu croyais pouvoir t’enfuir sans que je le sache.

Tu deviens lâche soudain,

 la passion rend égoïste

 

tu n’as pas songé un instant à mon déchirement.

Mon existence se désagrège  en un soir

,

le Vox, toi, c’est trop.

 

Tu ouvres la bouche, tu articules des syllabes, des mots, des phrases, cependant  tes paroles ne m’atteignent pas. Je possède l’image, mais pas le son. Au ralenti, tu te diriges vers moi, un pas, puis un autre. Le velours de tes yeux s’est épaissi, dense, lourd, sans tendresse, ennuyé. Tu tiens entre les mains la grande boîte métallique de la première bobine, tu t’apprêtais, lorsque je suis entrée inopinément, à retirer la seconde de l’appareil. Je me saisis de la boîte. Pourquoi ? Je ne sais pas, j’assiste au spectacle, je ne suis pas là.

 

Ton visage me frôle, et il n’y a plus d’amour dans ton oeil, de la lassitude seulement, peut-être même de la colère - gros plan sur le regard, arrêt sur image - je vois, les petites rides autour de tes paupières, celles que j’embrassais en disant quel beau vieillard tu seras dans vingt ans, dans cent ans, plus tard, quand nous serons devenus des ancêtres chenus.

Je ne te verrai pas vieillir.

Cette idée m’est insupportable,

mon coeur éclate,

ma raison vacille,

ma vue se trouble.

Je m’accroche à la boîte,

elle devient mon bouclier,

mon arme,

ma défense contre la douleur,

elle devient.

 

Juste un bruit mat quand elle cogne ton front, assourdi,  abasourdi, un tout petit bruit, sans consistance, sans importance... ou si peu. Tu t’affaisses doucement, lentement - étonnement dans tes yeux, stupéfaction, déchirement dans ma poitrine, sanglots, silence. Tu es tombé sur les bagages et tu ne bouges pas. Un peu de sang à ton oreille, rien, un filet. Je n’ai pas crié ; toi non plus. Ton corps livré au sommeil, comme après l’amour dans la pinède, ou dans les draps froissés. L’océan s’est tu et la porte s’ouvre à nouveau, je suis juste à côté.

 

Dans sa robe blanche d’innocence confiante, les bras et les jambes nus,  elle rit, la bouche gourmande, ouverte sur la joie du départ, sur la vie qui vous attend, ailleurs, loin de moi. Elle s’écroule fauchée par la boîte métallique. Elle n’a pas deviné, c’est à peine si elle m’a aperçue. Elle t’a  rejoint avec le même bruit étouffé, le même étonnement.

C’est étrange la mort,

ça arrive sans qu’on le lui demande.

Elle est mal élevée la mort,

elle ne se présente pas,

elle ne dit pas son nom,

elle vous enlève à la vie sans vous laisser le temps de vous préparer.

Sauf cas extrême où elle ne veut pas de vous

où elle refuse de vous recevoir

 

Ils courent partout. Pourtant  la porte est coincée, bloquée. Jamais plus elle ne s’est ouverte après ce soir là. Je me suis assise tant de fois près de toi, à te parler, à te faire mon cinoche. Nul ne nous dérangeait jamais. La salle entière nous appartenait. L’avenir avec. Le passé également. Je ferme les yeux, tu me serres dans tes bras, si fort, si fort. Baiser de cinéma. Le plus long baiser installé sur l’écran, il n’en finit pas. Ils se démènent, ils s’affolent, une voiture de police dans le matin blafard. C’est la dernière séance pour moi.

 

               

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contes et nouvelles du 13-12-2006                                      

Contes et nouvelles

                                     

L'an passé est toujours le meilleur  

                                                         

Le trésor de Matthieu

 Matthieu n’était pas riche, mais il était heureux.

 Installé dans une modeste cabane, plantée dans la forêt du Val, il vivait en parfaite harmonie avec la nature. L’été, les champignons, les fruits sauvages, les fleurs qu’il vendait au marché, et le braconnage suffisaient à son bonheur. L’hiver, quand la saison s’entristait, il donnait un coup de main à droite à gauche, contre un repas chaud ou quelques hardes dont on voulait se débarrasser.

