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<< Retour aux contes et nouvelles Contes et nouvelles du 04-07-2008 Contes et Nouvelles
Vous ne connaissez pas la dernière ? Ma femme a acheté un chien. Oui, bien sûr, un petit chien. Mais un chien quand même. Un chien, à qui elle met des rubans dans les cheveux, enfin dans les poils et qu'elle a prénommé Socrate. Quelle idée ! Un si grand nom pour une si minuscule chose. Nous avons déjà trois enfants, deux nounous pour les garder, un petit appartement au quatorzième étage. Je ne sais pas si vous saisissez bien toutes les données du problème. Oui ? Vraiment ? Je me demande. Evidemment, on ne m'a pas consulté pour cette acquisition. Je suis rentré, un soir, après mon travail, fatigué par une dure journée de labeur et IL était là, installé dans un panier rond garni de fanfreluches et de coussins. IL ne m'a évidemment pas reconnu, puisque nous n'avions pas été présentés et IL s'est mis à aboyer avec fureur, j'ai bien cru qu'il allait me boulotter. Ma femme est sortie de la cuisine, les enfants sur les talons et elle m'a engueulé parce que je faisais peur au Toutou. Ça commençait bien. On a calmé l'adorable monstre, pauvre petite bête, elle avait le coeur battant. Quelle frayeur ! On ne s'est pas occupé de mon coeur à moi. Car moi, c’est bien connu, je n’en ai pas. On m'a regardé de travers. Je sentais dans leur regard une réprobation certaine - Bourreau, nazi, tortionnaire. Peut-être même d'autres noms d'oiseaux plus terribles. Lorsque j'ai demandé ce que cette bestiole faisait dans mon salon, le panier sur mon fauteuil, on m'a dit que de toute façon je n'avais rien à dire, vu que je n'étais jamais à la maison. J'ai pris un tabouret pour regarder une rediffusion de l'émission "Nos amis les bêtes" Mais le pire, c'est la nuit !!! Nous étions tranquilles, notre petit dernier a six ans. Plus de biberon, plus de couche, il dort de vingt heures trente à six heures quarante-huit et le dimanche jusqu'à dix heures, quelquefois même plus tard. Pas le chien. Il gémit, il pousse de petits grognements, il ne supporte pas de coucher seul dans l'entrée. Alors, ma femme met le panier de Socrate au pied de notre lit, sur la courtepointe. Ainsi le mignon chéri sent notre présence. Je ne dois plus bouger, ne pas tousser, ne pas me gratter, ne pas éternuer, ça fait peur au chien. Pas de câlins à ma femme, Socrate est jaloux !! J'ai l'impression que d'ici peu, c'est moi qui coucherai dans l'entrée sur le sofa. Et puis, l'adorable bêbête a envie de faire pipi toutes les trois heures. Imaginez, à quatre heures du matin Papa doit enfiler mon manteau sur son pyjama et descendre faire pisser Socrate. J'ai bonne mine. Surtout que ce sale cabot ne peut pas me flairer, alors il fait des difficultés, il ne veut pas uriner n'importe où, j'erre dans le parc durant plus d'une heure. Je ne vous raconte pas comme je suis énervé en remontant. J'ai du mal à retrouver le sommeil. Ma femme, pendant ce temps, ronfle. Ensuite c'est le clebs qui ronfle. Moi, je compte les cerbères qui sautent la barrière, ou bien je fais des cauchemars. Je suis poursuivi par des caniches géants qui veulent me bouffer, ils ont des crocs énormes et finissent toujours par me rattraper. Je me réveille en sursaut et je perturbe le sommeil de la brute sanguinaire. Je cherche un moyen de faire discrètement disparaître le clébard. Ecrasé par la benne à ordures lorsque nous descendons satisfaire ses besoins ? Ma femme aurait des doutes. En brochettes ? Elle se demanderait où il est passé. Perdu dans le parc ? Elle ne me le pardonnerait pas et serait capable d'aller m'y perdre aussi. J'ai le sentiment, parfois, que c'est moi qui vais m'éclipser un beau matin sans crier gare. La journée, nous avons été obligés de trouver un promeneur de toutous. Evidemment avec ses demandes fréquentes, on ne pouvait pas le laisser à la maison, seul. Le soir ma femme va rechercher les enfants. Papa va chercher le chien. Et je dois traverser toute la ville, à pied, pour promener Socrate. Socrate et ses noeuds rouges dans les poils. Socrate qui me mord. Socrate qui me déteste. - Pauvre petite chose, elle a dû être traumatisée par un vieux type moustachu J'ai beau répéter que je n'ai jamais demandé de cabot, ma femme me rétorque que nous devons nous partager les tâches. Que de toute façon, j'ai du bide et que la marche m'obligera à le perdre. En outre, le soir, comme elle n'a plus le temps de cuisiner, pensez donc il faut préparer la pitance à Socrate qui est au régime : pas de gras, des légumes verts, des vitamines. Moi j'ai droit au jambon-salade à longueur de semaine. Les enfants trouvent ça très bien. Ils avalent leur sandwich devant la télé. C’est tout bénéfice. Je crois que je vais manger dans la gamelle du chien... S'IL veut bien. Et les sorties, finies les sorties. Ma femme n'accepte les invitations que si on invite aussi Socrate. Il fait partie de la famille et qui n'aime pas les bêtes, n'aime pas les gens. Et gnagnagna, et gnagnagna. On ne va tout de même pas laisser ce gentil toutou seul une longue soirée, alors qu'il ne voit déjà pas sa Maman et son Papa la journée, n'est-ce pas ? Sa Maman peut-être, ça la regarde. Son Papa sûrement pas. Le papa il lui dit... bien des choses au toutou. Mais oui, mais oui, je sais je suis un vieux type moustachu et sans coeur qui n'aime pas les bêtes, donc je n'aime pas les gens. Mais si, mais si, j'aime les gens, les chiens aussi. Les vrais, les gros, dans une maison, à la campagne, pas les nabots avec des noeuds dans les cheveux qui dorment sur mon lit, qui investissent mon fauteuil, déchiquettent mes pantoufles, absorbent mon temps, me pompent l'air. Et voyez-vous, depuis quelques jours, j'angoisse. C'est bientôt les vacances et nous avons l'habitude de partir dans les Alpes, en randonnée. Nous faisons de longues balades, à travers la montagne, couchant dans des refuges ou à la belle étoile, histoire de s'oxygéner.
Contes et nouvelles du 14-05-2008 Contes et nouvelles
Sur les dix-huit, il y en a toujours trois qui n'aiment pas le mouton, ça sent mauvais. Si vous faites du rosbif, vous allez, comme à l'accoutumée, diviser la famille en deux : le clan des saignants et le clan des bien cuits. Evidemment la polémique engagée depuis des lustres va encore rebondir et ça va saigner. Il y a ceux qui pensent que le veau ça reste dans les dents, même ceux qui souvent n'ont plus de dent, ceux qui ne digèrent pas le lapin, ceux qui détestent le poulet parce que vous savez aujourd'hui, avec les hormones...
Il y a aussi, ceux à qui le poisson donne des boutons, d’autres qui sont allergiques aux fruits de mer, que la glace refroidit, que le soufflet fait gonfler, que la cuisine exotique affole, j'en passe et sûrement des pires.
Alors dès que la question est lancée, votre ordinateur ménager se met en marche, il clignote des jours et des nuits. Des nuits surtout. Vous épluchez fiévreusement vos fiches de cuisine, avant d'éplucher vos légumes. Vous achetez les derniers magazines extraordinaires, aux menus non moins extraordinaires. Vous examinez les solutions, vous cherchez des avis : - ben non, pas ça, tu l'as déjà fait à Noël, au 14 juillet, à Pâques ou à la Trinité. Fais quelque chose qui sorte de l'ordinaire.
Et si vous, justement, vous préférez L’ORDINAIRE. Une petite salade et un oeuf par exemple. Oui mais on ne vous demande rien, c'est VOTRE anniversaire, on ne fête pas son anniversaire avec une salade et un œuf ! Pourquoi pas un jambon-purée ? Il faut s'amuser que diable !!!
Là, vous devinez que vous allez vous amuser, rigoler, vous dilater, vous éclater. A vous les folles bousculades dans les grands magasins, les queues interminables aux étals du marché. Vous vous en tordez d'avance.
Le jour J enfin arrivé, debout à cinq heures pour pâtisser, mixer, touiller, mélanger, récurer, malaxer, cuisiner, monter, monder, trancher - sauf les doigts – dorer, dresser, ficeler, cuire, enfourner, surveiller, présenter, décorer, assaisonner, retourner, tripoter, vous brûler, rouspéter, s'énerver. Ouf !!!
Et quand, sur le coup de midi, midi un quart, vos dix-huit estomacs se trouvent rassemblés et vous offrent des fleurs, des fleurs, des fleurs et encore des fleurs, effarée, échevelée, l'oeil éteint, le tablier de travers, car évidemment ils sont arrivés en avance et ne vous ont pas laissé le temps de vous mettre en beauté, vous avez le sentiment, tout à coup, d'avoir au moins dix ans de plus.
Extrait de Contes d'Auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Dominique Guéniot)
Contes et nouvelles du 07-04-2008 Contes et nouvelles
- Albert ! - Allllbererere... ! - mais ce n'est pas possible, il ne répond pas. Il ne répond jamais d'ailleurs. - Albert... ! Albert... ! Albert... ! - c'est toujours pareil, il fait la sourde oreille. J'ai beau appeler, me casser la voix, m'égosiller, il ne m'entend pas. Monsieur est dans sa collection de timbres, alors Monsieur est sourd. Monsieur découpe. Monsieur trie. Monsieur colle. Monsieur lèche. Monsieur examine. Monsieur n'écoute point. Le canon pourrait tonner, la guerre se déclarer, Monsieur s'en fout. - Et moi pendant ce temps là, moi, qu'est-ce que je fais ? J'attends, je trime, je turbine, je m'escrime… je huuuuuuuurle... - Albert ?... Albert !... la soupe refroidit... Albert... la soupe va être froide... Albert... tu me fatigues... Albert... - Ah ! C'est un beau Monsieur que ce Monsieur. Ah ! oui fichtre. Il n'a jamais été fichu de devenir quelqu'un. Pensez donc, terminer sous-brigadier, après trente-deux ans de service. Quelle carrière ! Pas de quoi se pavaner. Mais Monsieur n'a jamais voulu se donner de mal. Les autres, ils avaient des promotions, les autres ! Mais, pas Albert. Lui, pépère, tranquille, il se tapait la salle besogne, et les copains ramassaient les lauriers. Qui prenait les gardes pour Noël ? Pour Nouvel An ? A Pâques, au quatorze juillet, et tout, et tout ? Albert, évidemment. Il me disait « ... on n'a pas d'enfant, alors tu comprends... » Ouais, je comprends. Ouais, je comprends.. - Pas de vagues qu'il murmurait encore, pas de réclamations. Surtout se faire oublier. Pour ça il a gagné. Oublié, il l'a été - Albert... je ne le répéterai plus... la soupe refroidit... Albert... tu m'entends ?... - j'aurais dû écouter maman. Elle me l'avait bien dit que c'était un bon à rien, un traîne-misère, un trouduc. C'est qu'elle avait l'oeil maman. Pensez donc, dans le commerce faut tout de suite savoir qui vient vous solliciter. On ne vend pas n'importe quoi à n'importe qui. Faut être psychologue, et maman, elle l'était, psychologue. La première fois qu'Albert est venu à la maison, elle a tout de suite vu qu'il était nul. Elle a déclaré péremptoire : « ... c't'Albert, il ne me plaît pas du tout. Il est du genre ramollo et pantoufle. Tu vas t'ennuyer avec ce type. Il ne te rendra pas heureuse ... » Elle était ainsi, maman. Dure, mais lucide. - J'aurais mieux fait de lui obéir. Mais on ne se plie jamais aux conseils de ses parents. On se croit plus malin. On joue la brave, l'affranchie, la drôlesse, et on se retrouve mariée à un Albert qui passe sa vie avec des timbres. - Maman affirmait aussi « épouse donc le petit Mounier. Il n'est pas beau, mais lui, il réussira. Il n'a pas d'épaule, mais il a de l'avenir ce garçon ... » C'est vrai qu'il était laid, et bancal de partout. Pensez : il avait eu la polio. Et son visage, Mon Dieu, Hiroshima ; des cratères en irruption, des trous, des bosses, rien de lisse, sauf les yeux : d'énormes billes brillantes lui sortant de la tête. Mais il a terminé Secrétaire Général à la Mairie. J'aurais eu une autre vie si j'avais épousé le petit Mounier. D'autant que la laideur, on s'habitue, mais la nullité, jamais.... - Albert... Bon sang... la soupe est froide...
- Chaque semaine Micheline, la coiffeuse la plus en vue du quartier, m'aurait coiffée. Et cette fiérote d'Adélaïde qui me snobe, parce que son mari est passé inspecteur principal, n'en serait pas revenue. Elle ne se voit pas cette poufiasse. Elle a beau s'habiller en Prada, elle a un cul si large qu'il dépasse de partout. Ah ! Elle peut faire la thalasso tous les ans... Moi aussi remarquez, je pourrais y aller à la thalasso si l'autre abruti ne se perdait pas dans ses albums de timbres... - Albert... arrive... à quoi çà sert que je te prépare un potage au chorizo brûlant, si c'est pour le manger froid... Albert... - Ah ! Te voilà enfin. C'est pas trop tôt. Je me demande ce que tu leur trouves à tes timbres ? - Parlons en de tes timbres. Belle collection en vérité. Vraiment, tu m'esquintes...
- Quoique, collectionneur, collectionneur, c'est vite dit, remarque.... Sais-tu ce qu'elle pense cette pauvre madame Durand, depuis qu'elle sait que tu entasses des timbres ? Je m'en vais te le dire. Tu te souviens, quand elle nous a rendu visite, le mois dernier, et que pour faire ton intéressant tu as sorti tes albums. Quand elle a découvert, à chaque page, à TOUTES les pages, le même timbre répété à l'infini. La même image, lancinante, la tête tournée vers la gauche, en rouge, en rose, en rouge, en sépia, en rouge, en vert, toujours, encore, encore, encore, Marianne ! Marianne ! Marianne ! - Elle a estimé que tu étais fou, Albert le minus, fou à lier, dingo, à enfermer, complètement timbré. - Oh ! Tu as beau me raconter qu'elles sont dissemblables toutes ces Marianne de Gandon. Qu'elles n'ont rien de commun ; qu'elles sont crantées, pas crantées ; légèrement différentes, pas tout à fait analogues ; qu'un certain nombre de variétés existe ; qu'elle ont des défauts d'impression ; qu'il y a trente valeurs sur le marché ; que même les couleurs ne sont pas uniformes, que les rouges ne sont pas rouges, et que les roses se déclinent dans plusieurs tonalités ; qu'il y en a des verts, des bleus, des mauves... Tu peux dire ce que tu veux ; ça ne prend pas Albert, ça ne prend pas. - Depuis, madame Durand ne m'adresse plus la parole. Tu penses la veuve d'un général de division. Elle change de trottoir lorsque je la croise. Toute la ville est au courant de ton obsession. L'épicière me regarde avec humanité, comme si j'avais à la maison un enfant malade. Le buraliste rigole, d'ailleurs je ne vais plus au bureau de tabac prendre le journal. Quant au boulanger, j'aime mieux oublier. Il me tapote la main avec douceur, en hochant la tête d'un air entendu. Le boucher me surnomme Marianne, et le curé m'attend en confession. J'ai bonne mine. - Jusque la, j'étais la femme d'un pitoyable raté, mou et transparent, désormais, je suis l'épouse d'un malade mental. Je ne sais pas ce que je préfère. - Tu ne pouvais pas collectionner des timbres comme tout le monde, non ? Des fleurs, des paysages, il y en a de très beaux. Des hommes célèbres, des timbres étrangers, je ne sais pas moi, des événements, enfin quelque chose de normal, d'ordinaire quoi. Une collection qu'on peut montrer sans risque. Mais non, monsieur est nul, impuissant, et cinglé. - Albert ?... Bein, qu'est-ce que tu fais ?... Albert ? Pose ce couteau ... Non Albert... Non, pas ça... Al... Al... be... rt... Albert.