 Sa seule richesse était une truie. Une de ces cochonnes à la croupe ronde et charpentée, au groin humide et affectueux. Personne, au village, ne comprenait pourquoi il ne la transformait pas en côtelettes et en jambon, palliant ainsi pour un temps à la frugalité de ses agapes. Comment leur expliquer l’affection qu’il éprouvait pour l’animal, qu’il avait surnommée Rosie à cause de sa jolie couleur ? Il n’avait pas les mots pour le dire et gardait donc pour lui cette bizarrerie. Il passait ainsi pour un simplet, tant il est vrai que l’amour possède des normes et que ne pas les appliquer peut paraître bizarre.

                                                           

 Après un été maussade qui donna de bien pauvres moissons, l’hiver fut plus humide que les autres hivers, et comme, en plus, il s’était abîmé une main dans un piège mal tendu, Matthieu n’eut guère d’ouvrages à mettre en repas chauds. Noël s’en venait à grands pas et le brave homme ignorait comment il ferait gras. Les Noël précédents, il avait toujours en réserve quelques morceaux de salés, de boudin ou d’andouille qu’on lui avait donnés au tuage du cochon. Il gardait aussi des châtaignes, des noix, des pommes ramassées à l’automne dans les vergers amis. Mais cette année, son garde-manger offrait des claies bien vides.

 Allait-il devoir sacrifier sa truie ?

- ça, il n’y faut pas songer – ruminait-il, tandis qu’il prenait un pâle rayon de soleil, assis dessous un chêne.

 Le rayon de soleil n’étant pas aussi pâle qu’il y paraissait, il s’endormit, la tête posée sur la cochonne somnolente. C’est le bourdonnement de mouches excitées qui l’en tira. Mais qu’avaient-elles ainsi à s’échauffer comme ça ?

 Rapidement debout, la truie sur ses talons, il examina de plus près le pied de l’arbre. Rosie, humant, reniflant, semblait avoir découvert quelque chose. Matthieu la laissa faire. Peut-être y avait-il un trésor caché sous la terre meule ? Peut-être allait-il soudainement être riche ?

 Délicatement, la cochonne creusait.

 Et là, sous son groin, apparurent de brunes tâches au relief marqué. Fruits ? Champignons ? Le parfum dégagé, entre amande amère et noisette, flattait agréablement les narines de Matthieu.  Pouvait-il sans crainte ramasser ces choses là ? Etaient-elles comestibles ? Qu’en faire, évidemment ?

 Matthieu réfléchit un instant.

 Il avait déjà tant manger d’étranges choses, comme des serpents ou des rats, qu’il pouvait, sans craintes excessives, ramasser celles-ci. Rosie semblait elle aussi trouver l’écorce noire appétissante. Aussi prit-il la décision de faire un essai.

                              

 Il ramena chez lui ce concentré de parfum de sous-bois d’automne et le mit en omelette avec trois ou quatre œufs qui lui restaient.  L’omelette grésillante chantait dans la poêle et la cuisine embauma immédiatement. Tant et tant que Matthieu sentit son estomac tirailler. Il faut dire que depuis plusieurs jours, ses repas étaient plutôt frugaux.

 Quel régal ! Jamais il n’avait mangé de plat si succulent.

 Dès le lendemain, il se mit en chasse. Puisque, semble-t-il, les mouches tournicotaient au-dessus de ces trésors des forêts, fallait-il chercher les mouches Matthieu était simplet, mais très observateur. Rosie, quant à elle, fouinait, cherchait, flairait, reniflait et…. les deux complices eurent tôt fait de remplir un petit panier de ces délices. Ils en trouvèrent au pied des chênes, des charmes et des noisetiers qui poussaient là en grande quantité.    Allait-il conserver par devers lui cette récolte parfumée ? Non, peut-être parviendrait-il à la vendre au village à quelques ménagères en mal de champignons ou de fruits exotiques.  Aussi se pressa-t-il de l’aller proposer à l’aubergiste qui s’exclama       

                                        

   

 - des truffes ! Des diamants noirs. Mais où ?

 Matthieu se garda bien de n’en rien dire et hocha la tête d’un air entendu. Le prix qu’il en tira et la promesse que lui arracha l’aubergiste de ne révéler à personne le secret du trésor,  lui confirmèrent que sa trouvaille avait de la valeur.

 Jusqu’au jour de Noël, il arpenta la forêt et son magot gonfla.