Extrait de Contes d'auteurs - Gil et Olivier Melison (éditions Dominique Gueniot)
Contes et nouvelles du 10-03-2008 Contes et nouvelles
Il était une fois un Bredin niaiseux qui usait ses jours laborieux comme cantonnier d'un village paumé aux confins de la Champagne pouilleuse et occupait ses moments licencieux à courir les bois, les plaines et les vallons à la recherche d'une manne que la nature vous offre en abondance à chaque saison, pour peu qu'on sache explorer. Un jour de juin, s'étant aventuré bien au-delà des frontières de son secteur habituel d'investigations, il fut soudain surpris par des cris perçants envahissant le bocage. De saisissement il lâcha son panier empli aux trois-quarts de jaunottes odorantes et, n'écoutant que son courage, se précipita sur les lieux du vacarme. C'est qu'en ces temps troublés, les hardis voyageurs qui traversaient la forêt du Val au soir descendant, risquaient mille dangers. Souvent ils regagnaient la ville, dépouillés de leurs biens et en piteux attelage, heureux cependant de conserver la vie. Il ne s'agissait nullement de globe-trotters égarés et Bredin découvrit, au hasard d'un taillis, une forme informe qui semblait prise dans un piège à renard. La chose se débattait en poussant des hurlements stridents et, à sa grande surprise, notre benêt devina dans ce fatras bancroche, une femme fort laide, minuscule, avec des cheveux violets dressés au dessus d'un visage bubonneux. La créature essayait de se tirer de ce mauvais pas en s'agitant en tous sens. Quand elle aperçut notre nigaud, elle se vit sauvée et coassa dans sa direction : - sortez-moi de là, Cré Bon Dieu ! Bredin s'arrêta net, songeant que peut-être le bipède coincé dans les grosses mâchoires métalliques étant d'une espèce dangereuse, il valait mieux le laisser dans cet état. Et, tandis que ces pensées branlaient son cerveau ramolli, l'affreux bidule se remit à s'égosiller : - Mais Bon Dieu de Bon Dieu, m’laissez pas comme ça. Délivrez-moi, je suis la fée Nergant.
Devant la mine dégoûtée de son futur sauveur, l'autre se mit à brailler plus fort : - personne ne m'aime, personne ne m'aime. - gémissait-elle, le pif chuintant. Notre ballot plein de remords, car il était gentil garçon, mentit avec aplomb : - j'peux pas vous embrasser, j'aime pas les jeunes filles, j'préfère les garçons et j'suis fidèle à mon copain Tantine. Son chagrin tari d'un coup, l'apprenti-magicienne resta muette. Elle renifla à grands bruits, essuya son blaire dégoulinant sur la manche de son chaperon et, déçue, lui décocha : - bon, puisque c'est par fidélité que vous ne voulez pas, j'peux pas vous obliger. Desserrez seulement ce collier qui abîme mes jolies chevilles. Une fois libre, j'exaucerai vos voeux. Intéressé par le marché, Bredin pesa longuement le pour et le contre et décida de donner satisfaction à la diablesse. Il se pencha sur elle en fermant les paupières pour éviter le spectacle de ce tas déguenillé. Il peina beaucoup, transpirant d'attention pour ne pas la blesser. Il égratigna cependant ses ulcères variqueux en lui arrachant quelques plaintes, ce qui lui parut étonnant, car il croyait les fées imperméables à la douleur : - bah, sûrement qu'elle verra cette partie du programme plus tard - pensa-t-il Quand elle fut libérée, elle sauta sur ses pieds avec exubérance, frotta ses jambes engourdies, se lamenta sur l'état de ses bas percés à maints endroits, tapota furieusement sa jupe, épousseta sa capeline des feuilles qui s'y trouvaient accrochées, passa une main dans sa tignasse pour y remettre de l'ordre et se tourna, avec un grand sourire, vers Bredin qui attendait stupidement planté à deux pas - bon, à toi. Dis-moi ce que tu veux. Le rictus qui lui sabrait le visage la rendait encore plus moche et notre simplet dut prendre sur lui pour répondre à cette gorgone sans défaillir. Il lança d'un trait : - j’voudrais être beau, riche et célèbre. La sybille-stagiaire eut un balancement navré de la tête : - non pas tout ça. J’peux pas accomplir trois voeux, j’suis pas assez puissante. Un seul s'il te plaît. Bredin réfléchit un moment, car il ne savait pas ce qu'il désirait le plus. Beau ? Quelle tentation, la beauté vous donne des avantages incontestables. Il séduirait Bûchette, la servante de l'auberge qui se refusait à lui depuis des lustres. Elle ne résisterait plus à un sex-symbol. Oui mais, la beauté est éphémère. Puis une fois Bûchette dans son lit, que ferait-il, hein ? Riche ? Ah la richesse ! Que de joies, que de plaisirs en perspective. Il s'offrirait la lune, des costumes à cent vingt euros, une voiture à réaction. Il mangerait tous les jours à la cafétéria du super-marché, des fraises au jour de l'an et des Saint-Honoré crémeux même la semaine. Oui mais, après ? Célèbre ? Obscur et sans grade, il deviendrait un phénix, on parlerait de lui dans les magazines, son portrait passerait à la télé. Michel Pocker l'inviterait dans son émission du dimanche. Et puis la célébrité rend forcément beau et riche : - oui, oui, célèbre. Je veux être célèbre - décréta-t-il en hochant du chef. Nergant lui ordonna de ne plus bouger, car elle se concentrait. Elle resta un instant immobile, les lèvres serrées, l'oeil évaporé, l'esprit polarisé sur toutes les leçons apprises. Puis elle se mit à tourner autour de lui en psalmodiant des mots sans suite et en gigotant les bras comme les ailes d'un moulin fou. Sa cape virevoltait à vous en donner le tournis. Bredin n'en menait pas large et regrettait d'avoir demandé quelque chose. Brutalement il y eut une fulgurance, la forêt s'enflamma toute entière et notre cornichon s'écroula assommé. Quand il reprit ses esprits, il entendit une voix dans le lointain : - demandez le Petit Républicain Illustré. La vie de Bredin en trois épisodes. Avec des photos en couleur. Demandez le Petit Républicain Illustré !
Notre idiot tomba à la renverse : - mais qu'est ce que j’fais là ? - sanglotait-il anéanti. Assis au bord du matelas, son compagnon le regardait avec mépris en grattant ses pectoraux velus et toute cette masse musculeuse en mouvement dégageait une forte odeur acide: - comme si tu l'savais pas, espèce de tante. Y'en a marre de ta fiole, vivement demain qu'on coupe ta sale binette et qu'on entende plus parler d'toi. Abasourdi, Bredin mendia des explications. - pauv'chochotte, t'as oublié qu't'as zigouillé ton p'tit ami, parce qu'il voulait t'quitter. Une vraie femelle délaissée. Et puis après, espèce de sagouine, tu l'as découpé en morceaux. T'as bouffé la cuisse en pot-au-feu, foutu dégueulasse et t'as brûlé le restant dans la chaudière de ton chauffage central. Mais t'as commis une grave erreur en gardant la tête enveloppée dans du papier. Tu la trimbalais partout avec toi, lopette romantique et c'petit truc t'a perdu. C'te putain d'caboche, on la vu à la télé, rondasse, blondasse, avec des yeux grands ouverts. J'ai cauchemardé durant une semaine. Saligaud. D'ailleurs, ras-le-bol de voir ta bobine. Et entendre parler de toi depuis six mois, m'fait vomir. J'suis un délicat, moi. Heureusement que demain matin, on te tranche le carafon. Une folle de moins - et dédaigneux, avant de se recoucher, il cracha sur Bredin. Au fur et à mesure du récit, celui-ci se tassait, s'écroulait, s'avachissait en un amas d'affliction. Il rêvait de célébrité, mais pas de celle là ! Il se mit à brailler son innocence avec force, tant et tant que son compagnon demanda au gardien à changer de cellule, il préférait mille fois partager un cachot surpeuplé, que rester avec ce cinglé qui lui donnait la chair de poule. Bredin demeura seul avec son désespoir. Englouti dans un délire déchirant, il se roulait au sol en s'arrachant les cheveux, se cognait aux murs en se frappant la poitrine. Des larmes, des regrets jaillissaient en cascade. Il suppliait, se lamentait, passant par des phases d'exaltation intense et d'abattement paroxysmique. Il maudissait la fée Nergant qu'il aurait dû laisser croupir dans son piège à renard. Aujourd'hui c'était lui qui se trouvait pris dans un effrayant guêpier.
No Ménalle se tourna vers Bredin : - malheureusement, je ne peux défaire ce que cette gourde a fait. Cependant sois confiant, je l'aiderai dans ses manipulations afin que tu retrouves ton état primitif. Nergant fit un petit signe à la fée en chef, tout en envoyant du bout de ses lèvres trop fardées des baisers à notre cruchon. Les deux Armide s'isolèrent dans un coin de la cellule et Bredin eut beau tendre l'oreille, il n'entendit qu'un chuchotement. Il appréhendait le pire. Ses mains devenaient moites, ses genoux s'entrechoquaient en un concerto pour castagnettes et grelots. Quand elles se retournèrent, l'abominable satrape gloussait triomphalement et la charmante fée-directrice semblait désolée. Elle s'éclaircit légèrement la voix avant de déclarer : - voilà, mon élève n'avait pas l'autorisation de vous accorder un souhait. Cependant le mal étant fait, c'est à elle de vous désenchanter. Avec mon aide évidemment, mais... - Bredin trouvait qu'elle tournait fort autour du pot. Cette histoire sombrait dans l'hallucinatoire. Baluche peut-être, mais pas complètement. - donc Nergant propose ceci. - elle se racla à nouveau la gorge. Pas de doute, elle allait lui asséner un choc : - vous l'épousez et vous sortez de prison. Notre bécasseau se tétanisa de surprise. La sueur à son front s'arrêta de couler, sa salive demeura coincée entre glotte et pharynx et le concerto pour castagnettes et grelots s'éternisa sur un do majeur. Les respirations se suspendirent à cette incroyable déclaration. Le regard de Nergant s'embuait de passion. Celui de No Ménalle se chargeait de compassion et celui de Bredin s'envahissait de répulsion. Même les secondes se bloquèrent un instant. Puis, notre imbécile bondit, furieux, prêt à étrangler la sorcière. Au moins on le guillotinerait pour quelque chose. La directrice en chef s'interposa et paisiblement, pour ne pas le brusquer, pour calmer son courroux, pour l'amener peu à peu à cette idée, elle entreprit de parlementer. Ils déambulèrent dans la pièce exigu, No Ménalle argumentant posément, Bredin s'amollissant chagrinement et, dans son coin, Nergant flottant passionnément sur un nuage rose. Elle avait bien monté son coup et se voyait déjà dans sa robe immaculée, émue, poudrée, apprêtée telle une dinde de Noël. Elle mettrait une traîne longue de dix mètres et le diadème en verroterie qu'elle avait repéré dans le catalogue Pronuptale. La bonne fée parla, parla, parla, mais Bredin comme un automate secouait négativement la tête. Il ne voulait rien entendre, la guillotine ou le mariage, quelle alternative ! C'est à l'aube, alors que l'infini blanchissait l'Est et que les pas du bourreau retentissaient déjà au bout du couloir, qu'il céda, le coeur brisé, la raison chavirée. Nergant lui sauta au cou avec fougue. Ils se marièrent par un sombre après-midi de novembre, alors que le ciel sanglotait à gros bouillons. L'église n'étant pas chauffée, Bredin y attrapa une bronchite carabinée. Nergant le soigna avec tendresse. Il fermait les yeux en avalant les mixtures qu'elle préparait, autant pour l'odeur étrange qui s'en dégageait, que pour ne pas voir ce monstrueux sourire amoureux ouvert au-dessus de lui. Ils vécurent très longtemps, entourés d'une ribambelle de petits bredins et de petites bredines, aussi laids que leur mère et aussi niaiseux que leur père.
Contes et nouvelles du 10-02-2008 Contes et nouvelles
Dieu arpentait, furieux, les allées du Paradis. Il n'avait pas mis le nez dehors depuis des lustres, préférant rester cloîtrer dans son duplex au quarante-deuxième étage d'un luxueux gratte-nuages et le spectacle qui s'offrait à ses yeux consternés le remplissait de colère. Autour de lui ce n'étaient que chaos, files d'attente, mines renfrognées, mécontentement et il sentait poindre une sourde révolte. Que se passait-il au Royaume des Cieux ? Il se hâta de regagner son confortable appartement et, dès qu'il fut installé à son bureau, appela par l'interphone céleste sa secrétaire. Celle-ci arriva dans la minute qui suivit, déchevelée comme d'habitude et l'aube de travers. Dieu se demandait souvent quels travaux pouvaient la faire toujours ressembler à une maritorne essoufflée. Il ignorait bien sûr que la brave Sainte si dévouée à son service, passait des heures dans le trente sixième sous-sol de l'immeuble à classer des archives remontant à la création. Elle s'était attelée à ce travail gigantesque avec l'espoir de pouvoir enfin rassembler les documents nécessaires à l'élaboration de l'arbre généalogique de son immortel patron.