 Il gonfla tant et tant qu’au soir du réveillon, il bichonna consciencieusement Rosie ; fit sa propre toilette en prenant grand soin de se tailler la moustache ; il enfila son plus beau pantalon, la chemise qu’il gardait pour les enterrements, les souliers qui lui faisaient mal aux pieds  et, tous deux parés, descendirent à l’auberge. Ils s’installèrent dans la salle à manger et il commanda un festin de prince. Un repas comme jamais il n’avait vu servi.  Avec de la vaisselle blanche et or, et des cristaux, et de l’argenterie, et une nappe en dentelle assortie d’une serviette dans laquelle il n’osa pas poser ses lèvres tant elle était raide.

       Les mets les plus délicats lui furent présentés lentement par des serveurs ressemblant à des pingouins. Ballet délicieusement réglé d’allers et venues odorantes et colorées, sur fond musical harmonieux. Il y eut de grandes brochettes de Saint-Jacques truffées, accompagnées de brisures de truffes à la crème et de nouilles larges. Il y eut de la compote de lapereau et un cornet de purée aux truffes. Il y eut un Rocamadour en écailles de truffe avec son mesclun à l’huile de truffe. Et puis, encore un dôme de pêche au champagne sur un coulis de truffes noires. Et des vins fins, et du moka et des truffes roulées dans une poudre de chocolat aérienne.                                                                               

   Tant et tant de parfums, de couleurs, de saveurs, de douceurs que Matthieu en eut la tête tournée et qu’il en garda pour des nuits et des nuits, du rêve au fond des yeux.

 Conte spécialement écrit pour les lecteurs de la Croix de la Haute-Marne en décembre 2004

 

 

Contes et nouvelles du 06-11-2006                                      

Contes et nouvelles

En face

Lundi : Dix-huit heures quinze. Elle n’est pas encore rentrée. Elle est en retard ce soir. Elle a dû s’attarder à discuter avec ses collègues. Ses collègues ? Je ne sais même pas où elle travaille. Je suis vraiment idiot de surveiller cette fille, comme ça. Je ferai mieux de bosser. Ce livre n’avance pas. Je n’en aurai jamais fini, l’imagination point zéro, les idées en migration, vide, sec, plus rien à raconter. Ah ! La voilà.

 Je suis vraiment crevée ce soir. Je vais prendre un bain. Peut-être que la forme reviendra après. Si seulement je pouvais m’installer. Même pour deux mois. L’appart’ est correct, tranquille. La rue me plaît. J’en suis amoureuse. Au cœur de Bordeaux, avec l’impression d’être à Venise. Ce décor à la Goldoni, quel pied. Ouf ! plonger dans l’eau chaude. Quelle journée… Ce con de Denis qui s’amuse à dire que je suis descendue dans le Bordelais pour lui. Il m’a bien fait marcher. Sa pièce est nulle, pas terminée.

 Elle est canon. Des seins superbes. Depuis une semaine qu’elle s’est installée en face, je ne m’en lasse pas.

 Mardi : dix-huit heures trente. J’ai failli la rater. Tiens, elle n’a pas enlevé son jean ? D’habitude elle le balance dès le seuil de la porte franchi. Elle a même gardé ses chaussures. Elle attend quelqu’un peut-être ?

 J’ai soif. Rien à boire. Du thé. Wow, le pied nu, quel pied ! Que celui qui n’a jamais marché nu pied me lance sa godasse à la tête.

 Non, elle n’attend personne.

 Mercredi : dix huit heures Aujourd’hui, je n’ai pas écrit trois lignes. Quelle galère ce bouquin. Elle rentre tôt ce soir. Elle a l’air fatigué. Quel peut être son boulot ? Secrétaire ? Avec ses lunettes rondes, son front pensif, son léger maquillage, ses chemisiers blancs. Oui, secrétaire, pourquoi pas. Pourtant elle ne porte pas de soutien-gorge. Forcément avec les doudounes qu’elle a. Petits, mais haut, couleur caramel avec deux pastilles de chocolat posées en bout. Un régal. Une secrétaire sans soutien-gorge, avec les seins bronzés ? Et un jean ? Non. Impossible, elle n’est pas secrétaire. Oh ! elle tombe la jupe.

 Je suis sûre que le type d’en face me mate. Vieux salaud. Vicelard. Tu crois peut-être que ça me gêne ? Je vais t’en donner pour ton grade, gros dégoûtant. Tiens, prends-en plein la vue. C’est le moment ou jamais de travailler mon rôle. Une pute, j’ai pas trop l’habitude. Denis sera content.

 Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’elle fout ?

 Je te tourne le dos. J’enlève mon chemisier. Un bras. L’autre. Tu ne verras rien tout de suite. Doucement, doucement. T’en peux plus, hein ? Tu crois que je vais mettre mes lolos à l’air comme ça ?

 Jeudi : vingt heures trente. J’ai cru qu’elle ne rentrerait pas. Est-ce qu’elle va encore me faire son numéro ?

 Denis est un monstre. Il m’use. Je lui ai raconté pour le type d’en face. Tout ce qu’il a trouvé à dire “ Rends-le maboule. ”. Le rendre cinglé. Oui. Mais comment ?Je vais lui jouer la Flûte enchantée. Avec des plumes partout, mes accessoires de théâtre. Mon bonhomme, tu vas en prendre plein les mirettes.

 Je me demande si elle ne m’a pas repéré. Et puis merde, tant pis si elle me voit. Elle n’a qu’à mettre des rideaux à ses fenêtres. Bon Sang, des plumes, des boas en plumes. La garce ! Et en dessous, des jambes qui n’en finissent pas. Ses cuisses ouvertes. Vas-y, écarte encore, salope. Putain, qu’elle danse bien. Plonger dans son oasis, enfoncer mes doigts, dureté des seins, son ventre, l’odeur.

 Lundi : dix-huit heures. Elle n’est pas rentrée de tout le week-end. Elle me manque.

 Ouf ! Quel week-end. Répétition d’enfer Mais ça avance. Je commence à la sentir. Il est encore là, lui. Il n’a rien à branler ce mec. J’suis crevée moi. Brecht et Denis sur la même fin de semaine, bonjour. Alors le numéro d’affolement, tu repasseras. La pute déjà durant trois jours, avec les roberts à l’air, les escarpins aux talons de vingt centimètres, et le mollet avantageux, basta. Oups, au bain…

 Tiens, elle prend déjà son bain ? D’habitude c’est plus tard. Oh ! quel cul. Dans la mousse. J’vois plus rien. Sors !

Peut-être que les jambes, c’est pas assez ? Allez, à califourchon sur le bord de la baignoire. Et je me donne de la joie. Je me branle pour lui. Avec les yeux de ce type sur moi.

 Nom d’une pipe. Garce ! Je ne m’étais pas tripoté depuis l’adolescence.

 Mercredi : vingt-deux heures. Elle rentre seulement ! Mais quel boulot fait-elle ? Barman de jour ? Peut-être ? Danseuse nue ? Non, elle revient trop tôt. J’m’en fiche. C’est ma danseuse à moi. Va, ma belle, donne-le moi ton corps de rêve, qu’après j’écrive comme un possédé. Tu occupes mon écran, en arrière plan, en première ligne, en trame et en bordure. Déjante-moi, j’adore ça.

 J’ai pensé à l’autre d’en face toute la journée. J’oubliais mon texte, alors que mes gestes étaient justes. Il m’obsède. C’est pour lui que je joue, pour lui seulement. Ouvre la fenêtre, approche, approche. Plus près, plus près. Voilà, comme ça. Je me plante juste devant toi, lentement, juste du bout des yeux. Plonge en moi, je me laisse fouiller, plus profond. Allez, remue-toi aussi. Viens. La porte est ouverte.

Extrait de Tous des salauds - Editions Manuscrit.com

 

 

Contes et nouvelles du 12-10-2006                                      

contes et nouvelles

L'anniversaire de maman

 

 

                                                                                                                                                  
Editions Dominique Guéniot extrait de Contes d'auteurs Olivier et Gil Melison

- dis maman, c'est bientôt ton anniversaire. Qu'est-ce que tu vas nous faire de bon ?
ça y est, la question à dix centimes est posée. Dire que cette année, vous comptiez y couper. Vous vous étiez dit, naïvement :
- ça tombe un lundi, Ils ne s'en apercevront pas
et vous pensiez pouvoir, peinardement, vous offrir en douce le si joli petit pull en angora rouge que vous avez admiré cent fois dans la vitrine Sonia Rykiel. Patatras, c'est foutu. Il va vous falloir vous décarcasser pour régaler toute la famille au déjeuner dominical. Dix-huit personnes, quelle galère, avant, pendant, après.