Cette corvée expédiée, Dieu essaya de se distraire en écoutant de la musique. On lui avait installé une platine laser à six lectures simultanées et plages programmables qui distillait aux quatre coins de l'appartement ses morceaux préférés. Il possédait les enregistrements les plus rares : un Rameau inédit, des Doors inconnus, quelques Mozart originaux. Il suffisait d'appuyer sur une touche et le délicieux enchantement flattait ses divines oreilles. Mais ce soir le coeur n'y était pas. Il décida de ressortir. Il enfila sa houppelande couleur de muraille afin de passer inaperçu, saucissonna autour de son cou son écharpe à l'Aristide Bruant, enfon‡a sur son vénérable crâne son feutre noir légèrement cabossé et reprit l'ascenseur en sens inverse. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était évadé nuitamment et l'air vif de l'infini le surprit. Il remonta son col en frissonnant, serra un peu plus son cache-nez et partit d'un pas alerte. Le laisser-aller qu'il avait constat‚ l'après-midi n'était rien en comparaison du désordre régnant la nuit sur ses Champs-Elysées. On se serait cru dans un lieu de débauche ou pire encore, en Enfer ! Des sons diaboliques éclataient à chaque carrefour, des ectoplasmes à la mine patibulaire hantaient des trottoirs sombres et gluants, des relents de pourriture s'exhalaient des jardins en décomposition, des fumerolles, des explosions envahissaient le lointain. Une faune bigarrée et hétéroclite avait envahi les Cieux. Fulminant, il retourna à sa tanière fort tard et eut beaucoup de mal à trouver le sommeil. Il pensa téléphoner à Saint-Pierre pour lui faire part de sa contrariété mais il ne savait pas se servir du central téléphonique et tous ces boutons, ces clignotements le crispèrent encore plus. Il rumina, se tournant, se retournant sur sa couche et exaspéré, se leva bien avant le soleil avec un mal de tête effroyable. Cela faisait au moins trois siècles qu'il n'avait eu une telle migraine. Il se touilla un comprimé d'aspirine qu'il avala en grimaçant et une demi-heure après il souffrait de l'estomac. Ce qui fit, qu'à l'arrivée de sa secrétaire, il trépignait de courroux, empêtré dans une mauvaise humeur qui probablement se prolongerait plusieurs semaines, voire quelques années. Ils expédièrent les affaires courantes et ne déjeunèrent pas, Dieu n'ayant pas faim. A l'heure prévue, il entra comme une tempête en salle de réunion. Onze des douze sages étaient installés et péroraient, inquiets de ces assises impromptues. En effet, on ne rassemblait le Conseil qu'au moment des grandes catastrophes ou des événements exceptionnels. Ils se demandaient tous, si on était à la veille d'une période de calamité ou de prospérité. Saint-Pierre bien sûr, toujours en retard, surgit époumoné, l'auréole de guingois, le trousseau de clés ballottant à la ceinture dans un bruit de crécelle. Cette séance de travail, le privant de sa sieste journalière, l'irritait car sans ce petit somme réparateur, des aigreurs le taquinaient jusqu'au soir. Cependant le regard réprobateur du Seigneur assis en bout de table lui coupa toute velléité de protestation. N'y allant pas par quatre chemins, Dieu posa immédiatement la question qui le tourmentait :- que se passe-t-il dans Notre Royaume ? Les Saints se regardèrent tour à tour, déconcertés, ébahis, désorientés. Que voulait dire le Grand Architecte de l’Univers ? Etait-ce une plaisanterie ? Vu l'apparence du Très-Haut et son peu de goût pour les clowneries, il y avait peu de chance pour que ce fût une farce. Ainsi, il se produisait quelque chose au Paradis et ils ignoraient quoi. Ils parlèrent en même temps, s'interrogeant les uns les autres et un ineffable brouhaha s'éleva. Dieu hurla : - taisez-vous bande d'emplâtres ! Le charivari cessa d'un coup et un silence épais comme une tranche de tête de veau s'installa. C'est que le Très-Saint n'utilisait ce genre de vocabulaire qu'aux moments cruciaux. L'instant devait être historique. Seuls le ronronnement de la climatisation et la respiration saccadée de Saint-Pierre qui s'était légèrement assoupi, osèrent troubler l'accalmie de l'instant. Les mains sur les hanches, les yeux rageurs, Dieu se leva et déambula autour de la table. Les saints se recroquevillèrent sur leur chaise, sauf le premier des apôtres qui, pour être plus à l'aise, s'était glissé sur son siège, la panse étale, son fatras de rossignols pendant au côté, la tête inclinée sur le buste. Dieu s'arrêta derrière lui et tonitrua dans ses oreilles. Saint-Pierre bondit et les clés, affolées, cliquetèrent. Ses collègues eurent un mince sourire rentré. On n'était pas là pour rigoler. Puisque aucun de ces beaux esprits n'était au courant, le Tout-Puissant expliqua aussi posément qu'il put : - vous savez tous que depuis un certain temps, je vis en solitaire, enfermé ici, ermite réfléchissant au devenir de l'Humanité. Il n'osait pas leur dire qu'il trouvait l'éternité un peu longuette et que, fatigué de porter le monde sur ses épaules depuis si longtemps, il privilégiait une certaine relaxation. - qu’elle n'a pas été ma surprise, je dirai même mon indignation, de constater hier, lors d'une sortie inopinée, l'état de mon Oasis. C'est la chienlit ! Les Saints furent de nouveau médusés. Eux-mêmes ne mettaient guère le nez dehors, préférant se retrouver entre eux, soit aux bars réservés à leur unique usage, soit sur les parcours de golf édifiés à leur intention, ou bien encore ils aimaient rester tranquillement installés face à l'écran géant qui leur transmettait par satellite les nouveautés de la planète entière. Ils n'avaient pas vraiment remarqué l'agitation du Paradis. Le Très-Haut se tourna plus spécialement vers Saint-Pierre occupé à remettre un peu d'ordre dans sa tenue : - je t'ai délégué mes pouvoirs, c'est toi le responsable. A toi de m'éclairer. L'autre marmonna dans sa barbe, rattrapant par la même occasion quelques spaghetti qui y étaient restés accrochés. Il en a de bonnes le Saint-Père, pensait-il, il délègue, il délègue, facile, mais c'est toujours sur le même que ça retombe ! Pierre s'emberlificota dans des explications oiseuses : - je ne vois pas tout....... beaucoup de boulot ces derniers siècles…. génocides… catastrophes naturelles ou provoquées… barbaries, attentats. Les p'tits capos, les grands tyrans, les innocents. Tous les cinglés… bons sentiments… idéaux…. généraux….Ouais, ouais… Et puis, je n'aime pas l'informatique, alors faut voir le problème avec Jacques au service technique, ou Philippe aux archives, ou bien encore Paul à la surveillance. Moi j’ai déjà assez à faire avec la tenue du livre des entrées. Il ne pouvait avouer que depuis déjà fort longtemps, il passait plus de temps à manger et dormir qu'à rassembler le troupeau. Il avait donc, lui aussi transféré ses obligations à ses chefs de cabinets, à ses secrétaires d'Etat, à des sous-fifres compétents et n'avait pas mis les pieds au bureau des entrées depuis....... D'ailleurs, il ne souvenait pas à quand remontait sa dernière journée de travail.
Mais aucun n'avait la réponse. Il faut dire que l'un était placé cinquième au classement A.T.P. et qu'il occupait son éternité à s'entraîner ferme afin de parvenir à la première place ; que le second, beau comme un saint, avait un faible pour les nymphettes et soignait tant qu'il pouvait son impeccable silhouette ; et qu'enfin, le troisième préférait les cartes et les courses de chevaux plutôt qu’à recenser les bonnes âmes du Paradis. Ils comptaient tous trois sur leur personnel pour faire tourner la machine. Dieu soupira, pensant à juste titre être bien mal secondé. On institua une commission d'enquête, avec, à sa tête, un certain François qui parlait aux oiseaux, un petit jeune farfelu, plein d'avenir, écologiste et incorruptible. Ce dernier, ambitieux malgré ses aimables tendances, lorgnait depuis quelques décennies sur le poste occupé par Pierre. Il vit là le meilleur moyen de se faire valoir et peut-être de se placer utilement. Il agit donc avec célérité, une conscience professionnelle imperturbable, et en un mois l'enquête fut bouclée. Ayant carte blanche, il entendit ses confrères, de l'important au subalterne, du minuscule au gigantesque, de l'intouchable au corvéable. Aucun n'y échappa. Observant, inspectant, prospectant, ne renâclant devant aucun effort, il pondit un rapport accablant de six cent soixante six pages, qu'il porta lui-même au Sauveur. Le Très-Haut en prit connaissance, tard, un soir, alors que les bureaux vides de tout occupant sombraient dans une torpeur nocturne et que seule une lumière brillait au quarante-deuxième étage. Le pertinent compte-rendu mit Dieu dans une profonde colère. Au fur et à mesure de la lecture, il gémissait, rougeoyait, fulminait, bondissait dans son fauteuil. De la fumée sortait par ses oreilles et le ciel, à l'extérieur, se zébrait de violents éclairs. Il n'avait pas connu une telle fureur depuis le déluge. Au fil des pages, une chose incroyable, impensable, invraisemblable, apparut. De délégation en mandatement, de procuration en représentation, de commissions en missions, de pouvoirs transmis du haut en bas de la hiérarchie, le Royaume des Cieux était administré par la femme de ménage du service treize, une matrone illettrée, grippe-sous et alcoolique qui avait peu à peu transformé l'Olympe en un monde ubuesque et grand-guignolesque.
Contes et nouvelles du 13-01-2008 Contes et nouvelles
Je trouvais rapidement à me loger dans un immeuble banal. L’appartement s’étalait au-dessus d’un square public dans lequel, à longueur de dimanche, des enfants piaillaient en se poursuivant. Je m’y installai de manière précaire, n’ayant nullement l’intention de m’attarder plus que nécessaire. Du balcon, j’apercevais au loin un rang de peupliers frissonnants et, plus près, des potagers aux rayons de choux alignés. Nous étions en juin…. Non, peut-être en août… Peu importe, un calme mortel régnait dans la résidence. Les locataires semblaient enfuis vers des destinations paradisiaques. Les soirées traînassaient, tièdes et désoeuvrées. Je baguenaudais en sortant de mon travail, flânant sans but pour retarder le plus possible le pénible tête à tête avec moi-même.
Elle sourit. La grimace de cette béance me fit frissonner. Aujourd’hui, je me demande encore si ce n’est pas cette terrifiante disgrâce qui m’attira. Nous fîmes quelques pas en bavardant. Sa voix musicale m’ensorcelait et, comme si nous nous connaissions depuis des lustres, elle se pendit à mon bras. Son flanc, collé au mien, me glaça jusqu’à la brûlure. Je m’éloignai d’elle brutalement. Honteux de ce mouvement impulsif, je l’invitai à boire un verre dans l’un des rares bistrots encore ouvert, mais elle insista pour que nous allions chez elle. Nous découvrîmes alors que nous habitions le même immeuble et sur le même palier ! Devant mon étonnement, elle rit. D’un rire de gorge, profond, qui découvrait de petites dents roussâtres et mal plantées, acérées ainsi que des poignards. Son appartement ne ressemblait en rien au mien. Les pièces paraissaient plus intimes. J’eus l’impression de pénétrer dans un immense aquarium. Les murs ultramarins chatoyaient dans une lumière cristalline et des plantes inconnues, en long filaments, ondoyaient dans un souffle venu de nulle part qui se répercutaient en notes célestes. Une bizarre odeur flottait. Un parfum que je n’ai jamais réussi à définir. Mélange d’encens, de musc et d’algues. Des meubles nacrés, en forme de coquillages, ainsi qu’une collection de pierres précieuses, s’exposaient délicatement, mis en valeur par cet éclairage éthéré. Elle disparut un instant. Un profond canapé engloutit mon attente. J’entends encore quelque fois, quand je ferme les yeux, le tendre soupir qu’il émit sous mon poids. J’eus la sensation d’être emprisonné dans une main géante caressante et soyeuse. Elle revint aussitôt, portant un plateau nacarat sur lequel deux coupes bleu-barbeau emplies d’un breuvage rosé, pétillaient en un brouillard vaporeux. Elle avait changé de vêtements et lâché ses cheveux qui cascadaient en long serpentins jusqu’à la taille, auréolant son front d’une couronne de brandons. Une large tunique de soie noire dissimulait ses formes opulentes. Un énorme collier, représentant Méduse tentacules déployées, oscillait sur sa poitrine à m’en donner le tournis. Nous bûmes un étrange cocktail au goût subtil de pêche et de framboise et nous passâmes le reste de la soirée à pérorer. Enfin, je parlais beaucoup et, mine de rien, elle m’interrogeait. Au matin, lorsque nous nous quittâmes, elle savait tout de moi, j’ignorais tout d’elle et nous nous tutoyions.
Contrairement à moi, Gabriel fut mené allegro. Une semaine plus tard, il campait chez elle. Je me fis plus rare afin de ne pas troubler leurs ébats volcaniques. Cependant les murs trop minces de nos appartements me permirent de suivre sans le vouloir – mais désirais-je vraiment rester candide ? – leurs joutes amoureuses, leurs jeux nocturnes, leurs câlineries diurnes. Le jeune homme passait chaque matin chez moi avant d’ouvrir sa boutique. Il me saoulait de confidences tout en buvant à lampées de chat un café serré. J’avoue que me sustentais des détails de leur passion tout en maudissant ma solitude. C’était sa première romance féminine. Jusque là, il n’avait connu que des amours éphémères avec de gentils camarades, que j’imaginais aussi roses et blonds que lui. Il me contait dans le détail les instants incandescents dont elle le gratifiait. Ardente, imaginative, éblouissante, infatigable, elle le baladait au bord du gouffre, le projetait au firmament, l’adoubait de plaisir. Je remballais la jalousie née de leur liaison et me repaissait sans remords de leurs performances érotiques. Je devenais voyeur languissant, explorateur licencieux. Je me goinfrais de leur jouissance. Une question, toutefois, me tourmentait, mais jamais je n’ai osé la poser : éteignait-il la lampe avant la luxure afin de ne pas voir l’horrible visage ? Lorsqu’ils me conviaient à dîner, j’admirais, spectateur attentif, l’influence qu’elle prenait sur lui. Très vite, elle se mit à diriger sa vie, choisissant la couleur de ses cravates, son régime alimentaire, ses relations ; puis bientôt, ses fournisseurs, son banquier. Je ne sais comment elle s’y prit, mais rapidement, ce fut elle qui managea les affaires de Gabriel. Infantilisait, ce dernier dépérissait. L’angelot charmant, ambitieux, enthousiaste des débuts avait cédé la place à un vieux bambin tremblotant, au teint cireux, aux cheveux clairsemés, au pas hésitant. Finies la fête, l’insouciance. Il ne vivait que pour elle, que par elle, dans la palpitante attente du prochain couchant. Un matin, il pénétra chez moi, affolé. J’eus bien du mal à lui extorquer l’objet de sa terreur. Ce ne fut qu’après la seconde tasse da café, qu’il réussit, par bribes, à m’expliquer. Les mots se bousculaient, s’enchevêtraient. Il bégayait, frémissant encore du cauchemar. La veille au soir, repu d’amour, les sens apaisés par les retrouvailles époustouflantes de son adorée, il s’était assoupi. Soudain, il eut la sensation d’un fourmillement galant parcourant son corps. Ce fut tout d’abord délectable et il se laissa emporter par cette phénoménale déferlante. Des mains expertes l’effleuraient à peine. En dix endroits à la fois, voluptueusement, elles glissaient, titillaient, palpaient, pétrissaient, s’introduisaient. Puis, peu à peu, elles devinrent plus pressantes. Elles se mirent à fouiller, à déchiqueter, à écarteler, à s’enfoncer si profond en lui qu’une déchirure s’ouvrit dans ses entrailles. Une sensation d’étouffement le cloua sur place. Les mains l’emprisonnaient, le garrottaient, l’étranglaient.