Crédule, chaque année, vous espérez qu'Ils auront l'idée de vous inviter - et les dix-huit avec - à de joyeuses agapes dans un resto sympa. Mais non, bien sûr, c'est tellement mieux chez soi, là au moins on sait ce qu'on mange... et vous, donc ! Car vous, vous constatez que le casse-tête a déjà commencé.

Sur les dix-huit, il y en a toujours trois qui n'aiment pas le mouton, parce que ça sent mauvais. Si vous faites du rosbeef, vous allez, comme à l'accoutumé, diviser la famille en deux : le clan du bien cuit, et celui du saignant. Evidemment la polémique engagée depuis des lustres va encore rebondir et ça va saigner.

Il y a ceux qui pensent que le veau ça reste entre les dents, même ceux qui souvent n'ont plus de dents ; ceux qui ne digèrent pas le lapin ; ceux qui détestent le poulet parce que, vous savez, aujourd'hui, avec les hormones... Il y en a aussi à qui le poisson donne des boutons ; certains qui sont allergiques aux fruits de mer ; aux fraises ; au sucre ; d'aures que la glace refroidit ; que le soufflet gonfle ; que la cuisine exotique excite ; que le café affole... J'en passe et sûrement des pires.

Alors, dès que la question à dix centimes est lancée, votre ordinateur ménager se met en marche. Il clignote des jours et des nuits - des nuits surtout. Vous épluchez fiévreusement vos fiches de cuisine, avant d'éplucher vos légumes. Vous achetez le dernier magazine extraordinaire, aux menus non moins extraordinaires. Vous examinez les solutions, vous sollicitez des avis :
- bein non, ça tu l'as déjà fait à Noël, au 14 juillet, à Paques ou à la Trinité. Fais nous quelque chose qui sorte de l'ordinaire.

Et si vous, justement, vous préfériez l'ordinaire. Hein ? Une petite salade et un oeuf par exemple. Oui mais, on ne vous demande rien, c'est VOTRE anniversaire. On ne fête pas un anniversaire avec de la salade et un oeuf - pourquoi pas un jambon-purée ? Faut s'amuser que Diable ! Là, vous devinez que vous allez vous amuser, rigoler, vous dilater, vous éclater, vous éparpiller, vous répandre de joie. A vous les bousculades dans les grands magasins aux heures de pointe, les queues interminables aux étals du marché. Vous vous en tordez d'avance.

Le jour J enfin arrivé, debout à cinq heures pour pâtisser, touiller, mélanger, pétrir, cuisiner, trancher - sauf les doigts - cuire, enfourner, frire, mijoter, surveiller, décorer, tripoter, rouspéter, s'énerver. Ouf !! Et quand, sur le coup de midi, midi un quart, vos dix-huit ventres vides arrivent, Ils vous offrent des fleurs, des fleurs, encore des fleurs ; tandis que vous, effarée, échevelée, l'oeil éteint, le tablier de travers, car évidemment, ils sont arrivés en avance et ne vous ont pas laissé le temps de vous mettre en beauté, vous avez le sentiment tout à coup d'avoir au moins un an de plus.

 

Pour beaucoup de femmes, le plus court chemin vers la perfection, c'est la tendresse.

François Mauriac

 

 

 

Contes et nouvelles du 09-09-2006                                      

 

contes et nouvelles

Nancy passion...
                                                                                

Je voudrais aujourd’hui vous entraîner dans mes fantasmes. Que diriez-vous d’une journée découvertes ? Une journée entière consacrée à notre amour ? Vingt-quatre heures à nous apprendre ? Mille quatre cent quarante minutes à nous balader dans notre Nancy-passion ? Vous êtes d’accord. Je n’en doutais pas. Je savais que mon idée aurait l’heur de vous plaire. Où voulez-vous que nous nous retrouvions ? J’ai plusieurs propositions à vous  soumettre, toutes plus malhonnêtes les unes que les autres, comme il se doit.

 Le Jardin de la Pépinière vous tente-t-il ?

Nous sommes en juin, la roseraie me semble tout indiquée pour un rendez-vous amoureux. Nous y arriverons chacun de notre côté, tôt le matin pour ne perdre aucune seconde de cette précieuse journée. L’odeur des roses à l’aurore est si puissante qu’elle nous enveloppera dans un châle grisant. Vous porterez cette robe vaporeuse que j’aime tant. Vous savez, celle qui danse joliment autour de vos jambes nues et qui dévoile vos épaules dans un frou-frou éthéré. Celle-là, oui, la jaune avec les palmes noires.