Les yeux écarquillés, il se dressa sur son séant. Au-dessus de lui, penchée, une figure d’apocalypse, une gigantesque méduse, à la chair transparente et bleutée, dotée de bras multiples, se lovait contre lui, prenait possession de sa personne. S’échappant d’une large bouche béante, des langues en grouillement s’infiltraient entre ses lèvres, dans ses narines, le long de son cou. Pris de panique, il se mit à hurler. Ce bruit strident le jeta en bas de sa couche, haletant, ruisselant, épouvanté. Les cheveux épars sur l’oreiller, elle dormait, éployée dans sa repoussante splendeur. Il demeura le restant de la nuit, recroquevillé, claquant des dents, terrorisé à l’idée que le sommeil puisse ramener l’atroce vision. A partir de cet instant, les événements se précipitèrent. J’ignore à quel moment, elle obtint la signature sur les comptes bancaires, ni comment elle manoeuvra pour devenir sa légataire universelle. Je n’ai pas assisté à ces conversations, mais promptement Gabriel se démit de ses biens. Ce fut sa perte. Désormais, je croisais un zombi, une sorte d’halluciné attendant tout le jour que les ténèbres ramènent la béatitude délivrée par le cauchemar aux mains industrieuses. Il s’abandonnait corps et âme à leur fouaillement. Et puis, un jour, il ne sonna point à ma porte. Devant mon étonnement, elle m’indiqua, la mine inquiète, qu’il était souffrant. Une légère indisposition, ajouta-t-elle en refermant l’huis, rien de grave. Le lendemain, elle m’autorisa à rester quelques minutes à son chevet. Ce fut la dernière fois que le vis. Je ne le reconnus pas. Il s’était liquéfié. Son enveloppe charnelle flottait, vide de substance, dans un immense lit marin. De faibles clapotis résonnaient au loin. Son regard se perdait serein sur un ailleurs enchanteur. Le soir, rentrant tard de mon travail, je croisai un étrange cortège. Des hommes au visage squaloïde, vêtus de redingotes sombres, descendaient silencieusement l’escalier, portant sur leurs épaules, une caisse incrustée d’escarboucles, de lapis-lazuli et d’améthystes. Un affreux pressentiment m’étreignit. Le temps que je réalise et me précipite à leur suite, ils disparurent au coin de la rue dans une longue limousine aux vitres foncées. Je carillonnais comme un fou à sa porte. Dans un souffle, elle m’annonça la mort de Gabriel. Elle me pria de la laisser seule avec son chagrin. Deux grosses larmes gluantes creusaient son ignominieuse face. Une fois encore, son charme abominable me floua. Toute la nuit, je tourna en rond, décidé à prévenir les autorités, dès l’aurore. Hélas, au matin, il ne restait plus rien de la Créature. L’appartement, vide de tout meuble, avait repris l’allure quelconque du mien. La librairie avait changé de propriétaire depuis une semaine et le personnel ignorait la destination de son ancien patron. Ce jour-là, je reçus ma nouvelle affectation. Je fus si accaparé par le déménagement de mes maigres affaires et la passation de pouvoir à mon successeur que j’en oubliai cette extraordinaire histoire qui, plus tard, me sembla être seulement le fruit de mon imagination.
Contes et nouvelles du 08-12-2007 Contes et nouvelles
Une nuit de décembre, très proche du solstice d’hiver, deux Fées de Noël, Chauchevieille et Trottepaille, s’en retournaient chez elles, afin d’être au rendez-vous de leurs obligations. Ayant pour mission essentielle d’apporter aux enfants sages des étrennes, ainsi qu’aux paresseux et aux désobéissants des punitions, elles étaient allées récolter présents et verges, châtiments et menus cadeaux. Parties depuis de nombreux mois, ayant parcouru mille et une régions, s’étant parfois égarées dans des chemins de traverse, elles avaient hâte de retrouver leur antre douillette. Mais la route des retours est longue, même pour des fées. Leur char, chargé d’immenses sacs et d’un harnachement digne d’un conte des mille et une nuits, peinait. Alors qu’il survolait le plateau de Langres perché dans sa splendeur, une panne incompréhensible les obligeât à se poser en catastrophe. Elles atterrirent brutalement, en un coin bucolique que l’on peut situer – à vue de nez – à l’extrémité de la promenade de Blanchefontaine qui, à cette époque, ne portait pas de nom. On l’appelait simplement La promenade. Les amoureux s’y retrouvaient les soirs d’été, les galopins s’y donnaient rendez-vous parfois pour y conspirer quelques farces. Calamistrophe, calamistrophe, le véhicule magique ne voulut pas repartir, en dépit des admonestations, des cajoleries, des formules cabalistiques et des jurons que les deux Dames Blanches lancèrent aux astres. De guerre lasse, devant la mauvaise foi de leur attelage, elles décidèrent d’attendre en cet endroit, au demeurant fort agréable sous la lune argentée. Bosquets sauvages couverts de neige, arbres aux rameaux centenaires, ornaient le paysage fantomatique ; quelques sapins débonnaires aux décorations de glace dispensaient à l’ensemble une paisible harmonie. Le glouglou sympathique d’une fontaine à proximité berça les deux fées sorcières qui s’endormirent sans demander leur reste. Comment les fées se vengèrent-elles Un groupe de marmots avait justement choisi cette nuit là pour se mettre en cavale. S’étant tout d’abord réunis juste pour jouer de l’obscurité, de l’eau chantante des cascades, et de l’isolement du lieu, ils cherchaient à ce moment précis, quelle sottise ils pourraient bien instrumenter. Ce char, tombé dont ne sait où, tout plein de surprises colorées, presque abandonné, leur apportait sur un plateau d’argent de quoi satisfaire leur insatiabilité ludique. Ils s’en approchèrent à pas de loup afin de ne pas éveiller les sibylles ensommeillées. Cependant comme Chauchevieille et Trottepaille dormaient à poings fermés, ils s’enhardirent et se mirent, consciencieusement à déballer quelques paquets. Très vite, prenant de l’assurance, entraînés sans doute l’un par l’autre, ils déchirèrent, déchiquetèrent, laminèrent, tous les colis et jetèrent leur dévolu sur un ensemble d’animaux qu’ils prirent comme compagnons de jeux. Que de cavalcades avec une gigantesque grenouille verte qui coassait jovialement, contente d’être libérée d’une entrave ; que de rodéo avec le superbe lion à la crinière ébouriffée ; que de rires, que d’amusements, que de rondes et de chansons. La promenade résonnait d’acclamations joyeuses qui, toutefois, ne perturbaient en rien le profond sommeil des deux gorgones. Mais tout a une fin, même – et surtout – les contes. Nos deux Dames Blanches cornues, repues de repos, ouvrirent les yeux quand leurs oreilles se mirent enfin à tinter suite aux débordements des garnements. Incroyable vision de cauchemar, le spectacle qui s’offrit alors à leur regard les médusa, ce n’était qu’amoncellement de papiers froissés et déchirés, qu’éparpillement de baguettes brisées, de rubans arrachés, que piétinement de présents disloqués, que dispersion de punitions dévoyées aux branches vénérables. Elles entrèrent dans une grosse, dans une colossale colère comme seules les fées sorcières ont le droit d’avoir. Qui avait pu, bafouant les règles mythiques des croyances enfantines, se livrer à un tel carnage ? Elles eurent rapidement la réponse. Guidées par les exclamations, elles trouvèrent les chérubins dansant sur des musiques endiablées autour des fontaines de La promenade. La grenouille, en verve et battant de la palme, se donnait en spectacle dans un déluge d’improvisations aquatiques, le lion rugissait en décibels nautiques, et même les étoiles, descendues de la voûte céleste, s’accrochaient par myriades en gouttelettes cristallines. Sans se consulter mais fort déterminées à se venger, Chauchevieille et Trottepaille balancèrent sur le groupe, dans un même geste, cette poudre mystérieuse que possède toutes les fées et qui, instantanément, fige pour toujours.
Depuis cette nuit mémorable, chacun peut voir, à l’extrémité de La promenade qui, depuis, a pris le nom de Blanchefontaine – peut-être en raison de cet événement, allez savoir – une succession de bassins dans lesquels jaillissent, rebondissent et se perpétuent des gouttelettes cristallines ressemblant à des étoiles de Noël. Ils sont tous là, la grenouille artiste aux doigts palmés, le lion rugissant sous sa crinière de feu et les chérubins folâtrant pour l’éternité. Il paraît que, certain soir de décembre, ils retrouvent pour une heure ou deux leur aspect d’origine. Mais chutt…. il ne faut le dire à personne.
Contes et nouvelles du 14-11-2007 Contes et Nouvelles
Valentine posa le livre sur ses genoux et les yeux sur la vénérable demoiselle à laquelle elle faisait la lecture Le regard mort de Prudence parut balayer la pièce, le jardin à peine perceptible au soir descendant, Valentine si charmante dans sa robe bleue à col blanc. Pourtant sa cécité ne lui permettait que d'entrevoir des ombres dans sa nuit. Elle pencha légèrement le cou en avant, soupira, puis elle croisa les mains sur sa poitrine en se rejetant en arrière. - Très rapidement, son sérieux et sa bonne humeur perpétuelle lui valurent la reconnaissance de plus d'un villageois. Il faut dire, qu'il ne ménageait pas sa peine et parcourait la campagne tôt le matin et tard le soir. Je lui servais de gouvernante, d'assistante, de confidente aussi. Il me racontait comment les filles de ferme l'attendaient le jupon relevé pour se faire ausculter. Et les demoiselles de bonne famille qui s'inventaient des maladies... mais il n'était pas dupe. Le soir au repas, lorsqu'il me contait ses péripéties, nous riions tous deux de ces grossières ruses.
- Ils déjeunèrent à Maurupt, dans une auberge de campagne. La patronne en prit un soin jaloux. Pensez donc un couple d'amoureux si mignon, si gentil. Elle en fut émue et les dorlota avec tendresse. Et puis, en cette saison, les voyageurs ne se bousculaient guère. Blanche se servit deux fois de la tarte aux pommes. La crème fouettée lui mettait une fine moustache au-dessus de la lèvre supérieure, et Victor s'en égaya une minute. L'auréole de cheveux autour de son visage de madone à la Boticelli, émouvait toujours Victor. Souvent l'envie de la serrer très fort contre lui le prenait, et il devait fermer les yeux un instant, respirer profondément pour résister à ce pressant désir qu'il avait d'elle... "... plus qu'un mois ..." pensait-il "... plus qu'un mois, et elle sera ma femme..."
- Victor la persuada de les abriter pour la nuit. Blanche vacillait de fatigue. Elle avait perdu sa coiffe, ses vêtements mouillés et sa chevelure pendaient lamentablement, ses yeux remplis de larmes mendiaient un peu de chaleur et d'attention. Son fiancé lui prit la main dans un geste affectueux. La belle hôtesse s'effaça pour les laisser passer, tout en maintenant sa lanterne au-dessus d'eux. Ils attachèrent leurs montures à la poterne de l'entrée. Prudence se tut un instant, perdue dans son rêve. Valentine toussota. La vieille demoiselle retrouva ses esprits, secoua lentement la tête et reprit son récit, des larmes dans la voix A ces mots, Prudence eut un spasme de chagrin. Elle porta sa main à ses lèvres, comme pour leur interdire de crier. Valentine se leva, honteuse de cette peine qu'elle provoquait
En catimini, la nuit s'était installée autour des deux femmes. Emue, Valentine n'osait plus bouger. Elle hasarda tout de même - Mais il se fait tard, mon enfant, il faut rejoindre votre logis.
Contes et nouvelles du 15-10-2007
Contes et nouvelles L'Atelier « salut. » Il est dans la phase difficile, celle qui n’admet aucune distraction, aussi la présence surprise de Marie l’ennuie-t-elle plutôt qu’elle ne lui plaît. Il regrette d’avoir laissé la porte de l’atelier ouverte. Quand il peint, du mouvement autour de lui, une présence amicale, une sympathique intrusion ne le gênent pas, mieux même, parfois le brouhaha l’inspire ; mais lorsqu’il vernit l’œuvre achevée, la vitesse à laquelle il pose les produits ne lui permet pas la moindre inattention.
Marie danse d’un pied sur l’autre, hésitant entre deux désirs : pénétrer dans l’antre de l’artiste ou s’enfuir face à cette humeur grognonne ? Depuis sa dernière visite, qui remonte à… "j’ai un service à te demander. »
Et ils se connaissent depuis les bancs du collège. Et même s’ils se sont perdus de vue un temps, si les aléas de la vie les a séparés, un ou deux mariages plus tard, un ou deux divorces après, ils n’ont plus à se découvrir. Marie écrit des livres pour enfant que Karl illustre. Ils ont usé des soirées, des journées, des heures à se chamailler sur un dessin, sur une phrase, sur la chute d’une histoire ou l’accroche d’un conte. Ils ont bâfré ensemble, se sont enivrés ensemble, se sont confiés leurs moindres secrets. Ils ont aussi couché dans le même lit, alors que trop fatigué pour rentrer, l’un restait dormir chez l’autre. Jamais, jamais, le sexe ne les a réunis. Les hanches en gros plan dansent sous la mince étoffe, les framboises de ses seins saillent à travers le t-shirt prêtes à s’offrir aux papilles avides. Une veine à son cou bat la chamade et la liane de ses bras dorés paraît décidé à s’enrouler de force autour de n’importe quel bastion. Elle est désirable Marie, toute en souplesse et en rondeurs. Karl, étourdi, le remarque à l’instant. Il est vrai que l’ami a pris le pas sur l’amant potentiel. Et les amis n’ont pas conscience du séduisant si proche. Karl n’en dit rien. C’est la première fois qu’on lui adresse une pareille demande. « j’te plais pas ? » Prestement Marie déboutonne sa robe qui tombe à ses pieds dans un pschitt voluptueux. Elle est si près, Marie, si près, que les narines de Karl palpitent au parfum de vanille qui envoie l’odeur prenante du vernis se faire renifler ailleurs. Il saisit entre ses bras les longues jambes offertes et Marie glisse dans ce cerceau. Et sa bouche se plante dans la bouche de Karl. Et ses mains prennent d’assaut la chemise qui s’envole avec le même pschitt. Et le peu de lagon restant plonge dans l’océan troublé des yeux de Karl. Et Karl n’a plus assez de mains, assez de lèvres, assez de salive pour parcourir ce corps tendu vers lui. Tout en frissons et en ardeur il rassasie les creux, choie les rotondités, s’attarde dans les vallons, s’enivre de délice, se laisse envelopper dans la suave senteur de Marie. Et Marie, pas en reste, caresse, doucement, lentement. Ses paumes virevoltent, sa langue flâne, ses dents mordillent, sa respiration grimpe d’une intonation, ses doigts s’insinuent, s’impriment sur les épaules de Karl, sur les flancs de Karl, autour de la verge de Karl. Comme il a la peau douce. Et comme il est doux de se laisser emporter par la vague. La relative candeur de la jeune | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||