 Je serai le premier à attendre, assis sous le saule. Votre apparition au bout de l’allée rendra mon cœur complètement extravagant. Il se mettra à battre, ainsi que le battant d’une cloche ensorcelée qu’un carillonneur hystérique lâcherait à toute volée. Vous, indifférente à mon trouble, vous ne vous presserez pas. Je vous observerai entre les branches emmêlées. Je serai seul à admirer votre démarche féline qui m’émeut tant. Vous ne vous méfierez pas, puisque vous ne m’aurez pas aperçu. Vous froncerez votre nez. Vous plisserez vos yeux – quand vous mettrez-vous dans la tête qu’il vous faut des lunettes ? – et vous me découvrirez, caché, sous le grand saule. Alors vous courrez vers moi et je vous recevrez, palpitante, entre mes bras.

            

Mais peut-être préférez-vous le Flo ?

Pourquoi pas. Nous serons contraints de prendre un petit déjeuner anglais, thé, toasts, bacon, œufs au plat. Vous chipoterez comme d’habitude. Dans cet endroit hors du temps, vous porterez votre costume anthracite. Vous savez celui à la jupe très étroite qui vous arrondit les hanches et me donne des frissons chaque fois que vous marchez en roulant juste un peu. Celui, sous la veste duquel, vous ne portez que votre lingerie. Celui qui me bouleverse quand vous vous penchez en avant et que j’entrevois la naissance de vos seins dans la dentelle noire. Et vous vous pencherez pour attraper le pot de confiture. Et vous vous pencherez pour me parler. Et je resterai sans voix. Vous rirez de moi. Et votre rire en cascade heurtera mon ventre, déclenchant une tornade de désir. Alors vous vous pencherez encore pour m’offrir vos lèvres sucrées.       
                                                                            

      
  Nous pouvons aussi, si vous aimez mieux, choisir de visiter le Musée de l’Ecole de Nancy ?

Je sais que cet endroit vous plaît. Vous arriverez la première, car vous n’aurez de cesse de vous promener dans le jardin, alors que la rosée effleure encore les arbustes. Je vous vois, assise sagement sur le grand banc de teck, guettant l’entrée, le buste incliné en avant, l’œil interrogateur, pour mieux me deviner. Je vous ferai languir, car j’adore sentir votre cœur s’affoler dans la crainte de mon absence. Vous ressemblerez pour l’occasion à une étudiante. Vous aurez tiré vos cheveux dans un catogan lisse. Vous sortirez du fond de vos placards, cette jupe écossaise au plissé bien trop strict dont je ne raffole pas, mais qui, pour la circonstance, me semble correspondre. Vous l’agrémenterez de ce chemisier blanc aux si petits boutons dans lesquels mes doigts gourds s’embrouillent. Je m’agacerai encore à les vouloir défaire, cachés derrière le monument à la mémoire de la jeune épousée morte beaucoup trop tôt. Vous me direz que je ne respecte rien, mais vous me laisserez faire.

 Nous pouvons opter pour une rencontre au Hall du Livre ?

Se rejoindre parmi les livres. N’est-ce pas un beau programme ? Pour ce paradis littéraire, je souhaiterai une tenue érotique. Vous trouverez bien, je vous fais confiance. Une jupe noire, un chemisier blanc ? Le tout boutonné dans le dos pour que mes mains se perdent, tandis que nous lirons ensemble, serrés l’un contre l’autre, imbriqués l’un en l’autre, des ouvrages interdits. Qu’en dites-vous ?

 Ou bien encore la Basilique Saint-Epvre ?

Ne protestez pas. Ne jouez pas les effarouchées. Vous savez bien que rien ne nous arrête. Vous porterez si vous voulez pour être dans le ton, votre robe de bure si rêche et si peu avenante que je n’aurai qu’une envie : vous l’enlever, pour dégoter en dessous vos satins que je presserai si fort qu’ils en seront tout froissé. Vous refusez ? Alors tant pis, ce fantasme là je garde en réserve pour une autre journée. Vous y viendrez.

 Je peux vous proposer un coin plus sage ?

Je connais tant de passages, tant de cours et tant de jardins, que nous n’avons que l’embarras du choix. Dites-moi ce que vous souhaitez. Les yeux fermés, je vous y conduirai.